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Le sens, ce diamant
Le livre s’ouvre sur une dédicace qui en dit déjà tout l’essentiel. Le mot que François Cheng élit comme « diamant du lexique français » est sens — monosyllabe qui cristallise, dit-il, les trois niveaux fondamentaux de notre existence : sensation, direction, signification.
Ce mot unique porte en lui la trajectoire polysémique de l’être humain dans l’univers vivant : il éprouve le monde par ses sens, il avance dans une direction, il cherche une signification. La « vraie joui-sens », écrit-il avec ce jeu de mots qui n’est pas un jeu mais une conviction philosophique, c’est la signification comme accomplissement de notre création propre.
Cette ouverture n’est pas rhétorique. Elle pose la thèse du livre : la parole n’est pas un outil au service de la pensée — elle est le lieu même où la pensée advient, où l’homme se révèle à lui-même et se relie aux autres, à l’univers des vivants, et à « quelque transcendance ». « C’est au moyen de notre langue, à travers notre langue, que nous découvrons, que nous nous révélons, que nous parvenons à nous relier », écrit-il sobrement.
Dans un contexte de soin, cette affirmation prend une résonance immédiate : la parole du patient n’est pas la traduction d’un vécu préexistant — elle est souvent le lieu même où ce vécu se forme et s’intègre.
L’exil comme expérience fondatrice
Ce qui rend Le Dialogue particulièrement précieux, c’est que François Cheng ne philosophe pas dans l’abstrait. Il parle d’une expérience vécue dans la chair : celle de l’exil, de l’arrachement à la langue maternelle, et de la renaissance dans une langue adoptée.
Parti de Chine en 1948, il arrive en France sans maîtriser le français, dans un pays dont il ne connaît que la littérature et le vin — deux formes d’un même amour du sensible. L’exilé, écrit-il, « éprouve la douleur de tous ceux qui sont privés de langage », et mesure combien le langage confère une « légitimité d’être ».
Cette formule mérite qu’on s’y arrête. Être privé de langage — ou ne pas se sentir entendu dans sa langue, dans ses mots propres — c’est être privé d’une part de son être. Les soignants qui travaillent avec des patients migrants, ou simplement avec des personnes que le choc, la maladie ou la douleur ont rendus muets, reconnaîtront dans cette intuition quelque chose d’essentiel.
La double langue comme posture dialogique
Mais le cœur du livre est ailleurs : dans ce que François Cheng appelle l’état d’être « l’homme aux eaux souterrainement mêlées ». Ayant adopté le français comme langue de création tout en gardant le chinois comme « interlocutrice fidèle mais discrète », il découvre une condition inédite — non pas un déchirement, mais une « approche stéréophonique ou stéréoscopique » du réel.
Deux langues, deux systèmes de pensée, deux façons de nommer le monde : non pas en opposition, mais en dialogue intérieur permanent. Cette image est d’une richesse considérable pour qui travaille dans le soin interculturel. Elle suggère que l’autre langue n’est pas un obstacle à surmonter, mais une ressource à habiter. Que la rencontre avec l’altérité linguistique et culturelle n’appauvrit pas — elle enrichit, elle « stéréoscopise » le regard.
« On ne peut connaître sa propre meilleure part que grâce à la connaissance de la meilleure part de l’autre ; sa propre meilleure part s’épanouit d’autant au contact de la meilleure part de l’autre.
Cette formule sur l’âme comme « principe de liaison » est peut-être la plus belle définition du dialogue interculturel qui soit.

Nommer, c’est être
Tout au long du livre, François Cheng revient sur un geste fondamental : nommer. Il cite Rilke, qui dans la neuvième Élégie de Duino assignait à l’homme cette tâche modeste et immense — « dire maison, pont, fontaines, portes, cruches, arbres fruitiers » — comme si nommer les choses simples était le commencement du pouvoir vivre.
François Cheng fait sienne cette conviction : adopter le français comme langue de création, c’est « nommer à neuf les choses, comme au matin du monde ». Ce faisant, il ne s’est pas seulement enraciné dans une nouvelle terre — il s’est enraciné « proprement dans l’être ».
Pour un lecteur attentif aux questions du soin, cette insistance sur le nommer éclaire une pratique clinique fondamentale. Donner un nom à ce que l’on ressent — même approximativement, même imparfaitement — c’est déjà sortir de la confusion, redonner une direction, ouvrir un sens. La parole du soignant qui aide le patient à mettre des mots sur son expérience accomplit exactement ce geste rilkéen que François Cheng médite.
La calligraphie de couverture
L’ouvrage se clôt sur un détail qui vaut symbole. La calligraphie de couverture superpose les caractères chinois signifiant chinois et français — et ces deux caractères, par un « heureux hasard », partagent la même clé graphique : celle de l’eau. L’un désigne une rivière, l’autre incarne la loi naturelle de la vie. Dans leur superposition, ils donnent à voir ce que Cheng a vécu : deux cultures, deux langues, deux façons d’être au monde — reliées par une même source souterraine.
C’est peut-être l’image la plus juste pour conclure. Le dialogue — qu’il soit entre deux langues, entre soignant et soigné, entre deux cultures — ne suppose pas l’effacement des différences. Il suppose qu’on accepte de chercher, sous les divergences visibles, les eaux souterrainement mêlées. Et d’y puiser ensemble.


