Éditions IN PRESS

crise des institutions de soin

Au cœur des enjeux civilisationnels et écologiques

Sous la direction de : Alexandre Sinanian, Marco Liguori, Philippe Drweski et Davide Giannica.
Avec une préface de François Pommier.

Une recension du Dr Denis Mechali.

La crise du soin n’est plus un tabou. Elle est vécue, nommée, analysée. Ce livre collectif réunit psychiatres, philosophes, psychanalystes et poètes autour d’un constat commun : quelque chose se fracture dans nos institutions soignantes. Mais loin de la déploration, les auteurs proposent des pistes concrètes : écologie des liens, éthique du care, action locale, riposte poétique. Un ouvrage dense et stimulant, qui refuse le désespoir sans céder à l’optimisme naïf. À lire, à débattre, à faire circuler.

Un ouvrage collectif ambitieux

Ce livre est copieux – 260 pages – et a mobilisé, outre ses quatre « directeurs », pas moins de dix auteur·e·s de chapitres. Les différents chapitres ne sont pas tous également intéressants, mais l’ensemble paraît vraiment convaincant, et apte à nourrir de nombreuses réflexions et actions des acteurs de terrain, des soignants du quotidien que sont nombre des adhérents ou des contributeurs de l’association « L’Humain au cœur du soin ».

Deux apports essentiels

Pour dire l’essentiel d’emblée, deux choses frappent à la lecture de ce livre.

Le premier apport est celui d’un diagnostic. Le diagnostic de la crise actuelle du soin est posé sans révélations ébouriffantes ni concepts nouveaux et inattendus. Mais les mots et les phrases, pour décrire le vécu de très nombreuses personnes, sont souvent très clairs et percutants, proposant de nombreuses images ou formules heureuses. Et, en soi, ce « bien nommé » aide à clarifier ce qui est souvent un sentiment de malaise, de mal-être ou de révolte intérieure diffuse.

Les chapitres et les auteur·e·s différents amènent parfois des redites, à partir d’angles un peu différents, liés à la pratique de chacun·e. Mais ce qui pourrait être fastidieux et redondant aide souvent, au contraire, à clarifier encore davantage les points importants et à poser ce diagnostic de situation. Celle-ci est suffisamment complexe pour mériter ces coups de projecteurs croisés. Sans hasard, chaque chapitre propose ses propres références bibliographiques, avec un auteur qui revient plusieurs fois : Edgar Morin.

Le deuxième apport est celui d’un « traitement ». De la même façon, les propositions se retrouvent au fil des chapitres et des auteurs – mais aussi dès la préface de François Pommier et dans la conclusion. Il s’agit de proposer une façon « d’être au monde », d’agir concrètement pour dépasser le désespoir, le découragement, ou plus banalement, la déploration plaintive et inefficace. Et c’est vraiment ce qui se dégage de la lecture du livre.

Les auteur·e·s et leurs contributions

François Pommier est psychiatre et professeur émérite. Alexandre Sinanian et Marco Liguori sont psychologues et enseignants-chercheurs. Philippe Drewski est psychologue clinicien et enseignant. Davide Giannica est psychanalyste et enseignant. Roland Gori, également psychanalyste, est l’auteur de nombreux essais portant souvent sur les thématiques mêmes du livre.

Vera Nikolski, normalienne et docteure en sciences politiques, signe un chapitre stimulant intitulé « Les femmes doivent-elles craindre la crise de la civilisation thermo-industrielle ? ».

Rozenn Le Berre est docteure en philosophie, enseignante et actrice dans un centre d’éthique médicale. Elle est l’auteure d’un chapitre particulièrement intéressant pour des soignants : « Les concepts du soin, au croisement d’un dialogue entre philosophie et littérature : soin des vivants, soin du vivant ». Elle s’y interroge : qu’est-ce que soigner peut vouloir dire ?

Léa Boursier est docteure en psychosociologie. Elle a écrit un chapitre essentiel — d’autant plus que les autres auteurs, à l’exception de Rozenn Le Berre, n’avaient quasiment jamais abordé jusque-là ce concept clef, de mon point de vue : « Éthique du care et écologie du lien ».

Bruno Dellaporta est médecin néphrologue et docteur en éthique et en philosophie appliquée à la santé. Faroudja Hocini est psychiatre, psychanalyste et « poète philosophe ». Ensemble, ils signent le chapitre conclusif du livre.

Le « care », enfin nommé

Il faut attendre le chapitre de Léa Boursier pour trouver enfin les analyses de Carol Gilligan et la définition du care de Joan Tronto. Gilligan avec son fameux ouvrage des années 1980, Une voix différente. Pour une éthique du care, et Tronto avec son livre de 1993, Un monde vulnérable, pour une politique du care. Léa Boursier cite la définition proposée par Tronto :

Il s’agit d’une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer, et réparer notre monde, de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe en soutien à la vie.

Ces références sont étonnamment quasi absentes des autres chapitres – à l’exception notable de Rozenn Le Berre, qui s’interroge sur le sens profond du soin dans un dialogue entre philosophie et littérature.

La « solastalgie » et la pulsion de mort capitaliste

Davide Giannica, dans son chapitre, propose, à la suite du philosophe australien Glenn Albrecht (2003), un concept un peu étonnant : la solastalgie, définie comme la douleur liée à la perte d’un environnement chéri et rassurant, qui crée ainsi « un exil sans exil ». Il établit aussi des rapprochements audacieux entre le capitalisme débridé et la pulsion de mort étudiée par Freud, pour mieux identifier les stratégies d’entraide et de coopération comme antidote aux forces mortifères.

Les femmes face à la crise : ni optimisme béat, ni désespoir

La lecture du chapitre de Vera Nikolski est importante pour éviter tout optimisme béat. La lutte en cours ou à venir est difficile et violente, dit-elle, et les retours de bâton du féminisme — comme ceux des tentatives d’avancées écologiques — illustrent bien la force des résistances.

Cela dit, elle souligne que plusieurs craintes entourant les répercussions négatives de la crise écologique actuelle sont fondées. Entre le désespoir, l’impuissance ou l’optimisme naïf de type « méthode Coué », elle juge souhaitable de développer des analyses lucides et de viser des évolutions progressives des mentalités et des conceptions, pour avancer vers le monde de demain selon une transition la moins brutale possible. On pourrait ainsi préserver ce que notre civilisation a construit en termes de droits et de valeurs. Elle ne cite pas la prudence et la ruse d’Ulysse selon Catherine Van Offelen (voir notre article à ce sujet), mais j’y retrouve un peu les mêmes idées d’évolutions à la fois déterminées et maîtrisées.

La crise des institutions de soin : une personne vêtue d'une blouse marche seule dans un couloir d'hôpital lumineux, avec des lits et des équipements vides le long des murs, éclairé par la lumière naturelle d'une grande fenêtre au bout du couloir.

La technique : ni diable ni sauveur

Dans cette même veine — ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain —, Michel Dubois, ingénieur agronome et philosophe, écrit un chapitre intitulé « Au commencement était la technique ». Il débute par Prométhée et passe en revue à grands traits les acquis techniques des quatre derniers siècles, pour conclure sur une question : « La revanche de la nature ? » Il écrit alors in fine :

La science devra acquérir un vrai statut institutionnel, briser les clivages et spécialisations excessives, prendre en compte ce qu’est le sensible, le soin, le psychologique, le spirituel, le besoin de recherche, accepter que comprendre soit aussi important qu’expliquer, et ainsi ouvrir le chemin vers des technologies vivantes.

Un chapitre qui invite à ne rien abandonner des conquêtes de la modernité, mais à les réorienter profondément.

Une conclusion poétique et militante

Le livre se conclut sur le chapitre de Bruno Dellaporta et Faroudja Hocini, qui exprime magnifiquement ces propositions pratiques. Le volontarisme du titre et du propos peut sembler provocant ou utopique, au sens dévalorisant du terme, mais ce serait une erreur de lecture. Leur chapitre s’intitule : « Riposte poétique et imagination poétique : les valeurs du soin sont les valeurs de demain ».

Parmi d’autres propositions stimulantes, ils écrivent :

Il est urgent de passer d’un humanisme de la toute-puissance à un humanisme de nos vulnérabilités partagées avec les autres vivants et notre planète devenue vulnérable.

Notre responsabilité doit être élargie du proche et du court terme au lointain et au long terme, du visage au paysage.

Ils rappellent qu’ils ont mis en scène leur « riposte poétique » au Théâtre Concorde à Paris en 2024-2025 – Francis Jubert en a parlé ici même –, avec pour objectif d’associer débats citoyens, conférences philosophiques et créations artistiques (théâtre, musique), afin de conjuguer transmission des valeurs du soin, discussions participatives et résonances affectives via l’émotion artistique. Leur mot d’ordre – et de désordre – résume l’esprit du livre tout entier :

Soignant·e·s, soigné·e·s, soigneur·e·s, levons-nous, c’est l’heure !

Un chapitre final qui tient ses promesses, et dont le volontarisme assumé est précisément ce qui manque trop souvent aux ouvrages de ce genre.

Un livre à lire, à débattre, à transmettre

Je ne souhaitais pas trop allonger ce compte rendu, et j’ai été volontairement incomplet sur le riche contenu du livre — notamment ses ouvertures sur l’écologie ou sur une critique du capitalisme libéral. Je me contenterai de redire que, dès sa préface, François Pommier insiste sur le fait que la notion de crise, et parfois d’effondrement, est au cœur de nombreux propos du livre. Mais que celui-ci propose aussi des pistes de réponse concrètes, autour du principe d’une « écologie des liens », pour répondre aux isolements et détresses individuelles — des actions concrètes incluant le rêve et l’utopie, mais à partir de ce qui est local, concret, situationnel.

Un livre copieux donc, pas toujours évident à lire, mais avec une vraie cohérence de pensée et de propositions.

Denis Mechali

ÉLÉMENTS DE BIBLIOGRAPHIE

  • Roland Gori, La fabrique des imposteurs, Actes Sud, 2013.
  • Roland Gori, La dignité de penser, Les Liens qui libèrent, 2011.
  • Roland Gori, L’individu ingouvernable, Les Liens qui libèrent, 2015.
  • Jean Oury, Création et schizophrénie, Galilée, 1989.
  • François Tosquelles, Le vécu de la fin du monde dans la folie, Les empêcheurs de penser en rond, 1999.
  • Ivan Illich, Némésis médicale. L’Expropriation de la santé, Points, 2021.
  • Bruno Latour, Où atterrir ?, La Découverte, 2017.
  • Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005.
  • Frantz Fanon, Les damnés de la terre, La Découverte, 2002.
  • Pierre-André Juven, Frédéric Pierru et Fanny Vincent, La casse du siècle. À propos des réformes de l’hôpital public, Raisons d’agir, 2019.

ARTICLE ASSOCIÉ

Le procès fictif de la conscience, un fil rouge par Francis Jubert et le Dr Xavier-Bernard Nolland.

Avec Le Procès fictif de la conscience, le Théâtre de la Concorde a proposé une soirée rare où humour et philosophie se rencontrent pour interroger notre vision du vivant. Porté par Faroudja Hocini, Bruno Dallaporta et Dominique Bourg, ce spectacle mêle théâtre burlesque, médecine et pensée écologique pour déplacer les frontières entre le corps, l’esprit et le monde.

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Publié le 17 mai 2026 – Denis Mechali – gdc

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