Le fil rouge est notre boussole éditoriale. Retrouvez ici les articles de fond, les thématiques majeures et les réflexions directrices qui guident notre démarche et structurent l’identité de L’Humain au cœur du soin.

Couverture du livre La Mauvaise Joueuse de Victor Jestin, éditions Flammarion : titre en rouge sur fond crème, photographie d’un manège forain illuminé la nuit, avec une jeune femme de profil au premier plan.
Couverture du livre Journal d’un jeune en vrac de Martin Jubert, éditions Fayard : titre sur fond crème, photographie d’un jeune homme au bâton de marche et au sac à dos, devant un champ de maïs, avec la mention « Sur la route de Jérusalem ».

DEUX MANIÈRES DE SE PERDRE…

De la mauvaise joueuse au journal d'un jeune en vrac…

Que cherchent-ils dans l'addiction ?
Que nous disent-ils de leur souffrance ?

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Maud, trente ans, joue sur son téléphone, provoque un accident de voiture et s’enfuit : trois jours de cavale, du bowling aux fléchettes, et la voilà reprise par le jeu, cette très ancienne addiction. Martin, dix-neuf ans, quitte Paris et marche vers Jérusalem pour échapper à l’alcool et à ses nuits sans mémoire : il emporte avec lui sa honte, son désir d’être aimé, sa nostalgie de la foi. Entre La Mauvaise Joueuse de Victor Jestin et Journal d’un jeune en vrac de Martin Jubert, deux fugues : l’une tourne en rond, l’autre cherche une direction. Chez Maud, le jeu impose ses règles et enferme ; chez Martin, la marche en choisit d’autres et ouvre une direction. Deux manières de se perdre, deux façons, peut-être, de chercher une limite. Que disent-elles de la souffrance contemporaine, à la lumière de Pierre Valentin, de Camille Charvet et d’Adèle Yon ? Comment accompagner un être pris dans une force qui le dépasse, sans le réduire à cette force, et lui rendre un « après » ?

Francis Jubert

Philosophe praticien

Ce fil rouge fait suite à la recension que j’ai consacrée à Malaise dans la génération Z de Pierre Valentin, publiée sur le site de L’Humain au cœur du soin sous le titre : « Quand soigner ne suffit plus : malaise dans la génération Z ». Dans ce nouveau fil rouge, je me propose de mettre en regard deux figures littéraires : Maud, l’héroïne de La Mauvaise Joueuse, troisième roman de Victor Jestin, publié chez Flammarion — un court roman de 148 pages —, et Martin, le narrateur de Journal d’un jeune en vrac, long récit autobiographique de 256 pages, dans lequel un jeune homme de dix-neuf ans raconte son « voyage au bout de sa nuit ».

Que nous disent-ils de la souffrance contemporaine ? Que nous révèlent-ils de ces existences qui cherchent, dans l’addiction, la fuite ou l’épreuve, une manière de supporter le poids d’être au monde ?

La grille d’analyse de Pierre Valentin

Dans Malaise dans la génération Z, Pierre Valentin montre comment notre époque tend à médicaliser les malaises de l’existence. Elle traduit dans le langage du trouble ce qui relevait autrefois de la faute, de la responsabilité, de l’épreuve ou du combat intérieur. Ce glissement du moral vers le médical, du péché vers la maladie, risque de déposséder les individus de la possibilité de se comprendre et d’agir.

La culture thérapeutique, telle que la décrit Pierre Valentin, apparaît lorsque le mode d’interaction propre au cabinet de consultation déborde du divan pour gagner la société tout entière. Dans le cabinet, le non-jugement est une condition nécessaire de la parole : le patient doit pouvoir dire ce qui lui arrive sans être immédiatement condamné.

Mais lorsque cette posture devient la règle générale de nos relations, elle tend à abolir les termes moraux au profit du vocabulaire psychologique. On ne parle plus de faute, de faiblesse, de vice, de courage ou de responsabilité, mais de traumatisme, de vulnérabilité, de trouble ou d’emprise.

Un psychiatre britannique remarquait ainsi que ses patients ne disaient plus seulement : « Je suis malheureux », mais : « Je suis en dépression ». Entre ces deux formulations, quelque chose se déplace : un état devient une identité. La médicalisation peut alors fournir une explication, mais aussi enfermer celui qu’elle désigne dans une définition de lui-même. On n’est plus seulement quelqu’un qui joue, qui boit ou qui souffre ; on devient un joueur, un alcoolique, une personne dépendante, un être sous emprise.

Quant à Maud et Martin, ils donnent un visage à cette difficulté, mais selon deux mouvements profondément différents.

Maud, une vie en apparence ordinaire

La Maud de Victor Jestin est une jeune femme de trente ans. Elle fait donc partie de cette génération ZLa génération Z (on la désigne parfois sous le nom de « zoomers ») englobe les personnes nées entre 1995 et 2013 environ, aujourd’hui âgées de 13 à 31 ans., souvent surnommée celle des zoomers, dont Pierre Valentin explore le malaise. Rien, dans son existence, ne semble d’abord la distinguer : elle a un travail, un compagnon, un appartement, des amis et une vie bien rangée en apparence. Le roman s’ouvre ainsi sur une existence ordinaire.

Jusqu’au jour où tout bascule. Alors qu’elle joue sur son téléphone, Maud provoque un terrible accident de voiture. Mais elle ne s’arrête pas. Elle redémarre et s’enfuit. Ce geste constitue le véritable point de rupture du récit : Maud ne fait pas seulement une sortie de route au sens littéral ; elle quitte soudain la trajectoire ordinaire de son existence.

Paniquée, elle abandonne sa voiture et trouve refuge dans un bowling. Commencent alors trois jours de cavale, au cours desquels elle replonge dans une très ancienne addiction : celle du jeu. De Saint-Nazaire au village de son enfance, son errance devient une fuite existentielle, chaque rencontre et chaque lieu offrant l’occasion de jouer — bowling, fléchettes, jeux sur téléphone ou paris improvisés.

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Le jeu comme emprise

Chez Maud, le jeu devient une puissance d’emprise. Ce qui fut d’abord un plaisir familial, un moment de partage et de légèreté, se transforme peu à peu en une mécanique vertigineuse. Victor Jestin ne se contente pas de raconter une addiction : il en démonte les ressorts, en restitue l’accélération, la logique et la fascination.

Le jeu promet la maîtrise, mais produit la servitude ; il donne l’illusion d’une liberté absolue, alors même qu’il enferme dans la répétition. Maud joue, perd, ment, recommence et tente de se refaire. Elle ne comprend pas entièrement le monstre qui l’habite, parce que ce monstre n’est pas une force extérieure : il parle à travers ses propres désirs.

Le roman est haletant, terrifiant, grisant, précisément parce qu’il nous fait éprouver la contradiction d’une liberté qui demeure intacte en apparence, mais qui est intérieurement capturée. Maud n’est ni simplement coupable ni simplement victime. Elle est un sujet divisé, dont la volonté se retourne contre elle-même.

Il serait pourtant insuffisant de la réduire à une pathologie. Si Maud est dite joueuse, cette identité ne vient pas seulement la décrire : elle risque aussi de la constituer. Le jeu devient le principe organisateur de son existence, celui qui règle son temps, ses relations, ses mensonges et ses décisions. Chaque acte confirme le précédent et l’inscrit davantage dans une histoire dont elle devient prisonnière.

La question n’est donc pas seulement : comment faire cesser le jeu ? Elle est aussi : qui Maud pourra-t-elle être si elle cesse d’être la joueuse ? Sortir de l’addiction implique de perdre une identité avant d’en reconstruire une autre. Et cette reconstruction suppose davantage que la suppression d’un comportement : elle demande de retrouver une capacité d’agir, des limites, une responsabilité et peut-être une place dans le monde.

Martin, au bout de sa nuit

Martin appartient lui aussi à cette génération Z dont Pierre Valentin souligne qu’elle est exposée à toutes sortes de conduites de fuite : alcool, drogues, réseaux sociaux, plaisirs immédiats et autres formes de consommation de soi.

Mais le dispositif littéraire est tout autre. Nous n’avons pas affaire à un roman, mais au récit d’un jeune qui raconte son « voyage au bout de sa nuit ». Martin ne se présente pas comme un personnage construit par un autre écrivain : il parle depuis le désordre de sa propre existence, depuis ces états éthyliques où la mémoire se dérobe, où l’on ne se retrouve plus, où la nuit efface ce que le jour devra ensuite affronter. Il parle depuis les excès, la honte, les colères, les blessures et les aspirations contradictoires qui le traversent.

Il ne s’enferme pas dans un espace de jeu : il part. Il marche. Il tente de se sauver en se soumettant à la lenteur, à la fatigue, à la solitude, aux rencontres et à l’épreuve du chemin. Mais son mouvement n’est pas celui d’une guérison tranquille. Il avance avec la mémoire de ses black-outsUn black-out alcoolique est une amnésie temporaire : sous l’effet d’une forte consommation, la personne reste active, mais ne garde aucun souvenir de ce qu’elle a fait ou dit., avec la peur de retomber dans cet état où il ne se reconnaît plus lui-même, avec la honte de ce qu’il a pu faire sans plus s’en souvenir. Il emporte avec lui son désir d’être aimé, sa nostalgie de la foi et sa tentation du désespoir.

Martin est un jeune homme « en vrac », une personnalité dont les éléments ne tiennent plus ensemble. L’alcool, les réseaux sociaux, les plaisirs immédiats et les conduites d’excès ne sont pas seulement des objets de consommation : ils deviennent les symptômes d’une existence à la limite, qui oscille entre l’excès et le vide, l’attachement et la rupture, le désir de se sauver et la tentation de se perdre, sans parvenir à trouver une direction stable.

Pourtant, son récit résiste à la réduction thérapeutique. Martin ne cherche pas simplement à être soulagé ; il cherche à être transformé. Il ne veut pas seulement faire disparaître ses symptômes : il veut se confronter à lui-même, éprouver ce qu’il peut devenir et retrouver une orientation.

Marcher vers la lumière

Sa marche vers Jérusalem est une tentative pour sortir d’une identité subie. Elle réintroduit dans son existence une contrainte librement choisie : une distance, une fatigue, une discipline, une destination, une règle. Elle substitue à l’immédiateté des conduites addictives une temporalité longue, faite d’efforts, de renoncements, de rencontres et de recommencements.

Mais la marche ne constitue ni une thérapie alternative ni une solution miraculeuse. Elle ne supprime pas les ténèbres ; elle les met en mouvement. Martin ne se débarrasse pas magiquement de ce qui l’habite en prenant la route. Il emporte avec lui ses vieux démons, et la route les rend parfois plus visibles encore.

C’est ce qui donne au livre sa lumière singulière. Il est parcouru par deux postulations simultanées : vers Dieu et vers Satan, vers la réconciliation et la révolte, vers la lumière et vers les ténèbres. Martin part vers Jérusalem, mais il n’est pas un homme dont la foi serait déjà apaisée. Il est un homme qui cherche, qui doute, qui s’éloigne et qui revient.

Sa marche est une tentative de conversion, mais une conversion sans garantie, qui passe par l’affrontement avec ce qui, en lui, résiste encore. Il ne s’agit pas d’un récit de rédemption linéaire, mais d’un combat. Martin avance vers la lumière sans cesser d’être attiré par ce qui le ramène aux ténèbres.

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Une génération sans contraintes

Pierre Valentin avance l’hypothèse que la génération Z pourrait être la première à avoir grandi dans une trop grande absence de contraintes. Il ne s’agit pas de dire qu’elle aurait été épargnée par les difficultés, ni qu’elle aurait vécu dans une facilité véritable. Il s’agit plutôt de constater l’affaiblissement des cadres, des interdits, des rites de passage, des appartenances et des obligations qui donnaient autrefois une forme à l’existence.

Or l’absence de contraintes ne produit pas nécessairement la liberté. Elle peut produire l’indétermination, l’angoisse et la dispersion. Lorsque tout semble possible, il devient difficile de savoir quoi choisir. Lorsque rien ne paraît véritablement obligatoire, il devient difficile de savoir ce qui mérite d’être désiré.

Maud et Martin ne s’opposent pas simplement comme l’immobilité et le mouvement, l’enfermement et la liberté, l’addiction et le salut. Martin aussi cherche à fuir ; Maud aussi cherche à se libérer. Et tous deux sont confrontés à cette difficulté : l’un et l’autre cherchent, dans leur conduite addictive ou dans leur fuite, une forme de limite.

Maud trouve dans le jeu une structure de substitution : il lui impose ses règles, son rythme, ses séquences, ses attentes, ses risques et ses récompenses. Martin a trouvé dans l’alcool une autre puissance qui s’impose à lui, avant de chercher une règle qu’il choisirait autrement : dans la marche, la sobriété, la prière, la destination et l’effort.

La transgression ne signifie donc pas nécessairement le désir pur du chaos. Elle peut être aussi, obscurément, une recherche de cadre : le besoin de rencontrer enfin une résistance, une règle, une forme qui s’impose à soi. Ce qui les détruit leur donne aussi, provisoirement, une forme et une intensité.

La différence est peut-être là : le jeu donne à Maud une limite qui l’enferme, tandis que la marche tente de donner à Martin une limite qui l’oriente.

Pierre Valentin laisse entendre qu’un « après » peut commencer derrière la transgression. Mais cet après suppose que la transgression ne soit pas la dernière définition de l’individu. Il suppose la possibilité d’un retour, d’une conversion, d’un nouvel engagement.

La société des assoiffés

Cette grille de lecture de Pierre Valentin peut être prolongée par celle de Camille Charvet, psychiatre et philosophe, spécialiste en addictologie. Dans Les Assoiffés (Grasset, 2025), elle décrit une époque saturée de plaisirs immédiats, qui promet le bonheur en un clic, mais laisse un vide immense lorsque la dopamine retombe.

Pour Camille Charvet, nos sociétés modernes imposent un rythme qui ressemble à celui d’un addict : tout doit aller vite, la frustration devient intolérable et l’attente disparaît. Or c’est précisément dans le manque et l’attente que naissent le désir et l’imagination. La génération Z serait ainsi « coincée dans une époque où l’on peut tout imaginer et, en même temps, où tout semble paralysé ».

Cette contradiction éclaire puissamment les deux récits. Maud vit dans un monde où le jeu est disponible à tout instant, sur un écran, dans une application, dans un geste de la main. Elle peut tout tenter, tout recommencer, tout rejouer. Mais cette disponibilité permanente ne produit pas la liberté : elle produit la compulsion. Martin, lui, fuit un monde saturé de stimulations et de promesses de plaisir immédiat pour retrouver la lenteur, la fatigue, l’attente et l’effort.

Camille Charvet voit dans l’addiction une rage sourde contre l’absence d’horizon. Un rail de cocaïne ou une bouteille de vodka ingurgitée en une nuit donnent une illusion de mouvement lorsque le reste paraît figé. La génération Z a accès à l’infini des possibilités numériques, mais le réel se resserre. Face à ce rétrécissement du tangible, l’excès devient parfois la seule certitude.

C’est exactement ce que l’on retrouve chez Maud et Martin. Chez Maud, le jeu donne une illusion de mouvement dans une existence qui semble figée. Chez Martin, la marche tente de produire un mouvement réel, mais il faut d’abord traverser les fausses vitesses de l’alcool, des écrans et des plaisirs immédiats.

La parole contre le silence

Un troisième angle permet d’éclairer ces deux figures : celui de la parole. Dans Mon vrai nom est Élisabeth (Éditions du Sous-Sol, 2025), Adèle Yon raconte l’histoire de son arrière-grand-mère, Élisabeth, dite Betsy, diagnostiquée schizophrène, internée sous contrainte pendant dix-sept ans, puis lobotomiséeLa lobotomie est une intervention neurochirurgicale qui consistait à sectionner des fibres reliant le lobe frontal au reste du cerveau. Pratiquée surtout des années 1930 aux années 1950, elle a été abandonnée avec l’arrivée des neuroleptiques et la prise de conscience de ses séquelles.. Son livre montre ce que produit le silence : une souffrance recouverte, une honte transmise, une identité imposée par les autres.

Adèle Yon rappelle qu’hier, on se taisait et l’on souffrait, au risque de transmettre de génération en génération des troubles qui se répétaient. Aujourd’hui, on parle davantage. Cela ne signifie pas que l’on va mieux, mais cela ouvre la possibilité d’écouter, de comprendre et d’interroger ce qui, autrefois, demeurait enfoui.

C’est un point essentiel pour penser Maud et Martin. Tous deux appartiennent à une génération qui a été encouragée à parler de sa souffrance, à nommer ses difficultés et à refuser le silence. Cette évolution est précieuse. Elle permet à des personnes comme Maud de ne plus rester seules avec leur addiction, et à Martin de mettre en récit ce qui l’habite.

Mais la parole ne suffit pas toujours. Elle peut devenir un nouveau langage de réduction de soi. Dire « je suis addict », « je suis sous emprise » peut permettre de comprendre, mais aussi de se figer dans une identité. La parole doit donc être une ouverture, non une clôture. Elle doit permettre de devenir autre chose que ce dont on souffre.

La santé mentale comme identité

Un quatrième angle rend le sujet particulièrement actuel : la santé mentale n’est plus seulement une affaire de consultation, de diagnostic ou de soin individuel. Elle est devenue un marqueur identitaire de la génération Z, un langage par lequel une partie de la jeunesse se comprend, se raconte et se reconnaît.

Du secret à la revendication

Ce déplacement est considérable. Hier, la souffrance psychique relevait souvent du secret, de la honte ou du silence familial. Aujourd’hui, elle peut être dite, revendiquée, partagée et même politisée. Les jeunes parlent d’anxiété, de dépression, de burn-out, de troubles alimentaires, de dépendance aux écrans ou de difficultés à se projeter dans l’avenir. Ils ne se contentent pas de décrire ce qu’ils éprouvent : ils construisent parfois une part de leur identité autour de cette vulnérabilité.

Ce que cette évolution apporte

Cette évolution n’est pas sans valeur. Elle permet de sortir de l’isolement, de briser des silences anciens et de rendre visibles des souffrances longtemps invisibles. Elle oblige aussi la société à reconnaître que le mal-être ne se réduit pas à une faiblesse individuelle : il engage l’école, le travail, le logement, la précarité, l’écologie et les conditions matérielles de l’existence. Il serait absurde de croire que Maud ou Martin pourraient être compris sans tenir compte du monde dans lequel ils vivent.

Quand la douleur devient une doctrine

Mais il y a aussi un danger. Lorsque la douleur devient une doctrine, elle risque de fournir une explication trop générale et trop commode. Tout mal-être serait alors rapporté au système, à la société, aux autres ou aux structures. La souffrance deviendrait une identité politique, presque une carte de membre. Pierre Valentin s’inquiète de cette dérive : des idéologies diffusant un mode de pensée victimaire peuvent favoriser l’atomisation sociale, la quête de boucs émissaires et la polarisation.

Entre douleur et doctrine : une frontière poreuse

Entre la douleur et la doctrine, la frontière est poreuse. Il faut reconnaître les causes sociales de la souffrance sans faire de la victime une identité définitive. On peut même politiser cette souffrance, à condition de ne pas la réduire à une arme rhétorique. Il faut permettre à Maud et à Martin de parler, sans leur laisser croire que leur mal-être serait la seule vérité de leur existence.

Une fugue existentielle

Maud et Martin partagent enfin une même structure : la fugue existentielle. Maud fuit après son accident de voiture. Martin fuit Paris, sa famille, ses habitudes et ses addictions en partant sur les routes. Tous deux quittent un point de rupture pour chercher ailleurs une issue.

Mais la fugue n’a pas le même sens chez l’un et chez l’autre. Chez Maud, elle est une fuite sans destination. Elle ne mène pas vers un ailleurs habitable ; elle reconduit la même compulsion, le même mensonge, la même perte. C’est une fugue qui tourne en rond.

Chez Martin, la fugue est orientée. Il part vers Jérusalem, vers une destination, vers un horizon spirituel. Il ne sait pas s’il trouvera la lumière, mais il accepte de marcher vers elle. Sa fuite devient un pèlerinage. Elle ne supprime pas les ténèbres, mais elle leur oppose une direction.

C’est peut-être là que se joue la différence décisive : toute fuite n’est pas une évasion. Il y a des fuites qui referment l’existence sur elle-même, et des fuites qui l’ouvrent. Il y a des errances qui détruisent, et des errances qui transforment.

Une liberté à reconquérir

Le rapprochement de ces deux textes, éclairés par Pierre Valentin, Camille Charvet et Adèle Yon, pourrait ainsi conduire à cette question : comment accompagner un être pris dans une force qui le dépasse sans le réduire à cette force ?

Maud nous montre le vertige d’une liberté capturée par le jeu ; Martin, la tentative fragile d’une liberté reconquise par la marche, l’épreuve et l’engagement. Entre eux, Pierre Valentin nous invite à ne pas confondre le soin avec la désactivation de toute responsabilité, ni la compréhension avec l’abolition de l’exigence.

Camille Charvet rappelle que l’addiction naît aussi d’un manque d’horizon et d’une société qui ne laisse plus de place à l’attente. Adèle Yon rappelle que la parole peut briser le silence, mais qu’elle doit permettre de comprendre, et non de se figer dans une identité.

Car soigner ne consiste peut-être pas seulement à faire disparaître le mal-être. C’est aussi aider quelqu’un à retrouver les mots, les liens, les limites, la force et parfois la foi nécessaires pour se mesurer à ce qui met sa vie en danger, voire à ce qui le détruit.

C’est rendre possible un « après » derrière la transgression, afin que l’on ne soit plus condamné à être seulement le joueur, le jeune dépendant à l’alcool ou le patient, mais que l’on puisse redevenir quelqu’un capable de répondre de lui-même et de s’engager à nouveau dans le monde.

Auteur : Victor Jestin, Titre : La Mauvaise Joueuse, Éditions : Flammarion, nombre de pages : 148, paru le : 20/08/2025, EAN : 978-2080469151.

Auteur : Martin Jubert, Titre : Journal d’un jeune en vrac (sous-titre : Sur la route de Jérusalem), Éditions : Fayard, nombre de pages : 264, paru le : 14/10/2026, EAN : 978-2213733951.

Transparence : Martin Jubert est le petit-fils de l’auteur de cet article.

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Publié le 5 novembre 2026 – Francis Jubert – Guy Declercq

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