— Livres en partage —

Des lectures qui soignent, inspirent et font grandir. Nos auteurs partagent leurs coups de cœur littéraires, leurs analyses d’ouvrages et les pages qui éclairent leur pratique ou leur vision du soin.

Couverture du livre Les Assoiffés de Camille Charvet, éditions Grasset : titre en lettres jaunes sur fond blanc, portrait de l'autrice en bas.
Éditions Grasset

Les assoiffés

Camille Charvet

Une psychiatre à l'écoute de l'addiction

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« Les personnalités addict, insatiables, que je vois dans mes consultations, sont un miroir de notre époque. » Telle est la conviction de Camille Charvet, psychiatre à l’hôpital Marmottan, qui ouvre dans Les Assoiffés les portes de ses consultations. Elle y écoute la honte, l’anxiété sociale, la solitude, et refuse de réduire l’addiction à une « maladie du cerveau ». Un essai qui relie la biographie au symptôme, la clinique à la culture, et nous invite à reconnaître notre propre soif.

Francis Jubert
Philosophe praticien

Il y a des livres qui commencent par une thèse. Les Assoiffés, de Camille Charvet, commence par un seuil :  « Sous le grand porche du centre d’addictologieSpécialité médicale consacrée à la prise en charge des addictions, avec ou sans substance. où je travaille, des jeunes couverts de piercings côtoient des mères de famille. D’anciens détenus partagent une cigarette avec des hommes en costume aux cheveux bien peignés. »

Cette entrée en matière n’est pas décorative. Elle fixe d’emblée la méthode de l’auteur : partir de la salle d’attente, des corps, des silences et des langues mêlées, avant de parler de dopamineNeurotransmetteur impliqué dans le circuit cérébral de la récompense et de la motivation., de traumatisme ou de société.

Psychiatre, psychanalyste et spécialiste en addictologie, Camille Charvet ouvre dans ce livre, publié chez Grasset le 7 janvier 2026, les portes de ses consultations à l’hôpital Marmottan, à Paris, et dans une structure privée.

Son ouvrage ne se présente pas comme un traité détaché du réel. Il est nourri par une pratique quotidienne, par les récits de tous ceux qui franchissent le porche de l’hôpital, par ce que la clinique fait apparaître lorsque les catégories habituelles ne suffisent plus.

Le titre dit déjà l’essentiel. Être assoiffé, ce n’est pas seulement manquer d’une substance. C’est éprouver un manque qui pousse à chercher, à saisir, à consommer, à répéter. Camille Charvet décrit une humanité traversée par des appétits qui ne trouvent pas leur apaisement : soif de plaisir, de reconnaissance, de calme, d’intensité, d’oubli ou de lien.

L'idéal du médecin penseur

La psychiatre s’inscrit dans une tradition que l’on peut appeler celle des « médecins penseurs » : des praticiens pour qui soigner ne se réduit pas à prescrire, diagnostiquer ou appliquer un protocole. Le médecin penseur écoute, interroge, met en récit, confronte la science aux expériences singulières et refuse de séparer la connaissance du corps de la compréhension du sujet.

Cette posture traverse tout le livre. L’autrice ne se contente pas de décrire les mécanismes neurobiologiques de l’addiction : elle les met en dialogue avec la philosophie ancienne, avec les traumatismes de l’enfance, avec les injonctions contemporaines à la performance et avec le besoin humain de lien.

Cette ouverture disciplinaire traduit une ambition intellectuelle : comprendre l’addiction exige de réunir les mécanismes neurobiologiques de la récompense, l’histoire d’une vie, la culture dans laquelle elle s’inscrit et les manques que la société produit ou aggrave.

Le médecin penseur est aussi celui qui résiste aux réponses trop rapides. Dire que l’addiction est une « maladie du cerveau » peut avoir son utilité : cela déstigmatise, cela rappelle que la volonté seule ne suffit pas, cela ouvre à des soins adaptés. Mais la formule devient insuffisante si elle efface la subjectivité du patient, son histoire, ses conflits, ses attachements et ses manières de survivre.

Camille Charvet affirme précisément que l’addiction ne peut plus être envisagée comme un simple désordre comportemental ou une maladie du cerveau. Sa position n’est donc ni moralisatrice ni simplificatrice : elle ne réduit pas la personne dépendante à sa consommation, mais elle ne transforme pas non plus la souffrance en expérience idéalisée.

Marmottan, laboratoire du réel

L’hôpital Marmottan occupe dans le livre une place presque initiatique. Lieu historique de l’addictologie française, il est associé à la mémoire de Claude Olievenstein, figure fondatrice de la prise en charge des toxicomanes en France, qui l’a créé en 1971. Camille Charvet y exerce aujourd’hui et y rencontre une population d’une diversité frappante : l’alcoolique mondain cocaïnomane, l’adepte de pornographie compulsive, le fumeur de crack du quartier Stalingrad.

Cette diversité n’est pas une simple illustration de l’étendue des addictions : elle constitue le cœur de la démonstration. Sous le même porche se croisent des vies que la société sépare habituellement : cadres surmenés et personnes marginalisées, mères de famille et anciens détenus, patients dont les consommations, les revenus, les trajectoires et les images sociales semblent n’avoir rien en commun.

Pourtant, tous partagent quelque chose : une manière de faire face au manque, à la honte, à l’anxiété ou à la solitude. Le quotidien hospitalier devient ainsi un observatoire social. Dans son cabinet, la psychiatre entend parler de plaisir, mais surtout de honte, d’anxiété sociale et de solitude.

Cette remarque est capitale. Elle déplace la question du plaisir, souvent centrale dans les discours sur les drogues ou les comportements compulsifs, vers celle de la souffrance. Le plaisir existe, bien sûr. Mais il est fréquemment inséparable d’un soulagement, d’une fuite ou d’une tentative pour tenir debout.

Une addiction protéiforme

L’un des apports majeurs du livre est de montrer que l’addiction est « protéiforme ». Elle peut être recherche effrénée du plaisir, appui pour affronter la vie sociale, tentative de se supporter soi-même, médicament contre des souffrances, expérience-limite ou paravent face à l’effondrement intérieur.

Chacune de ces définitions ouvre une porte clinique différente. La recherche de plaisir rappelle que l’être humain n’est pas seulement un être de manque : il cherche aussi l’intensité, la sensation, la jouissance, parfois la transgression. Mais le plaisir immédiat promis par nos sociétés laisse souvent, une fois la dopamine retombée, un vide immense.

L’addiction comme appui social est une autre dimension essentielle. Boire pour oser parler, consommer pour entrer dans un groupe, se montrer disponible en permanence pour ne pas décevoir, se réfugier dans un écran pour éviter l’angoisse : autant de gestes qui permettent d’affronter le regard des autres.

Enfin, l’addiction comme paravent face à l’effondrement touche au plus intime. Elle peut protéger d’un souvenir, d’une humiliation, d’un deuil, d’une violence ou d’une peur de disparaître. Le produit ou le comportement devient alors un rempart. Mais ce rempart se retourne contre celui qui l’a dressé : il isole, il enferme, il finit par occuper toute la place.

© Image : depositphotos.com

Le miroir de notre époque

La force du livre tient à son double mouvement. L’auteur part de cas singuliers, puis élargit le regard vers une lecture de l’époque. L’addiction lui est apparue non seulement comme un trouble, mais aussi comme un miroir : miroir de la souffrance psychique, mais aussi de nos injonctions, de nos dénis et de nos failles collectives.

Cette idée évite de faire de l’addiction une affaire strictement privée. Chaque histoire est singulière, certes, mais les conditions dans lesquelles les sujets vivent comptent aussi : précarité, solitude urbaine, pression scolaire ou professionnelle, exposition permanente aux écrans, culte de la performance, banalisation des stimulants, promesse d’un bonheur accessible en un clic. Camille Charvet observe que nos sociétés imposent un rythme qui ressemble à celui d’un addict : stimulation permanente, exigence de performance, promesse de bonheur immédiat.

Le livre ne condamne pas la modernité dans son ensemble. Il observe plutôt un paradoxe : nous vivons dans des sociétés qui promettent la liberté, le choix et le plaisir, tout en produisant des formes nouvelles de dépendance. Nous sommes invités à consommer, à optimiser, à séduire, à rester connectés, à ne jamais faiblir.

Dans ce cadre, la frontière entre usage, excès et addiction devient parfois difficile à tracer. C’est pourquoi Les Assoiffés parle à tous, y compris aux personnes qui ne se reconnaissent pas dans une addiction clinique. Il interroge nos propres manières de combler le vide : travail, écrans, achats, sport, alimentation, relations, images ou substances.

Soigner sans juger

Sur le plan du soin, le livre défend une position à la fois lucide et humaine. Comprendre l’addiction suppose d’écouter ce qu’elle recouvre, sans réduire le patient à son comportement. La honte, l’anxiété sociale et la solitude reviennent comme des motifs majeurs dans les consultations de la psychiatre.

Le soin ne peut donc pas se limiter à l’arrêt d’un produit ou d’un geste. Il doit aussi reconstruire des appuis : relationnels, psychiques et sociaux. Cette approche suppose du temps, de la patience et une capacité à accueillir la récidive sans en faire une preuve d’échec moral.

Elle suppose aussi de changer le regard collectif porté sur les personnes dépendantes. Le livre participe à ce mouvement : il veut mettre fin à un tabou autour des addictions et rappeler que ce phénomène concerne la société tout entière.

Camille Charvet ne propose pas de recette universelle. Elle propose une méthode : observer, écouter, relier. Relier le cerveau à la biographie, le symptôme à l’histoire, la consommation à la culture, la souffrance individuelle aux failles collectives.

Un livre nécessaire

Les Assoiffés est un essai de seulement 240 pages, mais il a la densité d’une longue expérience clinique. Il ne cherche pas à effrayer, ni à rassurer artificiellement. Il cherche à faire voir : voir les patients que l’on croise sans les regarder, voir la souffrance derrière les conduites répétées, voir la société dans ce qu’elle produit de manques et de promesses vides.

Camille Charvet réussit quelque chose de rare : elle écrit depuis l’hôpital sans s’enfermer dans le jargon, et elle pense depuis la clinique sans oublier la dimension politique et culturelle de son objet. Son livre est à la fois un témoignage, une réflexion et un appel à changer de regard.

Au terme de cette lecture, une conviction demeure : l’addiction n’est pas seulement ce qui détruit. Elle est aussi ce qui révèle. Elle révèle des blessures, des besoins, des silences et des manques que nos sociétés peinent à nommer. En cela, Les Assoiffés n’est pas seulement un livre sur les autres : c’est un livre qui nous demande, avec une exigence tranquille, de reconnaître notre propre soif.

Faire progresser le champ de la recherche et du soin en même temps que la recherche des déterminants sociaux.

Camille Charvet

Camille Charvet sur ARTE tv, 28 minutes.

Voir aussi : Addictaide.fr et l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (ofdt.fr)

Auteur : Camille Charvet, Éditions : Grasset – collection : essais et documents, nombre de pages : 240, paru le : 7/01/2026, EAN : 978-2246842200.

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Publié le 1er novembre 2026 – Francis Jubert – Guy Declercq

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