Hommage rendu à Claire Georges-Tarragano
par Francis Jubert, au nom de L'Humain au Cœur du Soin
Hôpital Saint-Louis, le 12 novembre 2025.
Ce n’est pas à vous, ses amis, que j’apprendrai que le Dr Claire Georges-Tarragano fourmillait d’idées. Elle avait aussi le génie de dénicher, ici et là, des personnalités aux talents aussi divers que complémentaires, ce don de susciter des rencontres improbables, un peu à l’image de son bureau qui ressemblait à s’y méprendre à ces « cabinets de curiosités » d’autrefois où étaient entreposées et exposées des choses aussi rares que singulières.
Trônait dans le bureau de Claire un mélange hétéroclite d’objets, allant du mortier et pilon artisanal africain au classique divan d’examen médical, en passant par un amoncellement sans nom de dossiers, de livres et de photos exotiques. Ce « mélange » — aussi éclectique sans doute que l’était sa propre personnalité — ne pouvait pas ne pas intriguer ceux qui se rendaient à sa consultation ou qui venaient la retrouver pour participer à un « staff » ou à des ateliers d’écriture et de partage de réflexion.
Plus ou moins consciemment, Claire avait fait de son bureau une sorte de patchwork, un lieu composite conçu pour favoriser le bien-être de ses visiteurs, un espace d’hospitalité où elle pouvait recevoir les blessés de la vie, les accueillir tels qu’ils étaient, en allant vers eux quand ils n’allaient pas vers elle — vous aurez reconnu son mantra, l’aller vers.
Ce n’est un mystère pour personne — certainement pas pour vous qui êtes réunis ce soir pour rendre hommage à Claire dans ce musée des moulages qu’elle affectionnait — que plusieurs cercles gravitaient autour d’elle, reliés entre eux par une sorte d’attraction gravitationnelle mutuelle, selon une alchimie dont elle avait, et conservait, le secret.
Au-delà de son premier cercle, le cercle familial et hospitalier (la PASS Saint-Louis, l’association L’Humain au Cœur du Soin), tous deux très mêlés, nous lui en connaissions plusieurs autres : à commencer par celui des nombreux étudiants en médecine qui ont choisi la PASS Verlaine comme terrain de stage, le cercle de ses anciens étudiants de Sciences Po avec qui elle avait toujours plaisir à s’entretenir, le collectif national PASS dont elle assurait la présidence, le cercle de ceux qui partageaient sa passion du sport, des voyages, de la musique (le chant et le piano), et ses compagnons de maraude avec qui elle expérimentait une autre forme de clinique, au plus près des vulnérabilités.
J’ai rejoint son premier cercle il y a trois ans, répondant à un appel de Claire à qui j’avais été présenté une dizaine d’années plus tôt par un ami interniste, le Dr Claude Meisel, sherpa du professeur Pierre Godeau, à qui l’on doit le Traité de médecine, qui voulait l’intéresser au projet Médecine Explorer, lequel ambitionnait d’articuler les savoirs académiques et les pratiques de terrain, aussi bien des généralistes que des spécialistes.
Ce premier contact a été suivi de plusieurs autres qui m’ont donné l’occasion de découvrir les différentes facettes de la personnalité de Claire, son sens de l’humain, la profondeur de ses réflexions (Le Manifeste pour un juste soin ou juste coût, qu’elle a publié en 2015 auprès de l’École des hautes études en santé publique sous le titre Soigner (l’) humain ; ses articles pour les revues Médecine et Philosophie et Gestions hospitalières) et son grand sens pédagogique.
Dans les derniers mois qui ont précédé son départ brutal au cœur de l’été, Claire avait manifesté le souci de mettre de l’ordre dans ses idées, avec deux objectifs en tête :
- l’enrichissement du cours qu’elle donnait à Sciences Po sur la médecine en situation complexe ;
- l’avenir de l’association « L’Humain au Cœur du Soin », après le succès du colloque sur « l’art-thérapie » qui s’est tenu ici même, au musée des Moulages, le 15 avril dernier, et qu’elle avait introduit en sa qualité de présidente.
Elle m’avait demandé, ainsi qu’à son confrère le Dr Denis Mechali, ici présent, qui a exercé quelques années au sein de la PASS Verlaine, de lui faire un certain nombre de propositions sur la base :
- de ses contributions passées, notamment de ses articles princeps publiés dans le n° 10 de la revue Médecine et Philosophie (« Soins en permanence d’accès aux soins de santé : la vulnérabilité comme facteur d’innovation et de résilience ») et dans le n° 633 de Gestions hospitalières (« Les permanences d’accès aux soins : un traitement innovant et une innovation-valeur face à la crise du système de santé ») ;
- d’expériences en cours, comme les ateliers d’écriture à finalité clinique que je co-anime avec le Dr Mechali depuis trois ans ;
- et des projets dont nous avions arrêté les grandes lignes, comme le projet de Chaire hospitalo-académique de médecine globale, formalisé dans une note datée du 7 juillet 2024, dont le contenu avait été approuvé par le professeur Degos et que Claire avait présenté au Pr Friedlander, président de la Fondation Université Paris Cité et ancien doyen de la faculté de médecine Paris Descartes, ainsi qu’à d’autres acteurs s’intéressant à la médecine intégrative, comme l’Institut Raphaël.
J’ai entre les mains les différentes notes de synthèse envoyées à Claire.
Les deux premières datent du 4 mai 2025 : l’une portait sur la médecine narrative (« Vers une culture du soin en partenariat avec les patients ») ; l’autre présentait un caractère plus programmatique : « Projet d’humanisation des pratiques médicales : l’humain au cœur du soin à l’hôpital Saint-Louis ».
Les deux suivantes sont datées du 15 mai : la première, intitulée « Des initiatives de terrain au service d’une ambition : un hôpital à visage plus humain », reprenait de manière synthétique des idées échangées sur les PASS et l’HCS ; la seconde développait les mêmes idées, cette fois sous forme d’un plaidoyer : « Modéliser l’hôpital à visage humain » (qu’elle avait l’ambition de partager avec la direction de Saint-Louis).
J’envoyais ces notes préalablement à des entretiens téléphoniques qui permettaient d’en affiner le contour, Claire se réservant de les circulariser et de s’en ouvrir à qui bon lui semblait.
Ces idées programmatiques, que Claire a su longtemps incarner malgré les vicissitudes, vont désormais devoir faire leur chemin sans elle : elles revêtiront nécessairement d’autres formes, quand elles ne seront pas abandonnées faute de trouver le bon portage.
D’où ce sentiment d’inachevé que nous éprouvons tous aujourd’hui, celui qu’analogiquement ressentent les joueurs d’une équipe de rugby quand l’essai marqué de haute lutte n’est pas transformé et, a fortiori, lorsque leur entraîneur les quitte !
Mais, ce soir, nous ne parlons pas seulement d’une absence : nous évoquons aussi une présence, autrement. Ce que Claire a construit, enseigné, semé demeure vivant.
Le plus bel hommage que nous puissions lui rendre est de continuer à soigner, à penser et à aimer comme elle nous y invitait : l’autre comme soi, l’autre comme soin.
