— Livres en partage —

Des lectures qui soignent, inspirent et font grandir. Nos auteurs partagent leurs coups de cœur littéraires, leurs analyses d’ouvrages et les pages qui éclairent leur pratique ou leur vision du soin.

Couverture du livre Un café comme métaphore, Jean-Claude Métraux et Moraya Knecht – Éditions Antipodes
Antipodes

Un café comme métaphore

Création collective coordonnée par Moraya Knecht et Jean-Claude Métraux

Déconfiner universités et pédagogies

Un titre peu évocateur, un sous-titre rébarbatif, une création collective : tout invite à passer son chemin. Ce serait dommage. Ce livre donne l’essentiel d’un enseignement universitaire hors norme, celui du pédopsychiatre Jean-Claude Métraux. Le café partagé avec des étudiants, avec des personnes soignées, y devient la métaphore d’une pédagogie horizontale, où l’on ose se raconter, parler de ses failles, et où des « paroles précieuses » font naître une communication vraie. Un voyage qui demande d’accepter, un instant, d’être un migrant.

Denis Mechali

Écoutez l’accroche de cet article (1 min 26 sec.)

Le titre n’est pas évocateur. Le sous-titre est rébarbatif. La création collective peut donner, au premier abord, envie de fuir. Mais cela serait dommage. 
Sans être testamentaire — l’auteur principal, Jean-Claude Métraux, étant bien vivant et actif — il s’agit de donner l’essentiel d’un enseignement universitaire si brillant et si utile que les anciens élèves sont devenus collaborateurs, coauteurs, et en lien amical et profond avec leur ancien professeur.
Et on partage une vision profondément humaniste du monde et des échanges avec des personnes, aussi vulnérables, précaires, étrangères, qu’elles semblent.
Mais il va falloir accepter de voyager, d’être pendant quelques instants un migrant, pour entrer dans cet univers particulier et cohérent qui est celui de Jean-Claude Métraux.
Si cela semble un peu obscur ou difficile dans les premières lignes de ce texte, cela va vite s’arranger : on va au contraire rapidement voir des principes posés dès le départ se répéter, se préciser, s’approfondir et se clarifier via les exemples concrets et par la magie de l’interaction, de l’écoute mutuelle, et des « paroles précieuses ».
Un secret vite éventé sera l’acceptation de se raconter, de parler de ses doutes et de ses failles, et, par ce don un peu inhabituel, en particulier au sein du monde universitaire, de comprendre comment se construit une communication vraie et profonde.

Nous sommes tous des migrants

Cela va donc débuter par moi, rédacteur de ces lignes. J’ai rencontré Jean-Claude Métraux il y a vingt ans, à l’occasion d’une formation qu’il dispensait en Seine-Saint-Denis. Puis j’ai lu un certain nombre de ses articles, parlant d’interprétariat et de médiation, parlant aussi des deuils, individuels et collectifs, et de ces deuils impossibles ou incomplets, qu’il nomme « deuils congelés », et de leurs conséquences parfois durables et tragiques.

J’ai ensuite lu, avec émotion et enthousiasme, son livre La migration comme métaphore. Le livre reprenait le titre d’un autre ouvrage de Susan Sontag, essayiste américaine, La maladie comme métaphore, prolongé par Le sida et ses métaphores.

J’ai raconté cent fois une anecdote qui m’avait marqué : Métraux racontait qu’il prenait sa propre grand-mère pour une femme triste, fermée, égoïste, « une vieille bique »… Devenu père, il a accepté sans conviction la proposition de sa fille adolescente de retourner dans le village où la grand-mère avait vécu jusqu’à son mariage, situé à 30 km à peine de Genève, où logeait la famille Métraux. Il a alors découvert, via les échanges et les rencontres — et donc grâce à sa fille — que sa grand-mère avait été une jeune fille lumineuse, ouverte et ardente. Les contraintes du mariage et de la maternité l’avaient transformée, en apparence au moins.

Parmi les leçons multiples de cette anecdote, cette idée que nous sommes tous, souvent, des migrants, ayant abandonné des territoires, soit géographiques, soit de nos aspirations ou de nos désirs. Et l’idée complémentaire que nous faisons, au cours de nos vies, des deuils multiples, plus ou moins aboutis.

La rencontre de l’autre suppose une reconnaissance, et le don et le contre-don demandent une capacité à être au même niveau que l’autre, être dans une position horizontale et non une position verticale, de pouvoir évident ou implicite… Et ce que j’énonce ici comme une banalité est en fait d’une grande difficulté, qui demande volonté et méthode…

Tout cela m’a ému, du fait des résonances avec une fragilité personnelle — dont j’ai parlé dans un autre texte évoquant mes « pères de substitution » — et aussi de la proximité avec ce que j’ai essayé de faire dans ma propre vie professionnelle de médecin hospitalier au temps du sida (et auparavant en me formant aux soins palliatifs). J’ai contacté Jean-Claude Métraux qui, outre son côté chaleureux, un peu « baba cool », est, comme moi, bon vivant aimant la bonne chère, et nous avons partagé quelques bons repas lorsqu’il quittait sa ville d’attache de Lausanne pour venir quelque temps à Paris… Peu souvent, mais ce sont des souvenirs forts pour moi…

Le café, une métaphore de l’horizontalité

Revenons au « café comme métaphore ». La co-coordinatrice du livre, Moraya Knecht, le précise dès l’avant-propos : elle a été étudiante au sein de l’enseignement « Santé et migrations », a rapidement vu s’estomper la distance habituelle entre un enseignant et l’enseigné, et a souhaité passer en souplesse au statut de collaboratrice de Métraux, y compris hors université, notamment dans une consultation « Paroles précieuses » (on y reviendra).

La métaphore du café illustre le fait que cet enseignant décidément atypique proposait volontiers d’en partager un, avec des étudiants, mais aussi avec des personnes soignées, ou en lien pour un travail d’études sociologique. Cela pouvait être : « Et si on proposait à M. X de passer chez lui ce soir pour échanger autour d’un café ? »…

Le thérapeute atypique commence à se dessiner de plus en plus… Et on commence à comprendre plus clairement l’histoire de la « pédagogie déconfinée », et le large usage de la métaphore pour faire comprendre et partager…

Des « paroles précieuses » contre le surplomb

Et justement, deux chapitres du livre « café » reprennent le fil biographique de la vie et du travail de Jean-Claude Métraux. Il se raconte, et je suis obligé de faire des choix drastiques, pour ne pas être trop long. Il part de l’histoire d’un enfant solitaire et renfermé, longtemps traité pour épilepsie, qui vivra le chagrin de la mort d’un frère cadet très aimé, au moment précis où il part pour un long séjour en Amérique latine. Entre-temps, il est devenu pédopsychiatreMédecin psychiatre spécialisé dans les troubles psychiques de l’enfant et de l’adolescent., et sait qu’il va se consacrer aux personnes vulnérables, marginales, fragiles. Il est animé par des sentiments de révolte, de colère, mais progressivement, il va apprivoiser ces sentiments par l’échange vrai et le partage. Le pédopsychiatre se forme aussi à l’anthropologie, à la philosophie, et élargit sa palette. Le Nicaragua sera son premier terrain formateur d’un projet de santé et de psychologie communautaire, avant l’ex-Yougoslavie…

Il commence à expérimenter le concept des « paroles précieuses » (qui s’opposent aux « paroles monnaies du quotidien »). Leur particularité est de montrer une écoute vraie et une reconnaissance de l’autre, l’exposition de soi aidant à faire vivre la reconnaissance mutuelle, et donc l’authenticité des échanges. Cela prépare bien alors la « co-construction » de projets divers.

Le tissage ne cessera plus. Les savoirs académiques, universitaires, et les savoirs expérientiels — les siens, ceux des étudiants, ceux des personnes rencontrées ou soignées — seront en permanence en dialogue, en échange, en enrichissement mutuel.

On pourrait craindre un joyeux foutoir. Mais on y échappe, d’une part via cette sincérité et cette authenticité, d’autre part par l’usage d’outils adaptés. Le jeu de rôle, auquel Métraux va donner le nom de « sociodrameJeu de rôle en groupe où chacun incarne tour à tour les personnages d’une situation de vie, afin d’en faire apparaître les enjeux relationnels. initiatique », va faire partie des outils robustes utilisés. Le jeu de rôle proposé, d’une situation de vie, va utiliser l’alternance des situations « jouées » par chaque « acteur » : thérapeute, étudiant, mère de famille ou responsable d’une structure. Et cela s’avère précieux pour faire percevoir les positions de pouvoir, de « sachant », la verticalité habituelle aux soignants ou aux enseignants — mais aussi les postures adoptées par les personnes rencontrées, pour masquer leurs sentiments profonds, jouer aussi un rôle attendu d’eux, ou qu’ils supposent attendu d’eux…

Petit à petit, cela aide à faire comprendre que l’obstacle fréquent, et majeur, est justement là. Le surplomb bloque la parole ou l’échange vrai. La réciprocité vraie demande ce repérage-là.

Et Métraux ne masque pas non plus la difficulté, la douleur qu’il faut surmonter pour « faire le deuil » de ces positions de pouvoir conférées par le titre, le diplôme, la fonction. Les docteurs aiment volontiers « jouer au docteur », et il est difficile de s’en passer…

Mais lorsque cette horizontalité fonctionne, on aboutit à la création de « projets communautaires participatifs » en « co-création » vraie.

Illustration de la couverture d’Un café comme métaphore

Une pédagogie qui transforme

Les étudiants qui vont s’inscrire à son diplôme en sont transformés : certains repartent, mais d’autres adhèrent, avec enthousiasme.

L’autocritique et l’humour sont des ingrédients complémentaires essentiels, car on pourrait craindre une dérive un peu « sectaire », un groupe soudé autour du « gourou ». On y échappe ici.

Au contraire, ce livre collaboratif raconte des expériences touchantes intrafamiliales (par choix ou par contrainte, lors des périodes de confinement obligé de l’épidémie de Covid-19 en 2020). Des étudiants de famille serbe ou bosniaque proposent ainsi à leurs parents de se raconter. Le cadre souple posé aide à dépasser la pudeur habituelle au sein des familles, et certaines douleurs et deuils d’espoirs peuvent s’exprimer. Le texte atteste de ces transformations multiples, un peu en tache d’huile, de l’enseignant aux étudiants puis aux personnes rencontrées, acceptant la modalité particulière de l’échange proposé.

Le livre se termine sur ces quelques lignes de Moraya Knecht : « Appréhender le concept de pédagogie communautaire invite à analyser le cheminement sinueux, incertain, qui de la danse entre l’émancipation estudiantine et l’émancipation enseignante, en passant par ses transformations et déclinaisons, mène à la liberté et à la connexion humaine ».

Un deuil de plus, un combat qui continue

Jean-Claude Métraux a cependant vécu un deuil supplémentaire, une douleur qu’il aurait souhaité éviter. Lorsqu’il a eu 65 ans, il a dû prendre sa retraite d’universitaire, après 24 ans de ce diplôme « Santé et migrations ». Certains anciens élèves collaborateurs auraient été tout désignés pour reprendre le cours. Mais les autorités universitaires n’ont pas souhaité poursuivre l’expérience, ou peut-être n’ont pas voulu « prendre ce risque ».

Ce type d’ouverture et d’interactions peut certainement échouer ou dériver. On peut se dire aussi que le prix de la création, de la créativité et de la liberté est lié à ce genre de modalités, y compris dans leurs prises de risque. En tout cas, cela n’est pas anodin. Pas question de dire : « Demain cela va exister partout »…

Notre époque de violences et d’oppositions frontales peut amener à lire ce livre comme on veut : message d’espoir, via le rapprochement et l’interaction vraie de personnes en théorie très différentes, très opposées ; aide pour affronter, sans les faire disparaître magiquement, des difficultés et des souffrances ; mais aussi, à l’inverse, nouvelle désillusion, devant le caractère exceptionnel de ces mises en œuvre ?

En tout cas, Jean-Claude Métraux est un lutteur. Il se définit lui-même comme un « psychiatre insoumis ». Il a abandonné l’université, ou l’inverse. Mais il est retourné dans le privé et l’associatif et a fondé — évidemment avec quelques complices et collaborateurs et collaboratrices — un cabinet de psychothérapie nommé « Paroles précieuses ». On le trouvera aisément sur internet. Il propose de décliner des rencontres et aides diverses, suivant toujours sa méthode et sa façon d’être au monde… Comme Camus, il faut « imaginer SisypheDans Le Mythe de Sisyphe (1942), Albert Camus fait de ce héros condamné à pousser éternellement son rocher l’emblème de l’absurde, et conclut qu’il faut l’imaginer heureux. heureux ».

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Publié le 1er novembre 2026 – Denis Mechali – Guy Declercq

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