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Stop ! On peut préférer ne pas lire plus avant si l’on compte aller voir ce film, dont je dévoile de nombreux ressorts. On peut choisir d’y revenir plus tard, et confronter alors ses propres ressentis de spectateur aux miens. Mais tous n’auront pas la possibilité, ni l’envie, de voir ce film. Voici donc mes ressentis.
Entre fiction et documentaire
Le film est sorti sur les écrans le 17 juin 2026. Il est voulu par son autrice comme à mi-chemin entre l’œuvre de fiction et le documentaire. La part documentaire est revendiquée et rendue explicite par le fait que c’est Alphonse, le propre fils de Laetitia, qui joue le jeune adulte handicapé. Et il réalise dans le film son rêve (et celui de sa maman) — l’un de ses rêves, en tout cas — en devenant titulaire d’un métier de cuisine.
En l’occurrence, Ulysse/Alphonse devient équipier, embauché en CDI, au sein des Cafés Joyeux, ces lieux bien réels qui tissent un lien entre le public et diverses personnes atteintes de handicap, cadrées et encadrées, avec doigté et souplesse, par des professionnels dépourvus de handicaps et formés à cette tâche spécifique. Mais que de difficultés et d’obstacles avant d’en arriver là !
La musique, et un père qui déserte
La musique classique qui accompagne le film joue un rôle important. Le père d’Ulysse est pianiste professionnel. Ce qu’il joue est souvent déchirant, via Chopin, ou Bach, ou Liszt, mais en particulier, pour moi, lorsqu’il s’agit de Schubert. Le piano chez Schubert – mais aussi sa musique de chambre – alternent les élans d’espoir et de tendresse avec des moments d’une angoisse et d’un désespoir extrêmes, bouleversants. Il est probable que mes ressentis de mélomane sont accentués par la connaissance de la biographie de Schubert, si poignante : une mort à 31 ans, après une vie dédiée à la musique mais faite de frustrations et de non-reconnaissance, une vie privée marquée par beaucoup de solitude, ou par des rencontres avec des amis qui l’appelaient gentiment, mais aussi avec dédain, « le petit champignon ». En point d’orgue de sa vie terrestre, une syphilis qui le tuera de façon violente et terriblement douloureuse.
Dans le film, le trouble s’accroît lorsqu’il est précisé au générique que l’acteur qui joue le père d’Ulysse, Stanislas Merhar, sera lui-même le pianiste de plusieurs des pièces entendues. Et l’acteur laisse alors, sans besoin de mots, le musicien exprimer son trouble, sa honte, son désespoir, lorsqu’il se sent dépassé par le handicap de son fils, par l’énergie incroyable qu’il faut déployer pour des micro-victoires face au handicap, dépassé aussi par le fait que sa femme, qu’il aime, est du genre tigresse, qui accompagne, aide son fils, se bat pour lui et contre les institutions fragiles ou défaillantes. Il sait aussi assez vite qu’il va déserter, qu’il ne se sent pas capable de tenir, de mener cette lutte incessante. De fait, il déserte : il accepte une carrière de pianiste aux États-Unis. Mais il ne disparaît pas complètement, reste en lien par vidéos, envoie des cadeaux, de l’argent de temps en temps, revient en France pour les anniversaires, puis, vers la fin du film, invitera son fils à venir le voir, pour l’emmener dans le tourbillon fascinant de Las Vegas. C’est la musique « jazzy » de Nina Simone qui accompagne alors leur parcours.
Sa femme a des « amours contingentesExpression empruntée à Sartre et Beauvoir : par opposition à leur amour « nécessaire », les « amours contingentes » désignaient les liaisons secondaires, librement assumées hors du couple. » et des désirs, sans pour autant arriver ni à le détester, ni à rompre vraiment. Les effets de miroir entre l'acteur, l'actrice — la formidable Élodie Bouchez — et la réalisatrice, « deus ex machinaIntervention extérieure et providentielle qui dénoue l'intrigue ; au théâtre, l'irruption de Don César à l'acte IV de Ruy Blas (Hugo, 1838) en est un exemple célèbre. Ici, au sens figuré : l'instance qui tire les fils du récit. » de l'ensemble, accroissent l'intérêt et la subtilité du film et de ces scènes, qui montrent et font comprendre des choses, mais en évitant presque complètement de juger et de condamner les personnages, et même les institutions. C'est une des forces du film, ce contraste entre une volonté et un combat farouches, et une compréhension quasiment totale. Certains, parfois — ceux qui disent « Alphonse n'y arrivera jamais » et qui délivrent un jugement couperet, qui manque de peu d'écraser Alphonse, lequel se dit qu'ils ont raison —, ceux-là, la mère et la réalisatrice les détestent vraiment.
Sous le regard de Laetitia Masson
Sous le regard de Laetitia Masson, même lorsqu'elles sont violemment bousculées par la volonté farouche de la mère d'Ulysse, et par sa foi de charbonnierUne foi inébranlable. L'expression, née au XVIIe siècle, viendrait d'un conte où un charbonnier oppose une foi sans faille aux questions du Diable. dans les capacités de son fils à aller plus loin et à conquérir son autonomie, les institutions et leurs représentants font ce qu'ils peuvent — c'est-à-dire pas assez, du fait de moyens trop limités face à l'océan des besoins. Avec cependant, partout, des personnes lumineuses qui amènent une idée, une manière de faire, une capacité dont va se saisir Ulysse, mais aussi sa mère, qui grandit en même temps que lui. Le père, lointain ou même encore en France, est exclu de ces moments, et de ce qui tisse les micro-victoires. Il s'arrête parfois à une petite jalousie dérisoire : « Ah bon, le médecin, tu l'appelles par son prénom, maintenant ? »
Mais ce choix même d'un accompagnement musical émouvant, pour susciter l'empathie devant les émotions contrastées du père du héros, sera certainement ressenti par certains comme « trop » : trop « tire-larmes », trop « mélo ». Je le sais pour avoir eu souvent ce type de ressentis opposés avec des amis — ce qui m'amenait à m'enfermer dans le silence et à garder pour moi mes affects — et, plus directement, pour avoir lu plusieurs critiques négatives de ce film : l'appel aux émotions y est rejeté comme excessif et gênant.
Cela ne me choque pas, mais m'a rendu d'autant plus sensible au fait, si souvent constaté, que beaucoup de réalités n'existent pas en elles-mêmes : elles surgissent dans cette interaction entre l'acteur et le spectateur, ou entre l'écrivain et le lecteur. Il arrive que l'émotion soit en trop, ou artificielle, mais souvent elle est indispensable pour faire percevoir un essentiel, et la part indicible d'une chose essentielle. Je suis un « fan », un farouche partisan de certains « mélos » et des larmes au cinéma ! Dans une interview, Laetitia Masson précise qu'elle ne voulait pas que le personnage du père soit vu comme un lâche qui déserte, mais plutôt comme une personne hypersensible, qui fait comme elle peut.
Élodie Bouchez, « mère courage »…
Le personnage de la mère, joué par Élodie Bouchez, suscite peut-être davantage l'adhésion, par son côté « mère courageEn référence à la pièce de Bertolt Brecht, Mère Courage et ses enfants (1939) : la figure d'une mère qui lutte sans relâche pour les siens. ». Mais cela n'est pas sûr, car dans son jeu, l'actrice fait passer une vaste palette de ressentis, entre ses espoirs, ses moments de colère, de désespoir, son amour, mais aussi son conflit croissant avec son mari, et l'acceptation de son départ. Parfois, avec Ulysse, son regard, ses mimiques font passer l'angoisse et la colère, et un instant plus tard son immense tendresse lorsqu'elle le regarde. Une scène, où elle joue déguisée pour une représentation théâtrale avec son fils, où le masque qu'elle porte exprime la joie tandis que son regard est désespéré, nous fait retrouver Chaplin et The KidLe Kid (1921), film de Charlie Chaplin où Charlot recueille et élève un enfant abandonné ; l'écho avec le lien mère-enfant du film semble évident. — et la référence n'est alors pas mince.
Le film offre d'autres trouvailles, comme celle de montrer de nombreux visages d'enfants handicapés, filmés en gros plan et durant de longues secondes, alors qu'ils accompagnent une éducatrice au musée. Celle-ci leur fait découvrir des tableaux de Picasso, et leur explique que le peintre s'était de plus en plus éloigné de la réalité du visage de ses personnages, pour privilégier un visage intérieur tel que lui l'imaginait ou le voyait : une oreille d'un côté, un nez de l'autre. La beauté, surprenante ou atypique, des enfants handicapés nous saute alors aux yeux et au cœur.
Le témoignage et l’art, outils du soin
Je n’ai jamais été soignant en pédiatrie ou dans le monde du handicap, ni impliqué dans ma vie personnelle. Je suis pourtant assez convaincu que ce film-témoignage est précieux : pour les naïfs comme moi, mais aussi pour des personnes ou des familles concernées, ou pour des soignants. En effet, la relation de soin, ou la prise en charge de telles situations, font éprouver des contrastes forts : au-delà des difficultés, découvrir la profondeur des personnes handicapées, l’enrichissement qu’elles apportent, via et au-delà des bagarres et de l’engagement de l’aide ; la capacité à faire percevoir l’indicible, l’ambigu, l’incertain, les moments de découragement, les moments de joie malgré tout dans le lien avec les professionnels du soin et les institutions.
Par moments, on « déteste » ces institutions qui semblent si défaillantes, si peu à l’écoute ; mais, en même temps, le film insiste sur leur côté débordé, sur le contraste entre des besoins immenses et les capacités de réponse. On comprend bien, alors, le cheminement nécessaire entre acceptation et combat malgré tout – comme un âne têtu, dit le film – pour avancer, pour donner la meilleure chance possible à la personne handicapée et lui permettre d’exprimer la réalité de son potentiel.
Le témoignage, comme la distanciation de l’Art, sont autant d’outils précieux pour mieux comprendre la complexité du réel et tenter d’y répondre, au mieux des possibilités, tout en comprenant aussi les limites de chacun. Ce n’est bien sûr pas le premier film sur ce thème, mais la réalisatrice réussit son propos, entre la beauté de l’art et la poésie de la vie au quotidien. L’humain au cœur du soin…
Ce film est accessible avec sous-titres sourds et malentendants et audiodescription sur demande.

Le film Ulysse de Lætitia Masson sur la page officielle du festival de Cannes.

