Résonances. On y entre par une porte plutôt que par une thèse : un auteur réagit à la publication d’un autre, une émotion se fait pensée. Non des commentaires, mais des résonances au sens propre : ce qui vibre encore lorsque la première voix s’est tue. Cette catégorie d’articles recueille ces échos : les prolongements, les dialogues à distance entre celles et ceux qui pensent et qui soignent.
Edgar Morin fut mon troisième père
À Francis Jubert, à propos de : Etty Hillesum ou la grâce d’être là.
Cette semaine, au moins cinq amis — proches, ou un peu moins — m’ont adressé une sorte de condoléances, ou, devrais-je plutôt dire, des signes affectueux de réconfort, en apprenant la mort d’Edgar Morin. Ils savaient ce qu’il représentait pour moi. Sans doute n’en connaissaient-ils pas tous la racine intime et profonde.
Mon père est mort quand j’avais deux ans, et j’ai eu besoin de pères de substitution, de ces pères que l’on se choisit. Il y en eut trois. Albert Camus d’abord, grâce à une tante qui le connaissait et me l’a fait découvrir : sa lecture, et sa personne qui me fascinait, m’ont permis de me construire à l’adolescence. Le deuxième est peu connu : Michel Renault, le psychanalyste qui animait mon groupe Balint, et qui m’a libéré de bien des chaînes intérieures — j’avais quarante ans, et j’ai pu, un peu, sortir de l’adolescence. Le dernier fut Edgar Morin.
Et je ne m’éloigne pas, Francis, de ce que disait ton article consacré à Etty : de cet approfondissement intérieur qui permet d’entrer en soi, de se découvrir, puis de se tenir dans le don aux autres — à partir de cette position d’amour et de refus total de la haine, celle qui défigure et qui détruit.
Car ce qui m’a touché chez Edgar Morin, c’est sa capacité à s’interroger lui-même, à comprendre tardivement son père, qu’il a longtemps détesté ou dédaigné. Détesté pour n’avoir pas été un bon mari à Luna, la mère adorée d’Edgar ; dédaigné parce que le fils, devenu cultivé, regardait de haut les préoccupations de ce petit juif marchand de vêtements du Sentier.
C’est par cette porte — la mienne, et sans doute celle de quelques autres — que j’ai découvert ce que la joie de vivre d’Edgar recouvrait : une immense tendresse, une compréhension des autres, une curiosité pour les multiples visages de la vie et en particulier ce qu’il appelait « la poésie de la vie », à côté des moments plus prosaïques, et un refus de la haine. La complexité, les boucles de rétroaction, la dialogique préférée à la dialectique, la reliance : tout cela demeure incomplet, presque inintelligible, si l’on ne saisit pas ce choix essentiel.
Le croisement des réseaux sociaux et de sa mort a permis un petit déferlement de commentaires haineux. On y désignait Morin comme un « juif honteux », animé par la « haine de soi », et — ce qui en a fait rire plus d’un, dont je suis — comme un « antisémite », parce qu’il pensait que, par un retournement tragique, les responsables politiques israéliens entraînaient leurs concitoyens à infliger aux Arabes, aux Palestiniens, une part des horreurs qu’eux-mêmes avaient autrefois subies. D’autres le décrivaient en « bonimenteur », dévideur d’évidences et de banalités qu’il aurait fait passer pour profondes.
Il y a là un mécanisme voisin de celui qui cherche à mépriser Camus, ce « philosophe pour classes terminales » : le refus d’un principe essentiel, découvert à partir de la souffrance, par l’empathie — le refus, justement, de répondre par la haine. Camus a payé, entre autres, son amour pour sa mère, si empêchée, si victime, si dépourvue de mots — d’où le fameux contresens sur la phrase « Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère ». Aucun contresens, en réalité : ce qui était inacceptable et inaudible, c’était ce principe du refus de la haine et d’une violence sans limites, intérieures comme extérieures.
C’est ma lecture, Francis, de ce que ton article exprime si bien à propos d’Etty — et de la raison pour laquelle le monde du soin offre une si bonne occasion de travaux pratiques en ce domaine. Surtout parce qu’on y mène une bataille absurde, toujours perdue à un moment ou à un autre, face aux fragilités, aux vulnérabilités, aux inégalités de destins qui font partie du soin. Il faut imaginer, résolument, Sisyphe heureux.
— Denis Mechali
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