BILLET DE SORTIE

Affiche de Personne, un spectacle de Gwenaëlle Aubry au Théâtre de la Ville.

« Personne »

Un seul en scène bouleversant sur la maladie mentale et l'amour filial

Au théâtre de La Ville Sarah Bernhardt,
DU 14 au 21 avril

Un texte de Gwenaëlle Aubry. Une adaptation de Sarah Karbasnikoff, en collaboration avec Élisabeth Chailloux.

Avec Sarah Karbasnikoff

Écoutez l’accroche de cet article (36 sec.)

Comment raconter un père à la fois adoré et inaccessible, brillant et ravagé par la maladie ? C’est le défi que s’est lancé Gwenaëlle Aubry dans son livre Personne, devenu spectacle au Théâtre de la Ville Sarah Bernhardt. Portée par l’intensité habitée de Sarah Karbasnikoff, seule en scène pendant 1 h 20, la pièce retrace la vie de François-Xavier Aubry, juriste éminent, professeur à la Sorbonne, dont l’existence et celle de ses proches ont été profondément bouleversées par la bipolarité. Entre poème lyrique et quête intime, Personne nous touche là où la maladie mentale laisse rarement indifférent : au cœur des liens familiaux.

Le prix Femina 2009 porté à la scène avec éclat.

Denis Mechali

Un formidable spectacle…

Le Théâtre de la Ville a donné durant quelques jours un formidable spectacle, joué avec intensité et passion par une actrice seule sur scène, Sarah Karbasnikoff. La pièce, créée et déjà jouée en 2024, est issue du livre de Gwenaëlle Aubry, intitulé lui-même Personne.

« Mais qui donc à la fin, toi, le fou ? Moi ? » – Antonin Artaud (extrait de l’incipit)…

© Sources photo : Théâtre de la Ville

Le mouton noir mélancolique

Son père est mort. Gwenaëlle trouve, parmi ses affaires, un cahier intitulé Le Mouton noir mélancolique. Il rassemble des pensées, des ressentis et des fragments de vie. Sur la pochette, quelques mots énigmatiques : « À romancer ».
Gwenaëlle s’exécute. Elle entreprend de raconter cette histoire. Mais, plutôt qu’un roman, il s’agit d’un poème empreint de lyrisme et d’une empathie profonde. Il cherche à déchiffrer un mystère : celui du père, celui de la maladie. Ce mystère ne se livre pas, il ne se résout pas. On s’en approche, on décrit. Rien de plus. Et c’est déjà beaucoup.

Un père brillant, un père fou

Le projet d’écriture vise donc à faire revivre une personne bien réelle : le père de l’autrice, François-Xavier Aubry. Juriste éminent, professeur à la Sorbonne, auteur de nombreux ouvrages, il a vu sa vie bouleversée, à répétition, par de violentes crises liées à une maladie mentale – la bipolarité – que sa fille nomme, volontairement et douloureusement, « sa folie ».

« Mon père était fou… » Dans ces moments, il était absent à lui-même. Il n’était plus personne – ou plus une personne –, tout en restant bien vivant. Le titre du spectacle prend alors tout son sens, dans sa pluralité.

Tu le sais, je suis né d’un père et d’une mère humains. Mes sœurs, pas plus qu’eux, n’ont donc quatre pattes, une tête bête, ni des yeux rouges. Mes enfants non plus. De mon côté, j’ai aussi l’apparence d’un être humain, un peu sombre, peut-être. J’aime l’herbe, mais ne la broute pas, et j’habite un studio donnant sur les arbres, à Montmartre, au pied du Sacré-Cœur. C’est là où je reprends conscience de ma vie. Il y a certainement eu en elle des choses qui m’ont totalement échappé… car je ne les cherchais pas. (*)

(*) Les premières lignes du texte retrouvé. Il y a là « près de deux cents pages rédigées à la main d’une écriture soignée, corrigées et annotées jusqu’à la fin ».

La force des images poétiques

À mes yeux, l’intérêt majeur de ce spectacle tient à la puissance des images poétiques. Elles ouvrent une compréhension intime, aussi profonde que possible. L’authenticité de la démarche y contribue également, pleinement.

De A comme Artaud à Z comme Zelig :

Mais je n’ai parlé jusqu’ici que de l’autrice du texte et de l’objet de sa quête : ce père aussi brillant et adoré que mystérieux et malade. Le public est tenu en haleine grâce aux scènes rythmées par les lettres de l’alphabet, de A comme Artaud – Antonin, autre fou génial, capable de parler de sa maladie, des médecins, de sa vie en institution psychiatrique – jusqu’à Z comme Zelig, avec des projections de ce film de Woody Allen où le personnage est en pleine agitation, que des « costauds » tentent de maîtriser, au grand émoi d’une jeune Mia Farrow qui ne détestait pas encore Woody… Entre les deux, de « Clown » à « Traître », la déclinaison alphabétique permet d’esquisser la vie de cet homme et ce que cela fait à son entoutage.

La dernière héroïne de cette chaîne est l’actrice elle-même, Sarah Karbasnikoff, membre de la troupe du Théâtre de la Ville, qui s’est emparée de ce texte et de ce rôle, qu’elle habite avec une passion et une émotion palpables et tout à fait remarquables.

Un silence intense, puis de longs applaudissements…

L’intérêt tient d’abord à ce geste théâtral. Pendant 1 h 20, le public reste dans un silence intense, attentif, sans faille. Puis viennent de longs applaudissements.
Le spectacle porte aussi une conviction profonde de la plupart des membres de notre association, L’Humain au cœur du soin : par le truchement de la poésie, des mots, des situations, et de la mobilisation d’émotions intimes, on comprend mieux certaines implications de la maladie et du soin.

Ce que la maladie fait à une famille

Ici, la pièce révèle ce qui se passe pour toute une famille :

  • L’épouse de François-Xavier, amoureuse, mais qui ne tiendra pas longtemps face au quotidien dévasté par les bourrasques de l’enfer intime de son mari – elle partira lorsque les deux petites filles auront cinq et sept ans.
  • Le père, le beau-père, à la fois soutiens de François-Xavier et désireux de mettre les enfants à l’abri d’un homme aussi instable, incompréhensible et intolérable dans ses moments de crise.
  • Et les petites filles, aimantes et dépassées – aimantes, mais parfois tenues à l’écart par leur père lui-même, trop pris par ses démons pour être un père acceptable, y compris à ses propres yeux.

La complexité de la maladie mentale

La complexité de la maladie mentale – et le côté faux et réducteur du mot « fou », que Gwenaëlle connaît parfaitement, même si elle l’utilise délibérément – tient à ceci : le « fou » ne l’est pas à plein temps.

Sa maladie, en effet, n’empêche pas le père d’avoir une vie sociale, une vie intellectuelle, mais également une vie affective et une vie de père. Au cœur de ses crises, il lui arrive parfois de faire des efforts : servir le dîner à l’heure, regarder la télévision avec les filles. Mais, parfois non : il doit fuir pour leur éviter d’être prises dans l’étau de ses fantasmes et de ses douleurs. La mère doit donc s’accommoder de cette situation et garder la volonté de ne pas séparer tout à fait les filles de leur père. Les vacances avec lui : oui, mais en sachant que cela peut s’interrompre brutalement par un épisode de violence ou de fuite.

« Je est un autre, et il est pluriel… »

Gwenaëlle Aubry a longtemps tenu son père à distance. Il était trop instable, trop difficile à vivre. Elle est devenue philosophe, intellectuelle, autrice. Pourtant, son œuvre reste habitée par cette énigme : celle du père et de sa maladie. Après sa mort, le désir de rapprochement demeure. Comprendre, s’approcher, « romancer le mouton noir mélancolique ». Un jour, elle y parvient… ⁣

Le programme du spectacle s’ouvre sur cette phrase paraphrasant Rimbaud :

« Je est un autre, et il est pluriel. »

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Publié le 27 avril 2026 – Denis Mechali
Édition : gdc

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