Couverture du livre « Des mots qui touchent » de Loïc Bourdeau, éditions Le Bord de l'eau – médecine narrative en gynécologie et obstétrique.

Éditions le bord de l’eau

Des mots qui touchent

Obstétrique et gynécologie autrement

Un ouvrage de Loïc Bourdeau.
Une recension de Denis Mechali.

Des mots qui touchent, de Loïc Bourdeau (éd. Le Bord de l’eau, préface de Camille Laurens), n’est pas un réquisitoire contre la médecine. L’auteur le dit lui-même – et je crois utile de le souligner d’emblée. C’est un essai sur ce que la médecine narrative peut apporter en gynécologie et en obstétrique  : un espace où les récits de patientes sont reçus comme des savoirs à part entière, où la parole circule, où l’ambivalence a sa place. 
Certes, le livre n’est pas exempt de tension et il arrive que l’accent placé sur la parole des patientes laisse peu de place aux contraintes réelles du soin. Mais, c’est précisément dans cet écart que se trouve peut-être le travail à faire ensemble…
À mes yeux, c’est une lecture utile, parfois inconfortable, mais toujours stimulante.

Denis Mechali

Prendre en main le livre de Loïc Bourdeau

Les Éditions du Bord de l’eau avaient déjà publié en 2024 un Manifeste pour la médecine narrative, sous-titré «  Pour une politique de la littérature dans le soin  ». Il était signé par Isabelle Galichon. Elles publient ce nouveau livre dont le projet est annoncé dès la couverture  : Des mots qui touchent n’est pas un livre à charge contre la médecine, mais un guide pour comprendre ce qui, dans nos systèmes de soin, de langage et de représentation, continue de blesser, et ce que la narration, à sa manière, peut aider à transformer.

La quatrième de couverture en précise l’ambition  : explorer les expériences de soin en obstétrique et en gynécologie, «  ces espaces où le corps est observé, accompagné, parfois blessé, souvent mal écouté »  ; reconnaître la valeur des récits comme savoirs situés et formes de résistance  ; installer des espaces où la parole circule, où les émotions et les ambivalences ont leur place  ; relier les expériences individuelles aux structures collectives et aux enjeux sociaux. Tous ces récits s’inscrivent, précise l’auteur, dans une éthique féministe de la recherche.

La contribution de Camille Laurens

La contribution de Camille Laurens dépasse largement la simple préface d’une autrice reconnue. Elle dit «  je  » – dans ses livres comme dans ces pages – et confie avoir été souvent «  l’une de ces silenciées, contrainte au mutisme par une famille ou par un professionnel, sûr de son savoir et insoucieux du sien  ». On apprend dans le corps du livre qu’elle s’implique dans des ateliers de médecine narrative à Bordeaux, aux côtés de l’auteur. Elle témoigne  : «  J’ai pu voir comment l’écoute et le récit sont des gestes de soin.  » Elle salue chez Loïc Bourdeau une écoute «  empathique, juste, sans jugement ni surplomb, engagée sans certitudes, féministe en somme  ».

La structure du livre

Le livre est découpé en huit chapitres aux titres sobres et programmatiques  : Se situer, Écouter, Croire, Reconnaître, Répéter, Accueillir, Réparer, Continuer. Chacun confirme la volonté de l’auteur et du petit groupe avec lequel il agit  : faire reconnaître des paroles recueillies et, à terme, modifier des pratiques de soin si ancrées qu’il est difficile de les remettre en question.

Couverture du livre "Des mots qui touchent" de Loïc Bourdeau, éditions Le Bord de l'eau – médecine narrative en gynécologie et obstétrique.

Se situer

Loïc Bourdeau se présente  : non-médecin, sociologue sensibilisé aux problématiques féministes, ayant suivi en 2023 le diplôme universitaire de médecine narrative à Bordeaux, et enseignant-chercheur en études francophones et en humanités médicales dans une université irlandaise. Il justifie le recours au terme de violences gynécologiques et obstétricales, alimenté par de multiples témoignages recueillis lors d’ateliers et de rencontres. Il rapproche la médecine narrative des pratiques féministes du care, reposant sur des relations horizontales et une attention délibérée à l’autre – «  nouveaux outils pour penser une pratique autrement, non plus seulement en matière de protocoles ou de gestes techniques, mais comme une relation éthique et politique à l’autre  ».

Écouter

Ce chapitre s’ouvre sur deux récits saisissants  : une femme qui s’entend commenter, sans l’avoir demandé, la morphologie de ses petites lèvres par le gynécologue qui l’examine  ; une adolescente à sa première consultation informée par le médecin qu’il va lui «  palper les doudounes  ». Face aux soignants qui doutent de la véracité de tels témoignages, Bourdeau réaffirme sa conviction  : «  Refuser de croire, c’est renforcer le silence. Ici, croire, ce n’est pas valider un fait, c’est accueillir une parole.  » Il reconnaît le risque de surinterprétation, mais considère que, face à la souffrance révélée, «  ménager les susceptibilités revient à reproduire les logiques de silenciation  ».

Croire

Plusieurs récits autour de l’endométriose illustrent ici l’indicible de la douleur, les années de parcours médical chaotique, les sentiments de honte et de culpabilité qui s’y mêlent. La médecine narrative remplit alors souvent une fonction de restauration de l’estime de soi, en proposant un espace bienveillant où dire, et ainsi retrouver du sens par la reconnaissance d’un «  savoir situé  ».

Reconnaître

Retour sur Camille Laurens et son enfant mort-né Philippe – prénom d’abord nié, puis affirmé par elle – et sur la présence des «  fantômes  » qui circulent lorsque les ressentis intimes des femmes ne sont pas empêchés. L’auteur convoque aussi l’histoire  : Le Bal des folles rappelle comment des femmes diagnostiquées «  hystériques  » étaient «  soignées  » par le Professeur Charcot à la fin du XIXᵉ siècle. Les rapports de pouvoir et de domination, note-t-il, n’ont pas disparu, ni la décrédibilisation des paroles des femmes.

Répéter

La consultation médicale est aussi un théâtre, et les médecins y jouent souvent un rôle dont ils ne prennent pas pleinement conscience. Bourdeau prend l’exemple des réunions de transmission entre soignants, où un retour convenu est attendu et où s’exprimer autrement est difficile. Il pointe la façon dont la douleur exprimée de certaines femmes est relativisée  : le «  syndrome méditerranéen  » en est un exemple éloquent. Croisant son expérience de Franco-Américain, il démontre la réalité des discriminations systémiques et la force unique des récits pour documenter ces réalités masquées.

Accueillir

Ce chapitre s’ouvre sur le récit d’accouchement d’Éliette Abécassis (Un heureux événement, 2005)  : détresse, isolement, épisiotomie sans explication ni consentement, souffrance redoublée par un entourage qui attend une jeune mère radieuse. Pour écouter vraiment, dit Bourdeau, créons un environnement propice – une éthique du soin qui soit aussi une éthique du care. Il cite Carol Gilligan et Joan Tronto, puis convoque «  l’hospitalité radicale  » de Jacques Derrida et l’éthique du trouble pour penser l’accueil de paroles extrêmes, comme dans le film Saint-Omer d’Alice Diop. Le chapitre se clôt sur cette belle formule  : «  C’est cette langue-là, étrangère, tremblante, mais vivante, que la littérature propose d’apprendre.  »

Réparer

La littérature, via l’empathie, crée une «  affiliation  » entre des personnes qui habitent des mondes différents — et cette affiliation devient une modalité du soin. Dans les ateliers de médecine narrative, trois temps se succèdent  : l’attention (l’écoute vraie), la représentation (du récit oral à l’écrit structuré), l’affiliation (le lien intime et éthique qui en découle). Les récits de soignants font souvent état de hontes et de culpabilités enfouies  ; par le récit, ces douleurs se réparent, et la pratique peut évoluer. «  La médecine narrative ainsi conçue n’est pas une technique supplémentaire, c’est un art relationnel.  »

Continuer

Le livre s’achève sur une longue citation d’Annie Ernaux (L’Événement) et cette conviction  : «  Dans un monde médical structuré par l’urgence, la norme, la statistique, la littérature réintroduit une temporalité autre, une attention à l’infime, un espace pour l’inattendu. Lire, c’est ralentir, lire c’est accueillir.  »
La médecine narrative n’est ni un supplément d’âme, ni un outil de communication  : c’est un espace d’affiliation, pour reprendre les mots de Rita Charon. Les mots fabriquent du commun. Mais, comme tout savoir, elle nécessite une formation rigoureuse, un cadre éthique, une posture réflexive. Et le livre se clôt sur un appel  : créer des espaces dans lesquels les récits ont leur place, pour une gynécologie et une obstétrique non violentes, plus humaines, plus justes.

Une note personnelle

Parfois, malgré toutes ces précautions de l’auteur, concernant l’absence de jugement individuel, le livre m’a gêné par sa vision très unilatérale, ne prenant pas en compte les contraintes des soignants, qui sont parfois les contraintes du soin. Cela rejoint logiquement, pour moi, la demande même des patientes, ne voulant pas choisir entre une sécurité et une qualité technique et une écoute attentive et respectueuse d’elles-mêmes. Elles veulent les deux et on peut bien entendre cela.

Mais je fais alors le rapprochement avec ma longue pratique de la médiation, et aux propos du philosophe François Jullien, auteur d’une Petite philosophie pratique de la médiation, parue en 2025 aux éditions «  Rue de l’échiquier  ». Il avait aussi rédigé la postface d’un recueil paru en 2020 aux éditions Descartes, nommé «  Penser la médiation, un manifeste  ». La médiation, dit Jullien, propose une écoute particulière de chaque partie, et recherche alors, non pas un juste milieu, mais un «  entre  ». Les positions de chacun sont vues comme un écart, et non une différence, et cette nuance permet un espace de dialogue, la fabrication d’une réponse commune, sans nier l’écart, mais en réintroduisant un possible en commun. D’un « com-promis », à un «  com–possible  », écrit-il. Et cette vision particulière et exigeante de la médiation a alors des liens avec mon ressenti, parfois, à la lecture du livre de Loïc Bourdeau, même si celui-ci insiste en permanence sur la nécessité d’une asymétrie, même un peu injuste ou excessive en apparence, pour donner une place à cette écoute des femmes, de leurs souffrances comme de leurs attentes. J’y adhère, en espérant que ne soit pas perdue de vue cette non-condamnation individuelle, et la nuance qui fait tout écouter sans juger, croire une parole émise sans forcément valider un fait. Ce sont des nuances, mais importantes, car, on le sait, le diable gît parfois dans les détails.

Envie de partager cet article  ?

LinkedIn
Facebook
X
WhatsApp

Publié le 6 mai 2026 – Denis Mechali – gdc

Donnez-nous votre avis

Partagez votre point de vue avec notre communauté
de passionné·e·s de lecture

Ni votre nom, ni votre adresse e-mail ne seront publiés.

Retour en haut