Conférence à L'humain au cœur du soin

L’art et le soin,une conférence de la Dre Safae Terrisse

Derrière chaque pathologie, une personne : l’art au cœur d’une prise en soin holistique.

Cet article est la synthèse textuelle de l’intervention filmée de la Dre Safae Terrisse, oncologue médicale à l’hôpital Saint-Louis et chercheuse, (lors du colloque L’art au cœur du soin du 15 avril 2025). Safae Terrisse est désormais co-présidente de l’association.

Conférence de la Dre Safae Terrisse, oncologue à l’hôpital Saint-Louis et chercheuse.

Écoutez l’accroche de cet article (16 sec.) – Voix générée par l’IA – Elevenlabs.io.

À l’hôpital, l’art n’est pas seulement un loisir, une distraction ou une parenthèse agréable. Il peut devenir un véritable vecteur d’humanité : une manière de redonner de l’épaisseur à la relation de soin, et parfois même un outil thérapeutique à part entière, en synergie avec la médecine et la science.

Penser l’art et le soin ensemble, c’est rappeler une évidence que les pratiques hospitalières risquent parfois d’oublier, sous la pression du temps, des protocoles et de la technicité : derrière chaque pathologie, il y a une personne. Une personne avec une vie intérieure, des émotions, une histoire, des peurs, des ressources, et un besoin d’expression.

Ce que l’art change à l’hôpital

Quand on parle d’art dans le monde du soin, il faut sortir d’une vision réductrice. Non, l’art n’est pas seulement là pour « occuper » ou « distraire ». Il peut soutenir le patient, adoucir son quotidien, ouvrir un espace de parole et l’aider à traverser l’épreuve de la maladie. Il peut aussi enrichir en profondeur la pratique des soignants.

L’enjeu est donc double :

  • accompagner les patients avec davantage de sens, d’écoute et d’humanité ;
  • transformer la posture soignante en y réintroduisant créativité, présence et sensibilité.

Rogers et Winnicott : deux repères pour penser l’art dans le soin

Carl Rogers : l’humain avant tout

Pour comprendre la place de l’art dans le soin, un détour par Carl Rogers est particulièrement éclairant. Ce psychologue américain humanisteLa psychologie humaniste est un courant né au milieu du XXe siècle. Elle place au centre la personne, son expérience vécue et sa capacité à se développer. a placé la personne, et son expérience vécue, au centre de la relation d’aide.

Son enseignement est fondamental : dans la relation soignant-soigné, le facteur décisif reste l’humain. Et cet humain ne peut se déployer que dans un climat fait :

  • d’écoute ;
  • de bienveillance ;
  • de non-jugement ;
  • d’authenticité.

Ce climat n’est pas un décor. C’est une condition de transformation, parfois même de guérison. L’art peut y devenir un support d’échange et d’expression : il permet de dire autrement ce qui ne se formule pas toujours lors d’un entretien, d’une consultation ou dans la simple description des symptômes.

« Être empathique, c’est voir le monde à travers les yeux de l’autre, et non voir notre monde se refléter dans ses yeux. » — Carl Rogers

Cette phrase résume ce que l’art peut favoriser dans le soin : un décentrementLe fait de quitter son propre point de vue pour adopter, au moins un temps, celui de l’autre.. Une manière de rencontrer l’autre là où il est, et non là où nous imaginons qu’il devrait être.

Donald Winnicott : l’espace où l’on se répare

Autre repère essentiel : Donald Winnicott, pédiatre et psychanalyste anglais, qui a beaucoup travaillé sur le jeu et sur ce qu’il appelle l’espace transitionnelChez Winnicott, zone intermédiaire entre le monde intérieur et la réalité extérieure. C’est là que naissent le jeu, la créativité et l’expérience culturelle..

Cet espace se situe entre la réalité et l’imaginaire. Il est indispensable pour se construire, mais aussi pour se réparer. Or l’art et la créativité agissent précisément là. Ils permettent :

  • d’exprimer ce qui est difficile ;
  • de transformer une expérience douloureuse ;
  • de déposer ce qui pèse ;
  • de retrouver une forme de mouvement intérieur.

Pour une personne malade, cet espace est précieux. Il lui évite d’être entièrement réduite à sa maladie, à sa détresse psychologique, à la contrainte ou à la soumission. Créer, imaginer, écrire, chanter, dessiner ou jouer, c’est retrouver une part active de soi.

« Vivre créativement témoigne d’une bonne santé, alors que la soumission constitue une mauvaise base de l’existence. » — Donald Winnicott

À l’hôpital, cette idée prend une force particulière. La créativité n’efface pas l’épreuve, mais elle peut l’empêcher de tout envahir.

Art-thérapie ou art intégré au soin : deux démarches à distinguer

On confond souvent art-thérapie et art intégré au soin. La nuance est subtile, mais elle est réelle et importante.

L’art-thérapie, un cadre clinique

L’art-thérapie est une approche thérapeutique formalisée. Elle repose sur :

  • une démarche clinique ;
  • des objectifs précis ;
  • des effets évaluables ;
  • l’intervention d’un professionnel formé, l’art-thérapeute.

On se situe donc dans un cadre thérapeutique reconnu, avec des critères mesurables et un accompagnement spécialisé.

L’art intégré au soin, une forme d’hospitalité

L’art intégré au soin suit une autre logique. Son approche est moins formelle, ce qui n’est en rien un jugement de valeur. Il peut être proposé par :

  • un artiste ;
  • un bénévole ;
  • un animateur ;
  • une association culturelle.

Son objectif premier est d’humaniser les soins, d’adoucir le quotidien hospitalier et de créer du bien-être. Mais il serait faux de croire que cet apport se limite à une impression floue ou à un confort passager. Même en dehors de l’art-thérapie au sens strict, on observe des bénéfices mesurables sur des dimensions très concrètes.

Musique, mots, scène, couleurs : les multiples visages de l’art au chevet

L’art dans le soin ne se résume pas à une seule discipline. Plusieurs formes d’expression peuvent être mobilisées, à l’hôpital ou tout au long du parcours de soin, selon les besoins, les contextes et les publics.

La musique et la danse, quand les mots manquent

Elles stimulent les émotions et favorisent la communication non verbale. Elles permettent parfois d’entrer en relation autrement, notamment lorsque les mots font défaut ou sont empêchés.

L’écriture et la littérature, pour donner forme à l’indicible

La poésie, la littérature et l’écriture offrent un cadre plus structuré pour exprimer des sentiments complexes. Elles encouragent la réflexion personnelle et le partage d’expérience, et donnent forme à ce qui restait jusque-là diffus ou confus.

Le théâtre et le cinéma, pour se voir autrement

Le jeu de rôle, la mise en situation, l’identification à des personnages ou à des récits peuvent soutenir les liens sociaux. Ils ouvrent de nouvelles compréhensions de soi, des autres et de la relation de soin.

Les arts plastiques, une autre porte d’entrée

Peinture, dessin et autres formes visuelles participent à la même dynamique. Chaque médiation artistique offre une porte d’entrée différente, et c’est précisément cette diversité qui fait la richesse de l’art dans le soin.

Des bénéfices mesurés, des bienfaits documentés

Les bienfaits de l’art dans le soin ne relèvent pas d’une intuition généreuse sans fondement. De nombreuses études les documentent.

Ce que montre une méta-analyse en oncologie

Un exemple particulièrement parlant est celui d’une méta-analyseMéthode statistique qui regroupe les résultats de plusieurs études portant sur une même question, pour en tirer une conclusion plus solide. portant sur des patients suivis pour un cancer. Elle a évalué l’effet de différentes interventions artistiques sur cinq critères majeurs :

  • l’anxiété ;
  • la dépression ;
  • la qualité de vie ;
  • la douleur ;
  • la fatigue.

Le résultat est remarquable : quels que soient la forme d’expression artistique et le type d’intervenant, les résultats allaient dans le sens d’une amélioration. Or ces interventions n’étaient pas uniquement menées par des art-thérapeutes, mais aussi par des artistes et des bénévoles (*).

Autrement dit, l’art peut produire des effets bénéfiques mesurables dans des cadres d’intervention variés, y compris hors du champ strict de l’art-thérapie.

Cela ne signifie pas que tout se vaut, ni que les formations spécialisées deviennent inutiles. Cela signifie quelque chose de très simple et de très fort : quand l’art entre à l’hôpital avec intention, qualité de présence et respect de la personne, il peut réellement faire du bien.

(*) Source : The effectiveness of art-based interventions for cancer patients : a systematic review and meta-analysis, parue dans l’European Journal of Oncology Nursing en 2024.

Au cœur de ce qui pèse le plus

Dans la réalité vécue des patients, ces bénéfices touchent souvent ce qui pèse le plus au quotidien :

  • la charge émotionnelle de la maladie ;
  • le sentiment d’isolement ;
  • l’épuisement ;
  • la douleur ;
  • la perte de qualité de vie.

L’art ne remplace pas les traitements. Il agit à côté d’eux, avec eux, dans une logique de complémentarité. C’est précisément ce qui le rend si précieux dans une vision holistiqueQui considère la personne dans sa globalité (corps, psychisme, histoire, environnement) et pas seulement sa maladie. de la prise en soin.

La docteure Safae Terrisse au micro, pendant son intervention sur la place de l’art dans le soin.

De la médiathèque au lit du malade : les initiatives en œuvre

Défendre l’alliance de l’art et du soin ne revient pas à plaider pour une idée abstraite. Dans les établissements de santé, des initiatives concrètes montrent déjà ce qu’elle peut produire. Parmi elles :

Ces dispositifs font entrer la culture dans les lieux de soin non comme un luxe, mais comme une composante à part entière de l’hospitalité et de l’attention portée à la personne.

Former les soignants par l’art : une nécessité

C’est sans doute l’un des points les plus importants : l’art dans le soin ne concerne pas seulement les patients. Il concerne aussi la formation de celles et ceux qui soignent.

De nombreuses études montrent que la culture, les humanitésEnsemble des disciplines qui étudient l’être humain et ses œuvres : littérature, philosophie, histoire, arts…, la littérature, l’histoire de l’art ou encore la médecine narrative développent chez les soignants des compétences essentielles, souvent difficiles à transmettre par les seules voies techniques :

  • des compétences transversales ;
  • la capacité à résoudre des problèmes complexes ;
  • la mobilisation de savoirs complémentaires aux savoirs techniques ;
  • une meilleure qualité d’écoute ;
  • une aptitude plus fine à interpréter les récits des patients ;
  • une intelligence à la fois analytique, émotionnelle, créative et pratique.

La médecine narrativeApproche développée par Rita Charon à l’université Columbia : elle forme les soignants à recevoir, interpréter et prendre en compte les récits des patients., en particulier, apprend à écouter les récits et à en saisir les nuances, les silences et les contradictions, pour mieux comprendre ce que traverse réellement une personne malade.

Un soignant formé à l’art ne devient pas simplement « plus cultivé ». Il devient souvent plus apte à rencontrer l’autre dans sa singularité.

Ce que recommande l’Académie nationale de médecine

Le sujet est désormais pris suffisamment au sérieux pour avoir fait l’objet d’un rapport de l’Académie nationale de médecine, publié en décembre 2024 : La culture générale, pilier d’une médecine humaniste.

Ce rapport affirme la place de la culture générale et de l’art comme fondements d’une médecine humaniste. Il met aussi en lumière un lien préoccupant entre la déshumanisation de la relation médicale et le recul de la culture générale, dans un contexte marqué par la baisse de la lecture.

Son idée centrale est forte : l’humanisme médical ne tient pas à un stock de connaissances culturelles, mais à un comportement fondé sur le décentrement de soi et sur une présence effective à l’autre. Or ce sont précisément ces dispositions que la fréquentation de l’art, de la littérature et des humanités peut nourrir.

Le rapport recommande même de développer un enseignement universitaire structuré en philosophie et en pédagogie de la santé, afin d’offrir à tous les étudiants un socle culturel commun. L’objectif est clair : améliorer la qualité de la relation médicale et, par conséquent, celle des soins.

Prendre soin de ceux qui soignent : l’art contre l’épuisement

On parle souvent des bénéfices de l’art pour les patients. Il serait pourtant dommage d’oublier ceux qu’en retirent les soignants eux-mêmes.

L’art peut, en effet, soutenir la relation soignant-soigné, stimuler une forme de créativité clinique et, surtout, contribuer à prévenir l’épuisement. Dans des métiers exposés au stress, à la charge émotionnelle, à la répétition des situations difficiles et au risque de burn-out, la culture et la création ne sont pas accessoires.

Elles deviennent des espaces de respiration, de réflexion et de mise à distance. Elles permettent aussi de remettre du sens là où l’urgence, la fatigue ou l’hypertechnicité finissent parfois par appauvrir le geste soignant.

Lire ensemble pour penser le soin

Cette conviction a conduit à créer, au sein de l’hôpital et de l’association L’Humain au cœur du soin, un groupe de lecture et de réflexion. L’idée est simple, mais féconde : ouvrir un espace partagé autour des textes, des récits et des grandes questions humaines qui traversent la pratique du soin.

La lecture ne sert pas seulement à accumuler des références. Elle ouvre des questions, affine le regard, nourrit la pensée et permet souvent de retrouver une qualité de présence dans le travail clinique.

L’art dans le soin n’est donc pas une idée marginale. C’est une exigence de présence, de relation et de sens. Et dans un monde hospitalier souvent sous tension, c’est peut-être aussi une façon très concrète de remettre l’humain à sa juste place : au cœur du soin.

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