L'humain au coeur du soin

En bonne santé avec Montaigne

Retrouver le sens du soin, l'amitié et l'équilibre

Cet article est la synthèse textuelle de l’intervention filmée du professeur Michel Lejoyeux le 10 octobre 2023 – Une conférence organisée autour de son livre « En bonne santé avec Montaigne », paru chez Laffont le 12 mai 2022.

Écoutez l’accroche de cet article (46 sec.)

Je suis Michel Lejoyeux. J’ai écrit « En bonne santé avec Montaigne » parce que, paradoxalement, la sagesse du XVIᵉ siècle propose des outils directs et surprenants pour préserver notre bonne santé aujourd’hui. Organiser le soin autour de l’humain n’oppose pas la tradition à la modernité : au contraire, Montaigne nous aide à penser une bonne santé qui tient compte du corps, de l’esprit et des relations. Dans cet exposé, je rassemble les idées que je défends : pourquoi Montaigne nous parle encore, ce qu’il nous apprend sur l’amitié, la distraction, l’oubli, la tristesse, l’addiction et la relation soignant-soigné, et comment traduire tout cela en gestes concrets pour une bonne santé durable.

Montaigne, praticien de la vie avant d'être philosophe

Montaigne n’est pas un philosophe abstrait. Il est, à mes yeux, un praticien de la vie. Dans ses Essais, il ne cherche pas de grandes théories ; il rapporte ses expériences. C’est précisément ce primat de l’expérience – par rapport à la théorie pure – qui en fait un guide pour le soin. La santé n’est pas un idéal flou, ni un mot à la mode ; pour Montaigne, et pour moi, la bonne santé est une réalité concrète : vivre sainement et savoir s’amuser.

Montaigne se méfie de l’empathie excessive. Il dit, de manière provocante, que la toux d’un voisin le fait tousser lui-même : ressentir trop fortement l’autre nous fragilise. Ce point est essentiel en médecine. L’empathie est nécessaire, mais son excès peut emporter le soignant ou l’entourage. La recherche d’une bonne santé passe donc aussi par la régulation de ce partage émotionnel.

Trois clés pour soigner autrement

Trois idées de Montaigne me paraissent fondatrices pour penser la bonne santé aujourd’hui :

  • Regarder en dedans : Montaigne se prend lui-même comme objet d’étude. Pour le soin, cela signifie accepter la vulnérabilité et l’introspection comme sources d’apprentissage.
  • La nature humaine est un caméléon : la normalité, c’est l’adaptabilité. Plutôt que de figer les personnes dans des catégories, reconnaissons leur diversité et leur capacité à changer selon le contexte — c’est un signe de santé.
  • La force du doute  : face aux idéologies, Montaigne oppose le doute. Pour la pratique médicale, c’est la reconnaissance que le savoir évolue et que l’humilité professionnelle protège des excès dogmatiques.

Se connaître soi-même : le premier geste du soignant

Je dis souvent à mes étudiants : apprenez d’abord à vous connaître. Un soignant qui ignore ses propres réactions risque d’imposer des schémas sans comprendre l’impact relationnel.

La quête d’une bonne santé inclut la formation à la politesse, au respect, à l’humilité — qui favorisent la relation de soin.

Illustration réalisée au départ du portrait présumé de Montaigne par un auteur anonyme (anciennement attribué à Dumonstier).

Croire qu'on peut guérir : Montaigne avant la thérapie cognitive

Un point où Montaigne anticipe la thérapie cognitive est clair : « Être courageux, c'est se croire courageux. » La croyance influe sur la conduite. En thérapie cognitive et comportementale (TCC)Psychothérapie brève qui vise à identifier et modifier les pensées et comportements à l'origine d'une souffrance psychique., nous travaillons sur les cognitions et les émotions. Si un patient croit qu'il ne pourra jamais s'en sortir, il perd ses chances de guérison ; si l'on renforce des croyances adaptatives, on augmente les probabilités de succès. Pour la bonne santé, ce mécanisme est central.

Ainsi, l'approche montaignienne rejoint la pratique : évaluer les pensées, les modifier si nécessaire, encourager l'action. Cela vaut pour l'anxiété, la dépression, la dépendance et la prévention. La bonne santé se cultive aussi dans la manière de penser nos propres possibilités.

Convaincre plutôt que contraindre : l'art du lien thérapeutique

Montaigne nous met en garde contre l'autorité brutale : « Ce qui ne peut se faire par la raison ne se fait jamais par la force. » Concrètement, un patient convaincu par la force ne change pas durablement. Le lien thérapeutique repose sur la persuasion, la sagesse, l'habileté et la confiance. Un enseignant doit juger l'utilité de son enseignement à l'impact qu'il a sur la vie de ses étudiants, et non à leur seule capacité de mémorisation.

Les groupes BalintRéunions régulières de soignants qui analysent ensemble des situations cliniques difficiles pour mieux comprendre la relation au patient. (réunions où les soignants partagent leurs échecs et leurs difficultés relationnelles) incarnent cette idée : on n'apprend pas seulement en accumulant des connaissances, mais en racontant où l'on a échoué. La bonne santé d'un service tient à la capacité des soignants à échanger honnêtement sur leurs erreurs et à en tirer un enseignement.

Peu d'amis, mais de vrais amis : l'amitié selon Montaigne

Montaigne propose une idée surprenante et libératrice : nous avons trop d’amis. L’amitié véritable est rare, passionnelle. Elle implique une cohérence profonde. Pour la bonne santé émotionnelle, il vaut mieux cultiver quelques amitiés intenses que collectionner des contacts superficiels. Des études récentes montrent que le grand nombre de connexions en ligne augmente l’exposition au mal-être chez les adolescents.

Un vrai ami est quelqu’un qui n’est pas toujours d’accord, qui a connu l’erreur et l’échec, et qui parle clairement. La fascination pour l’hermétisme, ou pour ceux qui aiment paraître incompréhensibles, n’est pas un signe de profondeur mais parfois d’autorité factice. Pour préserver une bonne santé relationnelle, choisissons la clarté et la loyauté.

Se distraire, oublier : l'hygiène mentale de Montaigne

Montaigne défend la distraction comme protection contre le traumatisme et la rumination. Il évoque les condamnés à mort qui se distraient pour ne pas être submergés par l’angoisse. Cette forme de diversion n’est pas frivole : c’est une hygiène de l’esprit. Aujourd’hui, des études comparatives montrent que l’exercice physique en nature peut avoir un effet comparable à certains traitements antidépresseurs. La bonne santé passe donc par le mouvement, la nature et l’apprentissage du détachement.

Autre idée forte : l’oubli. À l’ère de la commémoration permanente, Montaigne rappelle que l’oubli est nécessaire pour vivre. Les couples qui durent sont souvent ceux qui savent oublier les petites offenses. L’oubli est un mécanisme psychologique salutaire qui aide à maintenir la bonne santé relationnelle et émotionnelle.

Tristesse ou chagrin ? Ne pas aimer sa tristesse…

Une distinction fondamentale s’impose : la tristesse (émotion naturelle, passagère) et le chagrin (qui peut recouvrir un épisode dépressif majeur, une maladie à traiter). Montaigne attaque la mode de la tristesse valorisée. Dire « Je suis triste, donc je suis profond » n’aide pas la bonne santé. Les états durables, envahissants, non réactionnels doivent être pris en charge médicalement.

Concrètement, cela signifie que nous devons respecter les émotions légitimes (deuils, pertes), mais aussi détecter quand la tristesse se sédimente en chagrin pathologique. Alors on traite : psychothérapie, médicaments quand il le faut. Ne pas aimer sa tristesse ne signifie pas être insensible : cela signifie refuser de s’y complaire et chercher la guérison lorsque c’est nécessaire pour la bonne santé.

L'addiction, une habitude qu'on peut désapprendre

Montaigne décrit l'addiction comme une habitude : il reprend l'image antique de Milon de CrotoneAthlète de la Grèce antique dont la légende veut qu'il ait porté un veau chaque jour jusqu'à ce que celui-ci devienne un bœuf — image classique de l'habitude qui s'installe progressivement., cet athlète qui, selon la légende, portait un veau sur ses épaules chaque jour jusqu'à ce que, sans qu'il s'en aperçoive, l'animal devienne un bœuf (*). L'image est simple et efficace : l'accoutumance est d'abord un mouvement d'habitude. Pour sortir de l'addiction, on change de comportement, on remplace des usages, on travaille sur les situations déclenchantes. Chercher à remonter à une cause unique est souvent vain.

La bonne santé face à l'addiction se construit par des interventions pragmatiques : accompagnement, changement d'environnement, outils comportementaux, traitements médicamenteux si nécessaire. Notre champ moderne – l'addictologie rassemble méthodes et savoirs pour agir efficacement sans mystifier le phénomène.

(*) À l'origine du proverbe grec : « Qui l'a bien porté veau peut le porter taureau » – Pétrone.

Humilité et hôpital public : former sans dogmatiser

Former des soignants compétents ne veut pas dire les remplir de concepts. Montaigne nous invite à inculquer la modestie, la capacité à douter et à se réajuster. La vraie compétence clinique inclut la manière d’être avec le patient : politesse, calme, présence. La bonne santé collective d’un système de soins dépend de la préservation d’un esprit de service public, permettant une prise en charge accessible à tous.

Il faut aussi résister à la dramatisation permanente qui démobilise les équipes. Montrer ce qui va bien dans l’hôpital public n’est pas trahir : c’est renforcer l’engagement. Défendre l’esprit du service public, c’est contribuer à la bonne santé de la société.

Conseils pratiques pour cultiver une bonne santé au quotidien

  1. Choisissez trois amis intimes et protégez ces liens : la qualité prime sur la quantité.
  2. Intégrez une activité physique régulière, idéalement en nature, trois fois par semaine si possible.
  3. Apprenez la distraction intelligente : savoir se divertir est une hygiène mentale.
  4. Travaillez sur vos croyances : renforcez celles qui favorisent l’action et la résilience.
  5. Ne glorifiez pas la tristesse : respectez-la, mais évitez d’en faire un marqueur identitaire.
  6. Pour l’addiction, concentrez-vous sur le comportement : changez l’habitude plutôt que de chercher une cause unique.
  7. Pratiquez l’oubli salutaire : ne retenez pas toutes les offenses, ne gardez pas rancune systématiquement.
  8. Développez l’humilité professionnelle : admettre l’erreur ouvre à l’amélioration.

FAQ : les questions que l'on me pose souvent

Les groupes Balint aident-ils vraiment la pratique clinique ?
Oui. Les groupes Balint permettent aux soignants de partager leurs expériences concrètes, surtout leurs échecs relationnels. Ce partage démythifie la compétence et favorise l'apprentissage pratique. Pour la bonne santé du soignant et du service, ces échanges sont précieux.

La distraction est-elle opposée à la méditation ?
Non. La distraction montaignienne combat l'intellectualisation et la rumination. La méditation (mindfulness) est une technique permettant de réguler l'attention ; elle peut compléter utilement la distraction. Les deux visent à diminuer la fixation sur la peur et l'angoisse, contribuant à la bonne santé mentale.

Comment distinguer tristesse et dépression ?
La tristesse est une émotion passagère, souvent proportionnelle à un événement. La dépression (chagrin au sens pathologique) est persistante, envahissante, et perturbe les fonctions quotidiennes : sommeil, appétit, capacité à agir. La bonne santé exige que les états pathologiques soient traités médicalement.

Doit-on enseigner Montaigne aux patients ?
Je me sers de Montaigne surtout pour nourrir ma réflexion de soignant. Parfois, une lecture adaptée de Montaigne aide certains patients ; mais ce sont en général les principes — modestie, distraction, nature, oubli — qui s'appliquent en consultation pour améliorer la bonne santé.

Peut-on être trop empathique avec ses patients ?
Oui. L'empathie excessive altère la capacité d'intervenir efficacement. Un soignant doit garder une forme de distance thérapeutique pour protéger sa propre bonne santé émotionnelle et continuer à offrir des soins stables et rationnels.

La psychiatrie moderne est-elle coupée du somatique ?
Non : aucun dualisme corps-espritIdée selon laquelle le corps et l'esprit fonctionneraient de façon séparée — une conception que la médecine moderne remet en question. n'est valable ici. La dépression augmente les risques vasculaires, et les troubles somatiques influencent le psychisme. Penser la bonne santé implique une prise en charge intégrée corps-esprit.

L'essentiel à retenir

Si vous voulez garder une boussole pour votre bonne santé : cultivez quelques liens profonds, bougez dans la nature, acceptez d'oublier le superflu, ne vous enfermez pas dans la tristesse, reconnaissez quand l'émotion devient maladie et traitez-la. Montaigne, avec sa clarté parfois brutale et sa bonté sans fard, reste pour moi un guide simple et stimulant dans la pratique du soin et dans la quête d'une bonne santé partagée.

VIDÉOS ASSOCIÉES

La vidéo suivante est diffusée sur le site du GHU. Créé le 1ᵉʳ janvier 2019, le GHU Paris est né de la fusion des hôpitaux Sainte-Anne, Maison Blanche et Perray-Vaucluse. Il s’appuie aujourd’hui sur une expertise reconnue en psychiatrie, neurosciences, addictologie et médico-social, au service de plus de 2,2 millions de Parisiens (source : GHU).

GHU Paris, 2 min. 36 sec.

En 2024, quelques années après En bonne santé avec Montaigne, Michel Lejoyeux choisit un tout autre registre pour son dernier ouvrage. L'Aventure de la bonne humeur (Robert Laffont, 2024) est, en effet, un roman, pas un essai : l'histoire de Maria, une pianiste en quête de sérénité, à travers laquelle il explore les mêmes thèmes de psychologie et de philosophie qui traversent l'ensemble de son travail.

« L'Aventure de la bonne humeur », présenté par Michel Lejoyeux sur le plateau de France 24 (décembre 2024).

PODCAST ASSOCIÉ

Radio France, 52 min. 57 sec.

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Publié le 13 août 2026 – Guy Declercq

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Éditions Gallimard

Malaise dans la génération Z

Pierre Valentin

Une recension de Francis Jubert.

Écoutez l’accroche de cet article (1 min 11 sec.)

Il y a, dans le titre choisi par Pierre Valentin, une provocation douce et une ambition déclarée. Malaise dans la génération Z ne se contente pas d’évoquer Freud par un clin d’œil : il prétend reprendre son geste fondateur. En 1930, dans Malaise dans la civilisation, Sigmund Freud avait osé diagnostiquer non un individu mais une époque entière – soumettre la culture occidentale à l’examen clinique, et conclure que la civilisation elle-même engendrait structurellement de la souffrance, en exigeant de l’individu qu’il refoule ses pulsions au profit du lien social. Le névrosé, chez Freud, était, en quelque sorte, le prix à payer pour que la vie en commun soit possible. Ce que Pierre Valentin accomplit, un siècle plus tard, est un mouvement symétrique et inverse : il observe une génération qui souffre non plus d’un excès de contrainte et d’interdits, mais d’un excès de liberté et d’autonomie. Le névrosé freudien a laissé la place au déprimé contemporain – et ce basculement dit tout de la mutation anthropologique que notre époque a traversée sans vraiment s’en apercevoir.

Francis Jubert

Philosophe praticien

Pour les soignants, les accompagnants, les étudiants en médecine qui côtoient quotidiennement cette jeunesse en détresse, le livre de Pierre Valentin n’est pas un ouvrage de plus sur la « crise de la santé mentale ». C’est, au contraire, un livre qui interroge les fondements mêmes de la réponse soignante – et qui pose, avec une franchise que l’on peut trouver dérangeante, la question suivante : et si une partie de ce que nous appelons soin était, dans certaines circonstances, un facteur aggravant ?

Le piège du langage thérapeutique

La thèse centrale de Pierre Valentin mérite d'être citée dans toute sa radicalité : la crise que traverse la génération ZLa génération Z (on la désigne parfois sous le nom de « Zoomers ») englobe toutes les personnes nées entre 1995 et 2013, et qui ont aujourd’hui de 13 à 31 ans. est, « en dernière analyse, une crise morale », et le fait de la nommer exclusivement dans un langage thérapeutique constitue à la fois un symptôme et un obstacle à sa résolution. Il s'appuie ici sur une observation du psychiatre britannique Theodore Dalrymple, dont la portée pour tout soignant est considérable : « Le mot “dépression” a presque entièrement éliminé le mot, et même le concept de “malheur” de la vie moderne. » Or cette substitution lexicale n'est pas neutre. Le malheur renvoie à son contraire, le bonheur, et situe l'expérience dans le registre du sens et de la morale. La dépression, elle, relève de la santé — et son antithèse demeure floue : la « normalité médicale » ? La « santé mentale » ? Ces notions, remarque Pierre Valentin, ne donnent aucune direction à suivre, aucun horizon vers lequel tendre.

Le sociologue Alain Ehrenberg — à qui l'on doit notamment La Fatigue d'être soi, que Valentin cite abondamment — avait formulé dès 2004 un avertissement analogue : « On ne voit plus de quoi on parle, car la santé mentale parle de tout. » L'explosion du DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) — de cent pages en 1952 à mille cent vingt pages en 2022 — illustre cette dérive : non pas nécessairement un progrès de la connaissance psychiatrique, mais une « pathologisation massive de la tristesse normale », selon la formule du professeur canadien Rob Whitley. Des millions de personnes passent ainsi, du jour au lendemain, du statut d'individus en difficulté à celui de patients nécessitant un traitement. La demande de soins augmente ; le mal-être, lui, ne diminue pas.

Ce constat ne constitue pas un procès contre la psychiatrie ni contre la psychothérapie — Pierre Valentin s'en explique clairement, et il convient de le souligner. Certains troubles se soignent parfaitement par la parole et les thérapies ; d'autres, comme les psychoses, nécessitent un traitement médicamenteux qui permet à l'individu de poursuivre une vie quotidienne apaisée. La question n'est pas de savoir si le soin est légitime, mais de comprendre pourquoi il ne suffit pas — et pourquoi, dans certains cas, l'invitation à se concentrer sur soi-même, au cœur de nombreuses approches thérapeutiques contemporaines, produit l'effet inverse de celui escompté. « Le déprimé, l'anxieux, pensent à eux-mêmes plus que ne le fait le bien-portant », rappelle Pierre Valentin à la suite d'Abigail Shrier (Bad Therapy, 2024). Se focaliser davantage sur soi revient, dit-il sans ménagement, à « vouloir éteindre l'incendie de la santé mentale par du pétrole. »

Ce dont souffrent vraiment nos jeunes

Pour comprendre ce que le soin ne peut pas seul résoudre, il faut accepter de regarder en face les causes profondes que Pierre Valentin identifie – et qui sont d’ordre culturel, social, moral. Six « fils rouges » se mêlent pour produire la détresse de la génération Z.

Le premier est la numérisation. Près de la moitié des 15-29 ans français passe plus de trois heures par jour sur les plateformes numériques. Ce temps évaporé n’alimente plus les interactions en face-à-face, seules capables de protéger durablement contre la solitude. Pire : l’explosion du format « court » – quelques secondes de vidéo, puis une autre, puis encore une autre – a détruit la capacité d’attention et éradiqué l’ennui. Or l’ennui, ce « temps mort » que notre époque abhorre, était précisément l’espace où se construisait la pensée, où se forgeait le désir, où l’on apprenait à habiter le silence. La génération Z est surstimulée et blasée tout à la fois : ce que la psychiatrie nomme « anhédonie », l’incapacité à éprouver du plaisir là où l’on en éprouvait d’ordinaire.

Le deuxième fil rouge est l’effondrement de l’avenir – peut-être le plus important pour qui s’intéresse à la relation de soin. L’anxiété est, par définition, anticipation d’un danger à venir ; elle suppose que l’avenir existe comme catégorie pertinente de l’existence. Or c’est précisément cette catégorie qui s’effondre pour la génération Z. « On ne sombre pas dans la déprime quand on brave des dangers collectivement ; on déprime quand on se sent isolé, seul ou inutile », écrit Jonathan Haidt (Génération anxieuse, 2024), que Valentin cite avec profit. L’horizon bouché — par les crises climatiques, les incertitudes économiques, la pandémie vécue comme répétition indéfinie — produit un rétrécissement triple : du temps (vivre dans l’immédiat), de l’espace (se replier dans son « cocon »), et de la communauté (la survie se pratique seul ou en très petits groupes).

Le troisième fil rouge, plus inattendu, est la culture thérapeutique elle-même considérée comme idéologie – distincte du soin clinique. Lorsque toutes les autorités traditionnelles (parents, enseignants, figures spirituelles) doivent « singer le thérapeute pour espérer profiter de son aura », selon la formule de Pierre Valentin, c’est la légitimité de toute transmission qui vacille. Le « non-jugementalisme » érigé en vertu – « ne pas juger », « laisser chacun faire sa vie » – produit paradoxalement de l’isolement : Christopher Lasch (La Culture du narcissisme, 1979) l’avait vu avant tout le monde : « logiquement, suspendre tout jugement nous condamne à la solitude. »

Du monde sans avenir au monde sans utopie

Il est un fil rouge que les soignants et accompagnants devraient méditer tout particulièrement, car il touche à quelque chose d’essentiel dans la relation thérapeutique : la question de l’espérance et de la direction.

Pierre Valentin observe, à partir de données linguistiques (le logiciel Ngram appliqué au corpus français), un renversement culturel silencieux mais considérable. Le mot « utopie » est en chute libre depuis les années 2000 ; le mot « dystopie » connaît une explosion fulgurante depuis 2010. Ce n’est pas un simple effet de mode littéraire. C’est le signe d’une mutation profonde dans la façon dont une génération se représente le futur – et donc se représente elle-même.

L’utopie, depuis Thomas More qui lui a donné son nom au XVIᵉ siècle, est la figure de l’espérance collective projetée dans un espace imaginaire. Elle dit : il pourrait en être autrement, et cet autrement vaut la peine que l’on s’y engage, que l’on y travaille, que l’on y sacrifie quelque chose du présent. La modernité, sécularisant cette structure, en avait fait le moteur de ses grandes entreprises politiques et sociales – avec tous les risques que l’on sait, mais aussi toute l’énergie vitale que cela supposait.

La dystopie, elle, est la figure symétrique et inverse : le futur comme catastrophe annoncée, l’avenir comme menace, le progrès comme piège. Black Mirror, les séries post-apocalyptiques, les récits d’effondrement civilisationnel : toute une culture populaire s’est construite sur ce socle.

Pour le soignant, ce renversement a une traduction clinique directe. Le patient qui entre dans le cabinet – quel que soit son âge – porte en lui, souvent sans le savoir, cette représentation du futur. La temporalité de la guérison, de la convalescence, du rétablissement suppose un horizon qui ait du sens, un « après » qui mérite que l’on s’y projette. Quand cet horizon s’obscurcit culturellement, quand la dystopie devient le récit dominant, la motivation thérapeutique elle-même peut en être affectée. Pierre Valentin cite Christopher Lasch : « Dans la mesure où l’avenir est incertain et menaçant, seuls les simples d’esprit remettent à demain le plaisir dont ils peuvent jouir aujourd’hui. » La logique du « carpe diem » nihiliste, lorsqu’elle est érigée en norme culturelle, rend le soin lui-même – qui est par essence une mise en gage du présent au profit d’un mieux à venir – intellectuellement fragile.

Ce n’est pas dire que le soignant doit se faire prédicateur d’espérance. C’est dire quelque chose de plus précis et de plus exigeant : qu’il ne peut plus ignorer ce contexte culturel, et que sa pratique, pour être pleinement efficace, doit savoir reconnaître en quoi la souffrance de ses patients est aussi une souffrance de sens – une souffrance à laquelle ni la molécule ni la technique ne peuvent seules répondre.

Personne n’a mieux incarné littérairement cette impasse que Michel Houellebecq dans Sérotonine (2019). Le narrateur du roman, Florent-Claude Labrouste, ingère chaque matin sa dose de Captorix — antidépresseur de synthèse qui stabilise son humeur au prix de l’extinction progressive de son désir, de sa mémoire affective, de sa capacité à se projeter. Il « va mieux » au sens clinique du terme : il ne souffre plus de façon aiguë, ne pleure plus, ne crie plus. Mais il n’est plus non plus tout à fait vivant. Houellebecq y décrit, avec la froideur chirurgicale qui est sa marque, ce que Pierre Valentin théorise : la molécule peut anesthésier le malheur sans restituer le moindre bonheur, supprimer le symptôme sans toucher à la cause.

Le sociologue Hugues Lagrange, que Valentin cite à ce propos, formule le même diagnostic en termes savants : « Sur le plan pharmacologique, on a traité la dépression essentiellement comme un déficit de sérotonine » — réduction chimique d’une réalité qui est d’abord existentielle. Houellebecq, lui, le dit en romancier, c’est-à-dire en chair et en os.

Ce face-à-face entre le clinicien et le romancier n’est pas un luxe culturel. Il est au cœur de ce que le soin a de plus périlleux à oublier : que derrière chaque patient qui entre dans un cabinet se tient un être en quête non seulement de soulagement, mais de raisons de vouloir aller mieux — ce qui est une tout autre affaire.

Ce que le soin peut apprendre de ce livre

La conclusion de Pierre Valentin mérite d’être lue et relue par quiconque accompagne d’autres êtres humains dans leur fragilité. Il rappelle ce témoignage :

« Même dans les camps de la mort, certains refusaient les quignons de pain afin d’aller voir une petite pièce de théâtre improvisée ou du chant amateur, un morceau de culture pour se réchauffer l’âme. En d’autres termes, l’attention portée aux choses belles de la vie leur avait donné des raisons de survivre. »

Ce rappel n’est pas une métaphore rhétorique. Il s’inscrit dans une tradition de témoignages qui constituent, pour le monde soignant, une leçon d’une portée incomparable. Viktor Frankl, psychiatre viennois déporté à Auschwitz puis à Dachau, en est le témoin le plus éloquent : dans Découvrir un sens à sa vie (1946), il établit que la survie psychique dans les camps ne dépendait pas d’abord des conditions matérielles, mais de la capacité à maintenir, fût-ce dans l’abjection la plus totale, un horizon de sens : une œuvre à achever, un visage aimé à retrouver, une vérité à témoigner.

C’est de cette expérience extrême qu’il tirera la logothérapie, thérapie par le sens, convaincu que la première force de l’être humain n’est ni le plaisir (Freud) ni la puissance (Adler), mais la quête de signification. Etty Hillesum, dont le journal témoigne de la même capacité à habiter le beau et le vrai au cœur de la destruction, disait à sa façon la même chose : on peut être intérieurement libre là où tout concourt à l’anéantissement.

Ce que Pierre Valentin emprunte à cette tradition pour clore son livre, c’est une conviction simple et bouleversante : la santé « est ce qui offre à chaque vie individuelle la possibilité d’une vie bonne. Elle ne la remplace pas. »

Cette distinction – entre condition de la vie bonne et vie bonne elle-même – est au cœur de ce que la médecine et le soin ont de plus précieux à offrir, et de plus périlleux à oublier. Le soignant qui ne voit dans son patient qu’un organisme à réparer, un trouble à corriger, une douleur à supprimer, passe à côté de l’essentiel. Mais le soignant qui comprend que son rôle est de rendre possible quelque chose qui le dépasse – une relation, un projet, un amour, une foi – celui-là pratique un soin pleinement humain.

Malaise dans la génération Z n’est pas un manuel de soins. C’est mieux et beaucoup plus que cela : un livre qui rappelle pourquoi soigner est, dans sa profondeur, un acte moral avant d’être un acte technique. Et qui invite chacun, soignant ou soigné, à se demander non seulement « comment aller mieux ? » mais « mieux, pour quoi faire ? »

Auteur : Pierre Valentin, Éditions : Gallimard, Collection : En attendant le réelnombre de pages : 288, paru le : 21/05/2026, EAN : 978-2073146670.

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Publié le 10 juillet 2026 – Francis Jubert – Guy Declercq

BILLET DE SORTIE

ULYSSE

Un film de Laetitia Masson

Avec Élodie Bouchez, Stanislas Merhar, Romane Bohringer, Gringe et Alphonse Roberts

Écoutez l’accroche de cet article (33 sec.)

« Ulysse », neuvième long métrage de Laetitia Masson, présenté à Un certain regard à Cannes et en salles depuis le 17 juin 2026, raconte l’odyssée d’un enfant porteur d’un syndrome génétique et le combat de sa mère. Denis Mechali partage ici son ressenti de spectateur : la musique déchirante – Schubert, surtout –, le départ du père pianiste, la « mère courage » Élodie Bouchez… Un film-témoignage précieux où l’art et l’émotion deviennent des outils pour approcher l’indicible.

Denis Mechali

Stop ! On peut préférer ne pas lire plus avant si l’on compte aller voir ce film, dont je dévoile de nombreux ressorts. On peut choisir d’y revenir plus tard, et confronter alors ses propres ressentis de spectateur aux miens. Mais tous n’auront pas la possibilité, ni l’envie, de voir ce film. Voici donc mes ressentis.

Bande-annonce officielle d’« Ulysse » (ARP Sélection, 2026).

Entre fiction et documentaire

Le film est sorti sur les écrans le 17 juin 2026. Il est voulu par son autrice comme à mi-chemin entre l’œuvre de fiction et le documentaire. La part documentaire est revendiquée et rendue explicite par le fait que c’est Alphonse, le propre fils de Lætitia, qui joue le jeune adulte handicapé. Et il réalise dans le film son rêve (et celui de sa maman) — l’un de ses rêves, en tout cas — en devenant titulaire d’un métier de cuisine.

En l’occurrence, Ulysse/Alphonse devient équipier, embauché en CDI, au sein des Cafés Joyeux, ces lieux bien réels qui tissent un lien entre le public et diverses personnes atteintes de handicap, cadrées et encadrées, avec doigté et souplesse, par des professionnels dépourvus de handicaps et formés à cette tâche spécifique. Mais que de difficultés et d’obstacles avant d’en arriver là !

La musique, et un père qui déserte

La musique classique qui accompagne le film joue un rôle important. Le père d’Ulysse est pianiste professionnel. Ce qu’il joue est souvent déchirant, via Chopin, ou Bach, ou Liszt, mais en particulier, pour moi, lorsqu’il s’agit de Schubert. Le piano chez Schubert – mais aussi sa musique de chambre – alternent les élans d’espoir et de tendresse avec des moments d’une angoisse et d’un désespoir extrêmes, bouleversants. Il est probable que mes ressentis de mélomane sont accentués par la connaissance de la biographie de Schubert, si poignante : une mort à 31 ans, après une vie dédiée à la musique mais faite de frustrations et de non-reconnaissance, une vie privée marquée par beaucoup de solitude, ou par des rencontres avec des amis qui l’appelaient gentiment, mais aussi avec dédain, « le petit champignon ». En point d’orgue de sa vie terrestre, une syphilis qui le tuera de façon violente et terriblement douloureuse.

Dans le film, le trouble s’accroît lorsqu’il est précisé au générique que l’acteur qui joue le père d’Ulysse, Stanislas Merhar, sera lui-même le pianiste de plusieurs des pièces entendues. Et l’acteur laisse alors, sans besoin de mots, le musicien exprimer son trouble, sa honte, son désespoir, lorsqu’il se sent dépassé par le handicap de son fils, par l’énergie incroyable qu’il faut déployer pour des micro-victoires face au handicap, dépassé aussi par le fait que sa femme, qu’il aime, est du genre tigresse, qui accompagne, aide son fils, se bat pour lui et contre les institutions fragiles ou défaillantes. Il sait aussi assez vite qu’il va déserter, qu’il ne se sent pas capable de tenir, de mener cette lutte incessante. De fait, il déserte : il accepte une carrière de pianiste aux États-Unis. Mais il ne disparaît pas complètement, reste en lien par vidéos, envoie des cadeaux, de l’argent de temps en temps, revient en France pour les anniversaires, puis, vers la fin du film, invitera son fils à venir le voir, pour l’emmener dans le tourbillon fascinant de Las Vegas. C’est la musique « jazzy » de Nina Simone qui accompagne alors leur parcours.

Sa femme a des « amours contingentesExpression empruntée à Sartre et Beauvoir : par opposition à leur amour « nécessaire », les « amours contingentes » désignaient les liaisons secondaires, librement assumées hors du couple. » et des désirs, sans pour autant arriver ni à le détester, ni à rompre vraiment. Les effets de miroir entre l'acteur, l'actrice — la formidable Élodie Bouchez — et la réalisatrice, « deus ex machinaIntervention extérieure et providentielle qui dénoue l'intrigue ; au théâtre, l'irruption de Don César à l'acte IV de Ruy Blas (Hugo, 1838) en est un exemple célèbre. Ici, au sens figuré : l'instance qui tire les fils du récit. » de l'ensemble, accroissent l'intérêt et la subtilité du film et de ces scènes, qui montrent et font comprendre des choses, mais en évitant presque complètement de juger et de condamner les personnages, et même les institutions. C'est une des forces du film, ce contraste entre une volonté et un combat farouches, et une compréhension quasiment totale. Certains, parfois — ceux qui disent « Alphonse n'y arrivera jamais » et qui délivrent un jugement couperet, qui manque de peu d'écraser Alphonse, lequel se dit qu'ils ont raison —, ceux-là, la mère et la réalisatrice les détestent vraiment.

Sous le regard de Laetitia Masson

Sous le regard de Laetitia Masson, même lorsqu'elles sont violemment bousculées par la volonté farouche de la mère d'Ulysse, et par sa foi de charbonnierUne foi inébranlable. L'expression, née au XVIIe siècle, viendrait d'un conte où un charbonnier oppose une foi sans faille aux questions du Diable. dans les capacités de son fils à aller plus loin et à conquérir son autonomie, les institutions et leurs représentants font ce qu'ils peuvent — c'est-à-dire pas assez, du fait de moyens trop limités face à l'océan des besoins. Avec cependant, partout, des personnes lumineuses qui amènent une idée, une manière de faire, une capacité dont va se saisir Ulysse, mais aussi sa mère, qui grandit en même temps que lui. Le père, lointain ou même encore en France, est exclu de ces moments, et de ce qui tisse les micro-victoires. Il s'arrête parfois à une petite jalousie dérisoire : « Ah bon, le médecin, tu l'appelles par son prénom, maintenant ? »

Mais ce choix même d'un accompagnement musical émouvant, pour susciter l'empathie devant les émotions contrastées du père du héros, sera certainement ressenti par certains comme « trop » : trop « tire-larmes », trop « mélo ». Je le sais pour avoir eu souvent ce type de ressentis opposés avec des amis — ce qui m'amenait à m'enfermer dans le silence et à garder pour moi mes affects — et, plus directement, pour avoir lu plusieurs critiques négatives de ce film : l'appel aux émotions y est rejeté comme excessif et gênant.

Cela ne me choque pas, mais m'a rendu d'autant plus sensible au fait, si souvent constaté, que beaucoup de réalités n'existent pas en elles-mêmes : elles surgissent dans cette interaction entre l'acteur et le spectateur, ou entre l'écrivain et le lecteur. Il arrive que l'émotion soit en trop, ou artificielle, mais souvent elle est indispensable pour faire percevoir un essentiel, et la part indicible d'une chose essentielle. Je suis un « fan », un farouche partisan de certains « mélos » et des larmes au cinéma ! Dans une interview, Laetitia Masson précise qu'elle ne voulait pas que le personnage du père soit vu comme un lâche qui déserte, mais plutôt comme une personne hypersensible, qui fait comme elle peut.

Élodie Bouchez, « mère courage »…

Le personnage de la mère, joué par Élodie Bouchez, suscite peut-être davantage l'adhésion, par son côté « mère courageEn référence à la pièce de Bertolt Brecht, Mère Courage et ses enfants (1939) : la figure d'une mère qui lutte sans relâche pour les siens. ». Mais cela n'est pas sûr, car dans son jeu, l'actrice fait passer une vaste palette de ressentis, entre ses espoirs, ses moments de colère, de désespoir, son amour, mais aussi son conflit croissant avec son mari, et l'acceptation de son départ. Parfois, avec Ulysse, son regard, ses mimiques font passer l'angoisse et la colère, et un instant plus tard son immense tendresse lorsqu'elle le regarde. Une scène, où elle joue déguisée pour une représentation théâtrale avec son fils, où le masque qu'elle porte exprime la joie tandis que son regard est désespéré, nous fait retrouver Chaplin et The KidLe Kid (1921), film de Charlie Chaplin où Charlot recueille et élève un enfant abandonné ; l'écho avec le lien mère-enfant du film semble évident. — et la référence n'est alors pas mince.

Le film offre d'autres trouvailles, comme celle de montrer de nombreux visages d'enfants handicapés, filmés en gros plan et durant de longues secondes, alors qu'ils accompagnent une éducatrice au musée. Celle-ci leur fait découvrir des tableaux de Picasso, et leur explique que le peintre s'était de plus en plus éloigné de la réalité du visage de ses personnages, pour privilégier un visage intérieur tel que lui l'imaginait ou le voyait : une oreille d'un côté, un nez de l'autre. La beauté, surprenante ou atypique, des enfants handicapés nous saute alors aux yeux et au cœur.

Le témoignage et l’art, outils du soin

Je n’ai jamais été soignant en pédiatrie ou dans le monde du handicap, ni impliqué dans ma vie personnelle. Je suis pourtant assez convaincu que ce film-témoignage est précieux : pour les naïfs comme moi, mais aussi pour des personnes ou des familles concernées, ou pour des soignants. En effet, la relation de soin, ou la prise en charge de telles situations, font éprouver des contrastes forts : au-delà des difficultés, découvrir la profondeur des personnes handicapées, l’enrichissement qu’elles apportent, via et au-delà des bagarres et de l’engagement de l’aide ; la capacité à faire percevoir l’indicible, l’ambigu, l’incertain, les moments de découragement, les moments de joie malgré tout dans le lien avec les professionnels du soin et les institutions.

Par moments, on « déteste » ces institutions qui semblent si défaillantes, si peu à l’écoute ; mais, en même temps, le film insiste sur leur côté débordé, sur le contraste entre des besoins immenses et les capacités de réponse. On comprend bien, alors, le cheminement nécessaire entre acceptation et combat malgré tout – comme un âne têtu, dit le film – pour avancer, pour donner la meilleure chance possible à la personne handicapée et lui permettre d’exprimer la réalité de son potentiel.

Le témoignage, comme la distanciation de l’Art, sont autant d’outils précieux pour mieux comprendre la complexité du réel et tenter d’y répondre, au mieux des possibilités, tout en comprenant aussi les limites de chacun. Ce n’est bien sûr pas le premier film sur ce thème, mais la réalisatrice réussit son propos, entre la beauté de l’art et la poésie de la vie au quotidien. L’humain au cœur du soin…

Ce film est accessible avec sous-titres sourds et malentendants et audiodescription sur demande.

Le film Ulysse de Lætitia Masson sur la page officielle du festival de Cannes.

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Publié le 4 juillet 2026 – Denis Mechali – Guy Declercq

— Résonances —

Résonances. On y entre par une porte plutôt que par une thèse : un auteur réagit à la publication d’un autre, une émotion se fait pensée. Non des commentaires, mais des résonances au sens propre : ce qui vibre encore lorsque la première voix s’est tue. Cette catégorie d’articles recueille ces échos : les prolongements, les dialogues à distance entre celles et ceux qui pensent et qui soignent.

Edgar Morin fut mon troisième père

À Francis Jubert, à propos de : Etty Hillesum ou la grâce d’être là.

Cette semaine, au moins cinq amis — proches, ou un peu moins — m’ont adressé une sorte de condoléances, ou, devrais-je plutôt dire, des signes affectueux de réconfort, en apprenant la mort d’Edgar Morin. Ils savaient ce qu’il représentait pour moi. Sans doute n’en connaissaient-ils pas tous la racine intime et profonde.

Mon père est mort quand j’avais deux ans, et j’ai eu besoin de pères de substitution, de ces pères que l’on se choisit. Il y en eut trois. Albert Camus d’abord, grâce à une tante qui le connaissait et me l’a fait découvrir : sa lecture et sa personne, qui me fascinaient, m’ont permis de me construire à l’adolescence. Le deuxième est peu connu : Michel Renault, le psychanalyste qui animait mon groupe Balint, et qui m’a libéré de bien des chaînes intérieures ; j’avais quarante ans, et j’ai pu, un peu, sortir de l’adolescence. Le dernier fut Edgar Morin.

Et je ne m’éloigne pas, Francis, de ce que disait ton article consacré à Etty : de cet approfondissement intérieur qui permet d’entrer en soi, de se découvrir, puis de se tenir dans le don aux autres — à partir de cette position d’amour et de refus total de la haine, celle qui défigure et qui détruit.

Car ce qui m’a touché chez Edgar Morin, c’est sa capacité à s’interroger lui-même, à comprendre tardivement son père, qu’il a longtemps détesté ou dédaigné. Détesté pour n’avoir pas été un bon mari à Luna, la mère adorée d’Edgar ; dédaigné parce que le fils, devenu cultivé, regardait de haut les préoccupations de ce petit juif marchand de vêtements du Sentier.

C’est par cette porte — la mienne, et sans doute celle de quelques autres — que j’ai découvert ce que la joie de vivre d’Edgar recouvrait : une immense tendresse, une compréhension des autres, une curiosité pour les multiples visages de la vie et en particulier ce qu’il appelait « la poésie de la vie », à côté des moments plus prosaïques, et un refus de la haine. La complexité, les boucles de rétroaction, la dialogique préférée à la dialectique, la reliance : tout cela demeure incomplet, presque inintelligible, si l’on ne saisit pas ce choix essentiel.

Le croisement des réseaux sociaux et de sa mort a permis un petit déferlement de commentaires haineux. On y désignait Morin comme un « juif honteux », animé par la « haine de soi », et — ce qui en a fait rire plus d’un, dont je suis — comme un « antisémite », parce qu’il pensait que, par un retournement tragique, les responsables politiques israéliens entraînaient leurs concitoyens à infliger aux Arabes, aux Palestiniens, une part des horreurs qu’eux-mêmes avaient autrefois subies. D’autres le décrivaient en « bonimenteur », dévideur d’évidences et de banalités qu’il aurait fait passer pour profondes.

Il y a là un mécanisme voisin de celui qui cherche à mépriser Camus, ce « philosophe pour classes terminales » : le refus d’un principe essentiel, découvert à partir de la souffrance, par l’empathie — le refus, justement, de répondre par la haine. Camus a payé, entre autres, son amour pour sa mère, si empêchée, si victime, si dépourvue de mots — d’où le fameux contresens sur la phrase « Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère ». Aucun contresens, en réalité : ce qui était inacceptable et inaudible, c’était ce principe du refus de la haine et d’une violence sans limites, intérieures comme extérieures.

C’est ma lecture, Francis, de ce que ton article exprime si bien à propos d’Etty — et de la raison pour laquelle le monde du soin offre une si bonne occasion de travaux pratiques en ce domaine. Surtout parce qu’on y mène une bataille absurde, toujours perdue à un moment ou à un autre, face aux fragilités, aux vulnérabilités, aux inégalités de destins qui font partie du soin. Il faut imaginer, résolument, Sisyphe heureux.

Denis Mechali

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Publié le 21 juin 2026 – Denis Mechali – Guy Declercq

Couverture du livre « Histoire de la femme sauvage » d'Isabelle Desesquelles, représentant le visage d'une femme recouvert de branches et de feuilles, créant ainsi un mélange d'éléments naturels et humains. L'arrière-plan présente des tons chauds et terreux.

Maquette de couverture : Le Petit Atelier.

Éditions Jean-Claude Lattès

Histoire de La femme sauvage

Isabelle Desesquelles

L’écrit comme médiation

Une recension de Francis Jubert.

Écoutez l’accroche de cet article (1 min 9 sec.)

Isabelle Desesquelles appartient à cette lignée d’écrivains français – de Jean Giono à Jean el-Mouhouv Amrouche – pour qui la littérature est moins un art du récit que l’instrument d’une quête : savoir d’où l’on vient pour comprendre qui l’on est. Kabyle catholique, fille de pieds-noirs qui n’étaient pas tout à fait des pieds-noirs, elle a mis vingt ans à écrire ce roman – vingt ans à démêler le silence des siens, la mémoire confisquée, les appartenances brouillées.

Histoire de la femme sauvage est à la fois une œuvre de fiction et une enquête : le livre que l’on écrit quand on ne peut plus se contenter des histoires qu’on vous a servies.
Avec Histoire de la femme sauvage, Isabelle Desesquelles propose bien plus qu’un roman familial : elle donne à lire une histoire de transmission trouée, de silence et d’origine incertaine.
Son livre présente un intérêt particulier pour les soignants, parce qu’il aide à comprendre ce que vivent des patients dont l’histoire familiale est confuse, fragmentée ou difficile à dire. Il rappelle qu’avant de vouloir les faire parler, il faut souvent apprendre à lire l’indicible.

Francis Jubert

Philosophe praticien

— Pour une accessibilité maximale —

Écoutez l’article complet.
Durée : 4 min 28 sec.

Lire les silences

Le roman suit plusieurs générations marquées par l’exil, les non-dits et les appartenances brouillées. Made, Nour, Laure : à travers elles, Isabelle Desesquelles montre comment une mémoire familiale peut se transmettre en fragments – par des récits incomplets, des noms mal assurés, des objets chargés de sens. Le silence n’y est pas un simple vide ; il porte une histoire, parfois une protection, parfois une honte, parfois une tentative de survie. C’est une donnée essentielle pour les soignants, qui rencontrent souvent des personnes traversées par des loyautés muettes et des héritages difficiles à formuler.

Cette lecture des silences vaut aussi pour l’accompagnement : il ne s’agit pas de combler trop vite ce qui manque, mais de respecter la logique interne d’une histoire familiale. Une parole peut être empêchée sans être absente, et un récit morcelé mérite d’être entendu pour ce qu’il cherche à préserver autant que pour ce qu’il laisse dans l’ombre.

Les médiations de la mémoire

La compréhension d’une personne passe rarement par un accès direct et frontal à la vérité. Elle se construit par indices, détours et médiations : une photographie, un arbre, un cahier, un prénom double, une phrase retrouvée.

Dans le roman, un personnage confie à la narratrice cette leçon reçue d’un photographe :

« On ne prend pas quelqu’un en photo, on le découvre. »

Cette phrase dit très justement une éthique du regard : voir ne consiste pas à saisir, mais à accueillir ce qui se donne sans violence. Elle vaut pour le soin autant que pour la lecture d’un roman.

Les objets, dans ce livre, ne sont pas de simples détails narratifs. Un coffre en bois, un olivier planté devant la maison, un livre retrouvé avec une phrase inscrite sur la page de garde – « Si loin que nous portent nos pas, ils nous ramènent toujours à nous-mêmes » : autant de points d’appui pour une mémoire blessée, de passerelles entre ce qui a été tu et ce qui peut enfin se dire. Une histoire familiale se recompose rarement par explication pure ; elle passe souvent par des signes modestes, des traces matérielles, des fragments qu’il faut savoir relier sans les brusquer.

Une jeune femme d'origine kabyle aux longs cheveux bouclés, coiffée d'un bandeau coloré, est assise à l'intérieur, vêtue d'une robe traditionnelle blanche brodée. Elle sourit. En arrière-plan, des tissus à motifs et des poteries. Le tout est baigné d'une lumière chaleureuse. Illustration du roman « Histoire de la femme sauvage » d'Isabelle Desesquelles.

Ce que cette histoire de la femme sauvage apprend au soin

Il est une phrase que le roman emprunte à l’écrivaine brésilienne Clarice Lispector, et qu’il place au cœur de sa réflexion :

« Écrire, c’est bien souvent se souvenir de ce qui n’a pas existé. Comment arriverais-je à savoir ce que je ne sais même pas ? Ainsi : comme si je me souvenais. »

Elle dit qu’une histoire humaine ne se laisse pas toujours réduire à un récit cohérent et continu. Il faut parfois accepter les fragments, les reconstructions incertaines, les trous de mémoire et les approximations justes. Pour les soignants, cette patience du lecteur est précieuse : elle invite à écouter avant d’interpréter, à relier avant de conclure.

Le roman d’Isabelle Desesquelles aide ainsi à penser des situations où l’identité est prise dans le flou, l’exil, la honte ou l’oubli. Il rappelle qu’accompagner une personne, ce n’est pas seulement recueillir des faits, mais lire une histoire – ses bifurcations, ses résistances et ses manques. Un passage, particulièrement, retient l’attention : au terme d’un long chemin de retour vers les origines kabyles de sa famille, Laure découvre que « planter, en kabyle, signifie prendre racine ». Il n’y a pas de meilleure image de ce que peut être, pour un patient, la reconquête d’une appartenance longtemps enfouie.

Une leçon de justesse

Histoire de la femme sauvage ne se contente pas de raconter une quête des origines. Il rappelle qu’une identité se construit aussi dans le récit, et qu’il faut parfois relire les silences pour comprendre ce qu’une personne porte en elle. Il ouvre une réflexion simple et forte : on ne soigne pas seulement des symptômes, mais aussi des histoires, des appartenances et des blessures de transmission.

Auteur : Isabelle Desesquelles, nombre de pages : 306, paru le : 15/01/2025, EAN : 9782709674959.

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Publié le 21 juin 2026 – Francis Jubert – Guy Declercq

— REGARDS CROISÉS —

Etty, une série sur ARTE.tv, vue par son réalisateur Hagai Lévy. Affiche de la chaîne.

Un film, une série – sur Arte.tv

Etty

Le regard du réalisateur Hagai Levi

Une série conçue au départ de l’œuvre d’Etty Hillesum, Une vie bouleversée. Journal 1941-1943 et Lettres de Westerbork.

La série Etty du cinéaste israélien Hagai Levi, sélectionnée à la dernière Mostra de Venise, est disponible sur ARTE.tv jusqu’au 12 novembre 2026. Elle comprend six épisodes.

Écoutez l’accroche de cet article (35 sec.).

Hagai Levi consacre une série au journal d’Etty Hillesum. En déplaçant l’action dans l’Amsterdam d’aujourd’hui, il refuse la reconstitution patrimoniale et la figure déjà sanctifiée : son Etty est une femme ordinaire, traversée par les mêmes vertiges que nous, dont la grandeur n’est pas de n’avoir jamais chuté mais de n’avoir pas consenti à demeurer dans la chute. Plus qu’une série sur la Shoah, Etty est une méditation sur la dignité sans pose et sur cette obstination discrète qui consiste à ne pas céder tout entier à la nuit.

Francis Jubert

Philosophe praticien.

Hagai Levi compte parmi les scénaristes-réalisateurs israéliens les plus singuliers de sa génération. Explorateur des zones d’ombre de l’intime, il s’est tourné vers « Le journal d’Etty Hillesum » — et la rencontre n’a rien d’accidentel.

Etty, vue par Hagai Levi : la dignité sans pose

On lui doit BeTipul, série pionnière sur la relation thérapeutique, adaptée dans une vingtaine de pays — en France sous le titre En thérapie —, puis The Affair et Our Boys. Son œuvre explore avec constance ce qui se dit difficilement, ce qui résiste à la mise en récit, ce qui demeure vivant sous les blessures.

Il s’en est ouvert simplement dans un entretien récent : tout a commencé il y a une dizaine d’années, à un moment difficile de sa vie, lorsque sa psychanalyste lui conseille Le journal d’Etty.

« Cela m’a aidé. J’ai trouvé quelqu’un qui, faisant fi du contexte, s’est retirée en elle-même, pas seulement pour regarder à l’intérieur de soi mais pour y chercher quelque chose. »

Après l’avoir lu, il a voulu faire entendre cette voix au monde. Il lui faudra plus de dix ans.

Quand l’histoire quitte le musée

La mise en scène, sobre et sans emphase, dit d’emblée l’intention. En évitant l’illustration trop appuyée, elle transforme le biopic en expérience morale : la série n’explique pas Etty, elle nous place devant elle ; elle ne la momifie pas dans la noblesse, elle la rend disponible à notre propre questionnement.

Avec ses six épisodes de cinquante-deux minutes, Hagai Levi ne cherche ni la reconstitution patrimoniale ni l’hommage compassé : il invente une forme à hauteur d’inquiétude, assez contemporaine pour faire sentir que la catastrophe n’appartient jamais tout à fait au passé.

En déplaçant l’action dans l’Amsterdam d’aujourd’hui, il retire à l’Histoire son costume de musée et la rend de nouveau hostile, proche, menaçante. La barbarie ne surgit pas comme un éclat d’exception, mais comme une contamination lente du quotidien — une manière de faire glisser le monde vers l’inacceptable sans qu’il change d’abord de visage.

Etty rendue proche, non sanctifiée

Le pari est d’autant plus fort que Hagai Levi refuse de faire d’Etty une figure déjà sanctifiée par la mémoire. Si elle a pu atteindre un tel degré de conscience, ce n’est pas parce qu’elle était une sainte, mais parce qu’elle était une femme ordinaire, exposée aux mêmes contradictions que chacun d’entre nous.

Etty n’est pas donnée en exemple ; elle est rendue proche. Elle traverse les mêmes vertiges que nous, les mêmes désirs de possession, les mêmes vacillements, la même difficulté à coïncider avec soi.

Sa grandeur n’est pas de n’avoir jamais chuté, mais de n’avoir pas consenti à demeurer dans la chute. Le récit suit un mouvement d’approfondissement plus qu’un destin : Etty ne devient pas héroïne par éclat, mais par dépossession progressive. L’écriture, la relation à Julius Spier, la découverte de sa propre dispersion, la lutte contre la haine — tout procède par couches, comme si la conscience ne pouvait naître qu’en acceptant d’abord de traverser le désordre.

Une conscience en train de se construire

Julia Windischbauer donne à ce chemin une intensité singulière, faite de fragilité nerveuse et de présence intérieure, de jeunesse encore tremblante et d’une résolution qui se forme presque malgré elle. La série la filme moins comme une icône que comme une conscience en train de se construire sous la pression du temps.

Certains y verront une forme d’allégorie du Dr Claire Georges-Tarragano — qui a porté L’Humain au Cœur du Soin sur les fonts baptismaux, disparue à son acmé —, jusque dans les traits du visage.

Ne pas céder tout entier à la nuit

Ce qui s’y joue dépasse la biographie d’une jeune femme juive d’Amsterdam sous l’Occupation. Hagai Levi ne fabrique pas une sainte de plus ; il laisse apparaître une personne qui tente de rester humaine quand tout concourt à la défaire.

Si elle a pu préserver un espace intérieur au bord de l’effondrement, alors peut-être n’est-il pas vain de penser qu’une telle résistance demeure, à notre mesure, pensable. À ce titre, Etty n’est pas seulement une série sur la Shoah : c’est une méditation sur la dignité sans pose, sur la grâce sans triomphe, sur cette obstination discrète qui consiste à ne pas céder tout entier à la nuit.

ARTICLE ASSOCIÉ

Etty Hillesum ou la grâce d’être là, un fil rouge de Francis Jubert.

À propos de l’œuvre d’Etty Hillesum, Une vie bouleversée. Journal 1941-1943 et Lettres de Westerbork.

De 1941 à 1943, à Amsterdam, une jeune femme juive de vingt-sept ans tient un journal dans lequel elle consigne ce que vont être les dernières expériences de sa vie. Le résultat : un document extraordinaire, tant par l’incontestable qualité littéraire que par la foi qui en émane.

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Publié le 12 juin 2026 – Francis Jubert – Guy Declercq

Notre boussole éditoriale. Retrouvez ici les articles de fond, les thématiques majeures et les réflexions directrices qui guident notre démarche et structurent l’identité de L’Humain au cœur du soin.

Éditions du Seuil - Collection Points

Etty Hillesum ou la grâce d'être là

À propos de l’œuvre d’Etty Hillesum, Une vie bouleversée. Journal 1941-1943 et Lettres de Westerbork.
Éditions du Seuil, 1er février 1985,
248 pages – ISBN : 978-2020086295

Élément de comparaison : Viktor Frankl, Un psychiatre déporté témoigne. 
Éditions du Chalet, 1967.

Écoutez l’accroche de cet article (58 sec.).

De 1941 à 1943, à Amsterdam, une jeune femme juive de vingt-sept ans tient un journal dans lequel elle consigne ce que vont être les dernières expériences de sa vie. Le résultat : un document extraordinaire, tant par l’incontestable qualité littéraire que par la foi qui en émane. Une foi indéfectible en l’homme alors même qu’il accomplit ses plus noirs méfaits. Si les années de guerre voient l’extermination des Juifs partout en Europe, elles sont, pour Etty Hillesum, des années de développement personnel et de libération spirituelle. Etty Hillesum mourra à Auschwitz à vingt-neuf ans, mais son journal n’est pas celui d’une victime — c’est le récit d’une liberté intérieure qui s’invente jusque dans l’horreur. Elle refuse la haine, cherche « la trace de l’homme » là où l’humanité s’efface. Une lecture bouleversante sur ce qui demeure de nous lorsque tout nous échappe.

Francis Jubert

Philosophe praticien

Une jeune femme juive d’Amsterdam

Je voudrais être un baume versé sur tant de plaies. Etty Hillesum

Certaines vies semblent nées pour contredire leur époque. Alors que l’Europe s’enfonce dans la barbarie, que la haine raciale devient doctrine d’État et que l’extermination industrielle d’un peuple se prépare méthodiquement, une jeune femme juive d’Amsterdam entreprend une aventure d’une tout autre nature : l’exploration de son âme.
Cette femme s’appelle Etty Hillesum. Elle meurt à Auschwitz le 30 novembre 1943. Elle a vingt-neuf ans. Entre 1941 et 1943, elle remplit huit cahiers d’une écriture serrée et rédige plusieurs lettres depuis le camp de transit de Westerbork.

Longtemps confidentiels, ces textes sont aujourd’hui reconnus comme l’un des témoignages spirituels majeurs du XXᵉ siècle. La récente série documentaire diffusée par ARTE a permis à un public plus large de découvrir cette personnalité hors du commun.

Mais parler d’Etty Hillesum comme d’une simple victime de la Shoah serait profondément réducteur. Son journal raconte bien davantage qu’une persécution. Il raconte la naissance progressive d’une liberté intérieure. Et cette liberté a peut-être beaucoup à nous apprendre aujourd’hui, à nous qui vivons dans des sociétés obsédées par la maîtrise, l’efficacité, la performance et le contrôle. Particulièrement dans l’univers du soin. Parce qu’une question traverse toute l’œuvre d’Etty : que reste-t-il de l’homme lorsque tout lui échappe ?


Capture d’écran de la série Etty sur Arte.tv.

Une âme encombrée d’elle-même

Lorsque son journal commence, le 9 mars 1941, Etty n’est pas encore la figure lumineuse que l’histoire retiendra. Elle est brillante, passionnée, cultivée. Son univers est peuplé de Dostoïevski, de Rilke, de Hegel, de la littérature russe qu’elle étudie avec passion.

Plus tard, lorsque l’étau se resserrera autour d’elle, elle emportera encore avec elle « sa petite Bible, sa grammaire russe et Tolstoï ». Mais cette richesse intellectuelle ne lui apporte pas la paix. Au contraire…

J’ai reçu assez de dons intellectuels pour pouvoir tout sonder, tout aborder, tout saisir en formules claires, écrit-elle. Puis elle ajoute : « Pourtant, là, tout au fond de moi, il y a une pelote agglutinée. »

L’image est magnifique. Cette jeune femme capable de comprendre le monde découvre qu’elle ne parvient pas à s’habiter elle-même. Elle parle d’une « occlusion de l’âme ». Quelque chose ne circule pas. Quelque chose résiste.

Cette expérience n’est pas étrangère à notre temps. Nous vivons entourés de connaissances, de diagnostics, de techniques, de protocoles. Nous comprenons souvent davantage le monde que nos prédécesseurs. Mais cette accumulation de savoir ne garantit ni la paix intérieure ni l’unité de la personne.

Etty en fait très tôt l’expérience. « Il me manque un leitmotiv. Un fleuve souterrain unique et fixe. » Toute sa vie semble alors dispersée entre des aspirations contradictoires. Comprendre. Aimer. Écrire. Agir. Exister pleinement. 
Mais sans parvenir à unifier ces désirs.

Écrire ou posséder ?

L’une des découvertes les plus étonnantes de son journal concerne son rapport à l’écriture. Etty rêve d’écrire. Elle sent confusément que sa vocation est là.

Pourtant elle demeure incapable de passer véritablement à l’acte. « Je ne suis pas convaincue de mes dons. Dans des moments proches de l’extase je me sens capable de monts et merveilles, pour retomber ensuite dans des abîmes d’incertitude. »

Ce qui rend son analyse si précieuse est qu’elle ne s’arrête pas à cette difficulté. Elle cherche à comprendre ce qui se cache derrière son désir d’écrire. Et la réponse la surprend elle-même. Un soir, contemplant un paysage au crépuscule, elle prend conscience que la beauté la faisait autrefois souffrir parce qu’elle voulait s’en emparer. « Je voulais le posséder. »

Puis vient cette confession extraordinaire :

Ce besoin d’écrire, je le comprends aussi. C’est une autre façon de posséder, de tirer vers soi les choses par des mots et des images, de se les approprier ainsi.

Cette remarque dépasse largement la littérature. Elle touche quelque chose de fondamental dans la condition humaine. Combien de nos ambitions les plus nobles cachent-elles une volonté de maîtrise ? Combien de nos projets, de nos engagements, parfois même de nos amours, sont-ils secrètement traversés par le désir de posséder ?

Même sa relation à Julius Spier, le thérapeute qui va transformer son existence, n’échappe pas à cette lucidité. « Je voulais cet homme comme une enfant gâtée. » Toute la grandeur d’Etty réside dans cette capacité à ne pas se mentir.

De la tête au cœur

La rencontre avec Julius Spier constitue le véritable tournant de sa vie. Ce disciple de Jung perçoit immédiatement le désordre intérieur qui l’habite. À travers lui, Etty entreprend une immense « expédition polaire », selon l’expression de l’un de ses biographes : une exploration méthodique de son intériorité.

On songe inévitablement à saint Augustin. Comme l’auteur des Confessions, Etty découvre que les grandes batailles de l’existence se jouent moins dans les événements extérieurs que dans la profondeur de l’âme. Comme Augustin, elle comprend que l’homme dispersé au dehors doit apprendre à revenir vers lui-même.

Lorsqu’elle écrit : « Je me recueille en moi-même. Et ce moi-même, cette couche la plus profonde et la plus riche en moi où je me recueille, je l’appelle Dieu », elle retrouve presque mot pour mot l’intuition augustinienne : « Ne va pas au-dehors ; rentre en toi-même. »

La formule décisive lui est donnée par Spier. Montrant sa tête puis son cœur, il lui dit : « Ce qui est ici doit venir là. »

Toute l’évolution d’Etty tient dans ce déplacement. Le savoir doit devenir sagesse. La pensée doit devenir présence. La connaissance doit devenir vie.

La sagesse contre la volonté de puissance

C’est ici que l’œuvre d’Etty Hillesum rencontre l’une des grandes questions de notre temps. Notre civilisation est fascinée par la maîtrise. De soi, du monde. Nous voulons prévoir, contrôler, optimiser, gérer.

Nous voulons être les auteurs de nos existences. Etty découvre progressivement une autre voie. « Il faut savoir se rendre passif, se mettre à l’écoute. Retrouver le contact avec un petit morceau d’éternité. » Puis encore : « Seigneur, donne-moi la sagesse plutôt que le savoir. Seul le savoir qui mène à la sagesse apporte le bonheur, et non celui qui mène au pouvoir. »

Cette phrase devrait être méditée dans toutes les facultés, dans toutes les écoles de management et peut-être dans tous les établissements de santé.

Car elle introduit une distinction essentielle. Le savoir peut conduire à la puissance. La sagesse conduit à l’humanité. Or l’univers du soin est précisément l’un des lieux où la puissance rencontre ses limites. On ne guérit pas tout. On ne maîtrise pas tout. On ne sauve pas tout le monde.

La vulnérabilité humaine résiste aux fantasmes de contrôle. Etty finit par comprendre cela jusque dans son propre rapport à l’existence. Et c’est alors qu’elle écrit l’une des phrases les plus importantes de son journal : « Pourquoi devrais-je réaliser quoi que ce soit ? J’ai tout simplement à être, à vivre, à tenter d’atteindre une certaine humanité. »

Cette phrase marque une rupture dans son existence. Elle cesse de vouloir accomplir sa vie. Elle commence à l’habiter.

Une autre réponse que celle de Viktor Frankl

C’est ici qu’une comparaison avec Viktor Frankl devient particulièrement éclairante.

Les deux auteurs ont traversé la même catastrophe historique. Les deux refusent le désespoir. Les deux affirment l’existence d’une liberté intérieure irréductible. Mais leurs chemins divergent.

Frankl demeure fondamentalement un penseur du sens. Son œuvre cherche à montrer que l’homme peut supporter l’épreuve lorsqu’il découvre une signification à son existence. Cette intuition est profonde et féconde.

Mais Etty semble emprunter un autre chemin. Elle ne cherche presque jamais à expliquer la souffrance. Elle ne tente pas de justifier l’horreur. Elle ne cherche pas à attribuer un sens aux camps. Elle cherche à demeurer humaine.

La nuance est considérable. Chez Frankl, le sens apparaît comme quelque chose qu’il faut découvrir. Chez Etty, la vie est quelque chose qu’il faut accueillir. Frankl demeure, en un certain sens, un penseur de la volonté.

Etty devient progressivement une penseuse de la disponibilité. Elle ne cherche plus à dominer les événements. Elle cherche à leur offrir un espace intérieur où ils puissent être traversés sans détruire son âme.

Refuser la haine

Cette transformation atteint son sommet lorsque les persécutions s’intensifient. Etty voit les arrestations. Les humiliations. Les déportations. Elle sait parfaitement ce qui se prépare. Pourtant elle écrit : « La haine n’est pas dans ma nature. Si je venais à éprouver une véritable haine, j’en serais blessée dans mon âme et je devrais tâcher de guérir au plus vite. »

Cette phrase demeure bouleversante. Non parce qu’elle ignorerait la réalité. Mais parce qu’elle refuse de laisser la barbarie façonner son cœur. Elle continue à chercher « la trace de l’homme » même là où l’humanité semble avoir disparu.

Elle comprend que la véritable victoire du mal serait d’obtenir d’elle ce qu’il produit déjà chez tant d’autres : la défiguration intérieure. Ses combats se déroulent ailleurs. « Mes combats se déroulent sur un théâtre intérieur. »

Le cœur pensant de la baraque

À Westerbork, Etty trouve paradoxalement sa pleine stature. Elle veut devenir, selon sa propre expression, « le cœur pensant de la baraque ». Elle accompagne. Elle écoute. Elle réconforte. Elle observe avec une extraordinaire attention les visages, les gestes, les souffrances. « Je ne connais rien de plus beau que de lire la vie en déchiffrant les êtres. »

Plus les circonstances deviennent tragiques, plus son regard devient lumineux. Elle ne nie rien. Elle ne fuit rien. Elle ne s’illusionne sur rien. Mais elle refuse obstinément de désespérer de l’homme.

Et peu à peu émerge la formule qui résume toute son existence : « Je voudrais être un baume versé sur tant de plaies. »

Une leçon pour le soin

Je ne connais pas de définition plus juste de la vocation soignante. Être un baume. Non pas supprimer toute souffrance. Non pas promettre l’impossible. Non pas maîtriser le destin. Mais accompagner. Soulager. Préserver chez l’autre ce qui demeure vivant.

À l’heure où les systèmes de santé sont souvent tentés de réduire la personne à ses paramètres biologiques, Etty Hillesum nous rappelle une vérité fondamentale. L’homme n’est pas seulement un organisme. Il n’est pas seulement une psychologie. Il n’est pas seulement un projet. Il est un mystère intérieur. Une profondeur. Une présence.

Cette intuition la conduit à l’une des plus étonnantes formulations de son journal :

« C’est tout ce qu’il est possible de sauver en cette époque : un peu de toi en nous, mon Dieu. »

Qu’on partage ou non sa foi importe finalement assez peu. Car ce qu’elle appelle Dieu désigne aussi cette part irréductible d’humanité qu’aucune violence, aucune maladie, aucune dépendance, aucune mort ne peut totalement abolir.

C’est cette part que le soin rencontre. C’est cette part que le soin protège. Et c’est peut-être pourquoi Etty Hillesum continue de nous parler avec une telle force.

Dans un monde qui cherche sans cesse à maîtriser la vie, elle nous rappelle que la plus haute sagesse consiste parfois simplement à être là. Présent. Disponible. Humain. Jusqu’au bout.

Viktor Frankl : Un psychiatre déporté témoigne, couverture du livre.

LIVRE ASSOCIÉ

Un psychiatre déporté témoigne,
de Viktor Frankl. Éditions du Chalet, 1967.

Psychiatre viennois déporté à Auschwitz, Viktor Frankl livre un double témoignage : un récit de l’expérience concentrationnaire et une analyse psychologique de la survie. Observant ses compagnons et lui-même dans des conditions extrêmes, il constate que ceux qui conservaient un sens à leur existence résistaient mieux au désespoir. De cette épreuve naît la logothérapie : l’homme peut toujours choisir son attitude face à la souffrance et trouver un sens, même au cœur du pire. Une méditation sur la liberté intérieure et la quête de sens, où l’espérance demeure jusque dans l’horreur.

Etty, une série sur ARTE.tv, vue par son réalisateur Hagai Lévy. Affiche de la chaîne.

VIDÉO ASSOCIÉE
Un film en salle
et une série sur ARTE.tv

La série Etty du cinéaste israélien Hagai Levi, produite par Les Films du Poisson et sélectionnée à la dernière Mostra de Venise, a été proposée au cinéma à partir du 6 mai 2026. Une trentaine de séances ont eu lieu en France pour chaque partie, avant une diffusion sur ARTE et la mise en ligne des six épisodes sur ARTE.tv.
Hagai Levi est aussi le créateur de BeTiful (adaptation française : En thérapie), Scenes from a Marriage (adapté de la série d’Ingmar Bergman Scènes de la vie conjugale – 1973), The Affair – décembre 2014
Découvrir son regard sur Etty avec l’article de Francis Jubert.

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Publié le 6 juin 2026 – Francis Jubert – Guy Declercq

Crise des institutions de soin, au cœur des enjeux civilisationnels et écologiques : couverture du livre

Éditions IN PRESS

crise des institutions de soin

Au cœur des enjeux civilisationnels et écologiques

Sous la direction de : Alexandre Sinanian, Marco Liguori, Philippe Drweski et Davide Giannica.
Avec une préface de François Pommier.

Une recension du Dr Denis Mechali.

Écoutez l’accroche de cet article (33 sec.)

La crise du soin n’est plus un tabou. Elle est vécue, nommée, analysée. Ce livre collectif réunit psychiatres, philosophes, psychanalystes et poètes autour d’un constat commun : quelque chose se fracture dans nos institutions soignantes. Mais loin de la déploration, les auteurs proposent des pistes concrètes : écologie des liens, éthique du care, action locale, riposte poétique. Un ouvrage dense et stimulant, qui refuse le désespoir sans céder à l’optimisme naïf. À lire, à débattre, à faire circuler.

Un ouvrage collectif ambitieux

Ce livre est copieux – 260 pages – et a mobilisé, outre ses quatre « directeurs », pas moins de dix auteur·e·s de chapitres. Les différents chapitres ne sont pas tous également intéressants, mais l’ensemble paraît vraiment convaincant, et apte à nourrir de nombreuses réflexions et actions des acteurs de terrain, des soignants du quotidien que sont nombre des adhérents ou des contributeurs de l’association « L’Humain au cœur du soin ».

Deux apports essentiels

Pour dire l’essentiel d’emblée, deux choses frappent à la lecture de ce livre.

Le premier apport est celui d’un diagnostic. Le diagnostic de la crise actuelle du soin est posé sans révélations ébouriffantes ni concepts nouveaux et inattendus. Mais les mots et les phrases, pour décrire le vécu de très nombreuses personnes, sont souvent très clairs et percutants, proposant de nombreuses images ou formules heureuses. Et, en soi, ce « bien nommé » aide à clarifier ce qui est souvent un sentiment de malaise, de mal-être ou de révolte intérieure diffuse.

Les chapitres et les auteur·e·s différents amènent parfois des redites, à partir d’angles un peu différents, liés à la pratique de chacun·e. Mais ce qui pourrait être fastidieux et redondant aide souvent, au contraire, à clarifier encore davantage les points importants et à poser ce diagnostic de situation. Celle-ci est suffisamment complexe pour mériter ces coups de projecteurs croisés. Sans hasard, chaque chapitre propose ses propres références bibliographiques, avec un auteur qui revient plusieurs fois : Edgar Morin.

Le deuxième apport est celui d’un « traitement ». De la même façon, les propositions se retrouvent au fil des chapitres et des auteurs – mais aussi dès la préface de François Pommier et dans la conclusion. Il s’agit de proposer une façon « d’être au monde », d’agir concrètement pour dépasser le désespoir, le découragement, ou plus banalement, la déploration plaintive et inefficace. Et c’est vraiment ce qui se dégage de la lecture du livre.

Les auteur·e·s et leurs contributions

François Pommier est psychiatre et professeur émérite. Alexandre Sinanian et Marco Liguori sont psychologues et enseignants-chercheurs. Philippe Drewski est psychologue clinicien et enseignant. Davide Giannica est psychanalyste et enseignant. Roland Gori, également psychanalyste, est l’auteur de nombreux essais portant souvent sur les thématiques mêmes du livre.

Vera Nikolski, normalienne et docteure en sciences politiques, signe un chapitre stimulant intitulé « Les femmes doivent-elles craindre la crise de la civilisation thermo-industrielle ? ».

Rozenn Le Berre est docteure en philosophie, enseignante et actrice dans un centre d’éthique médicale. Elle est l’auteure d’un chapitre particulièrement intéressant pour des soignants : « Les concepts du soin, au croisement d’un dialogue entre philosophie et littérature : soin des vivants, soin du vivant ». Elle s’y interroge : qu’est-ce que soigner peut vouloir dire ?

Léa Boursier est docteure en psychosociologie. Elle a écrit un chapitre essentiel — d’autant plus que les autres auteurs, à l’exception de Rozenn Le Berre, n’avaient quasiment jamais abordé jusque-là ce concept clef, de mon point de vue : « Éthique du care et écologie du lien ».

Bruno Dellaporta est médecin néphrologue et docteur en éthique et en philosophie appliquée à la santé. Faroudja Hocini est psychiatre, psychanalyste et « poète philosophe ». Ensemble, ils signent le chapitre conclusif du livre.

Le « care », enfin nommé

Il faut attendre le chapitre de Léa Boursier pour trouver enfin les analyses de Carol Gilligan et la définition du care de Joan Tronto. Gilligan avec son fameux ouvrage des années 1980, Une voix différente. Pour une éthique du care, et Tronto avec son livre de 1993, Un monde vulnérable, pour une politique du care. Léa Boursier cite la définition proposée par Tronto :

Il s’agit d’une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer, et réparer notre monde, de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe en soutien à la vie.

Ces références sont étonnamment quasi absentes des autres chapitres – à l’exception notable de Rozenn Le Berre, qui s’interroge sur le sens profond du soin dans un dialogue entre philosophie et littérature.

La « solastalgie » et la pulsion de mort capitaliste

Davide Giannica, dans son chapitre, propose, à la suite du philosophe australien Glenn Albrecht (2003), un concept un peu étonnant : la solastalgie, définie comme la douleur liée à la perte d’un environnement chéri et rassurant, qui crée ainsi « un exil sans exil ». Il établit aussi des rapprochements audacieux entre le capitalisme débridé et la pulsion de mort étudiée par Freud, pour mieux identifier les stratégies d’entraide et de coopération comme antidote aux forces mortifères.

Les femmes face à la crise : ni optimisme béat, ni désespoir

La lecture du chapitre de Vera Nikolski est importante pour éviter tout optimisme béat. La lutte en cours ou à venir est difficile et violente, dit-elle, et les retours de bâton du féminisme — comme ceux des tentatives d’avancées écologiques — illustrent bien la force des résistances.

Cela dit, elle souligne que plusieurs craintes entourant les répercussions négatives de la crise écologique actuelle sont fondées. Entre le désespoir, l’impuissance ou l’optimisme naïf de type « méthode Coué », elle juge souhaitable de développer des analyses lucides et de viser des évolutions progressives des mentalités et des conceptions, pour avancer vers le monde de demain selon une transition la moins brutale possible. On pourrait ainsi préserver ce que notre civilisation a construit en termes de droits et de valeurs. Elle ne cite pas la prudence et la ruse d’Ulysse selon Catherine Van Offelen (voir notre article à ce sujet), mais j’y retrouve un peu les mêmes idées d’évolutions à la fois déterminées et maîtrisées.

La crise des institutions de soin : une personne vêtue d'une blouse marche seule dans un couloir d'hôpital lumineux, avec des lits et des équipements vides le long des murs, éclairé par la lumière naturelle d'une grande fenêtre au bout du couloir.

La technique : ni diable ni sauveur

Dans cette même veine — ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain —, Michel Dubois, ingénieur agronome et philosophe, écrit un chapitre intitulé « Au commencement était la technique ». Il débute par Prométhée et passe en revue à grands traits les acquis techniques des quatre derniers siècles, pour conclure sur une question : « La revanche de la nature ? » Il écrit alors in fine :

La science devra acquérir un vrai statut institutionnel, briser les clivages et spécialisations excessives, prendre en compte ce qu’est le sensible, le soin, le psychologique, le spirituel, le besoin de recherche, accepter que comprendre soit aussi important qu’expliquer, et ainsi ouvrir le chemin vers des technologies vivantes.

Un chapitre qui invite à ne rien abandonner des conquêtes de la modernité, mais à les réorienter profondément.

Une conclusion poétique et militante

Le livre se conclut sur le chapitre de Bruno Dellaporta et Faroudja Hocini, qui exprime magnifiquement ces propositions pratiques. Le volontarisme du titre et du propos peut sembler provocant ou utopique, au sens dévalorisant du terme, mais ce serait une erreur de lecture. Leur chapitre s’intitule : « Riposte poétique et imagination poétique : les valeurs du soin sont les valeurs de demain ».

Parmi d’autres propositions stimulantes, ils écrivent :

Il est urgent de passer d’un humanisme de la toute-puissance à un humanisme de nos vulnérabilités partagées avec les autres vivants et notre planète devenue vulnérable.

Notre responsabilité doit être élargie du proche et du court terme au lointain et au long terme, du visage au paysage.

Ils rappellent qu’ils ont mis en scène leur « riposte poétique » au Théâtre Concorde à Paris en 2024-2025 – Francis Jubert en a parlé ici même –, avec pour objectif d’associer débats citoyens, conférences philosophiques et créations artistiques (théâtre, musique), afin de conjuguer transmission des valeurs du soin, discussions participatives et résonances affectives via l’émotion artistique. Leur mot d’ordre – et de désordre – résume l’esprit du livre tout entier :

Soignant·e·s, soigné·e·s, soigneur·e·s, levons-nous, c’est l’heure !

Un chapitre final qui tient ses promesses, et dont le volontarisme assumé est précisément ce qui manque trop souvent aux ouvrages de ce genre.

Un livre à lire, à débattre, à transmettre

Je ne souhaitais pas trop allonger ce compte rendu, et j’ai été volontairement incomplet sur le riche contenu du livre — notamment ses ouvertures sur l’écologie ou sur une critique du capitalisme libéral. Je me contenterai de redire que, dès sa préface, François Pommier insiste sur le fait que la notion de crise, et parfois d’effondrement, est au cœur de nombreux propos du livre. Mais que celui-ci propose aussi des pistes de réponse concrètes, autour du principe d’une « écologie des liens », pour répondre aux isolements et détresses individuelles — des actions concrètes incluant le rêve et l’utopie, mais à partir de ce qui est local, concret, situationnel.

Un livre copieux donc, pas toujours évident à lire, mais avec une vraie cohérence de pensée et de propositions.

Denis Mechali

ÉLÉMENTS DE BIBLIOGRAPHIE

  • Roland Gori, La fabrique des imposteurs, Actes Sud, 2013.
  • Roland Gori, La dignité de penser, Les Liens qui libèrent, 2011.
  • Roland Gori, L’individu ingouvernable, Les Liens qui libèrent, 2015.
  • Jean Oury, Création et schizophrénie, Galilée, 1989.
  • François Tosquelles, Le vécu de la fin du monde dans la folie, Les empêcheurs de penser en rond, 1999.
  • Ivan Illich, Némésis médicale. L’Expropriation de la santé, Points, 2021.
  • Bruno Latour, Où atterrir ?, La Découverte, 2017.
  • Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005.
  • Frantz Fanon, Les damnés de la terre, La Découverte, 2002.
  • Pierre-André Juven, Frédéric Pierru et Fanny Vincent, La casse du siècle. À propos des réformes de l’hôpital public, Raisons d’agir, 2019.

ARTICLE ASSOCIÉ

Le procès fictif de la conscience, un fil rouge par Francis Jubert et le Dr Xavier-Bernard Nolland.

Avec Le Procès fictif de la conscience, le Théâtre de la Concorde a proposé une soirée rare où humour et philosophie se rencontrent pour interroger notre vision du vivant. Porté par Faroudja Hocini, Bruno Dallaporta et Dominique Bourg, ce spectacle mêle théâtre burlesque, médecine et pensée écologique pour déplacer les frontières entre le corps, l’esprit et le monde.

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Publié le 17 mai 2026 – Denis Mechali – Guy Declercq

Notre boussole éditoriale. Retrouvez ici les articles de fond, les thématiques majeures et les réflexions directrices qui guident notre démarche et structurent l’identité de L’Humain au cœur du soin.

Éditions Desclée de Brouwer

« Le dialogue »
de François Cheng

Le dialogue ou la parole comme demeure de l'être

Une lecture critique par Francis Jubert, philosophe praticien.

Écoutez l’accroche de cet article (45 sec.).

Dans une précédente lecture croisée de Giulia Enders, Patrick Chauchard et François Cheng, nous avions exploré le lien profond entre la parole et la vie — cette conviction que l’homme n’est pas seulement un être qui possède le langage, mais un être que le langage constitue.

Le Dialogue, petit livre de François Cheng paru en 2002 à la charnière de deux siècles, offre un prolongement saisissant à cette réflexion, en l’ancrant cette fois dans une expérience radicale : celle d’un homme devenu, par exil et par amour, porteur de deux langues aussi distantes que le chinois et le français.

Francis Jubert

Philosophe praticien

Le sens, ce diamant

Le livre s’ouvre sur une dédicace qui en dit déjà tout l’essentiel. Le mot que François Cheng élit comme « diamant du lexique français » est sens — monosyllabe qui cristallise, dit-il, les trois niveaux fondamentaux de notre existence : sensation, direction, signification.

Ce mot unique porte en lui la trajectoire polysémique de l’être humain dans l’univers vivant : il éprouve le monde par ses sens, il avance dans une direction, il cherche une signification. La « vraie joui-sens », écrit-il avec ce jeu de mots qui n’est pas un jeu mais une conviction philosophique, c’est la signification comme accomplissement de notre création propre.

Cette ouverture n’est pas rhétorique. Elle pose la thèse du livre : la parole n’est pas un outil au service de la pensée — elle est le lieu même où la pensée advient, où l’homme se révèle à lui-même et se relie aux autres, à l’univers des vivants, et à « quelque transcendance ». « C’est au moyen de notre langue, à travers notre langue, que nous découvrons, que nous nous révélons, que nous parvenons à nous relier », écrit-il sobrement.

Dans un contexte de soin, cette affirmation prend une résonance immédiate : la parole du patient n’est pas la traduction d’un vécu préexistant — elle est souvent le lieu même où ce vécu se forme et s’intègre.

L’exil comme expérience fondatrice

Ce qui rend Le Dialogue particulièrement précieux, c’est que François Cheng ne philosophe pas dans l’abstrait. Il parle d’une expérience vécue dans la chair : celle de l’exil, de l’arrachement à la langue maternelle, et de la renaissance dans une langue adoptée.

Parti de Chine en 1948, il arrive en France sans maîtriser le français, dans un pays dont il ne connaît que la littérature et le vin — deux formes d’un même amour du sensible. L’exilé, écrit-il, « éprouve la douleur de tous ceux qui sont privés de langage », et mesure combien le langage confère une « légitimité d’être ».

Cette formule mérite qu’on s’y arrête. Être privé de langage — ou ne pas se sentir entendu dans sa langue, dans ses mots propres — c’est être privé d’une part de son être. Les soignants qui travaillent avec des patients migrants, ou simplement avec des personnes que le choc, la maladie ou la douleur ont rendus muets, reconnaîtront dans cette intuition quelque chose d’essentiel.

La double langue comme posture dialogique

Mais le cœur du livre est ailleurs : dans ce que François Cheng appelle l’état d’être « l’homme aux eaux souterrainement mêlées ». Ayant adopté le français comme langue de création tout en gardant le chinois comme « interlocutrice fidèle mais discrète », il découvre une condition inédite — non pas un déchirement, mais une « approche stéréophonique ou stéréoscopique » du réel.

Deux langues, deux systèmes de pensée, deux façons de nommer le monde : non pas en opposition, mais en dialogue intérieur permanent. Cette image est d’une richesse considérable pour qui travaille dans le soin interculturel. Elle suggère que l’autre langue n’est pas un obstacle à surmonter, mais une ressource à habiter. Que la rencontre avec l’altérité linguistique et culturelle n’appauvrit pas — elle enrichit, elle « stéréoscopise » le regard.

« On ne peut connaître sa propre meilleure part que grâce à la connaissance de la meilleure part de l’autre ; sa propre meilleure part s’épanouit d’autant au contact de la meilleure part de l’autre.

Cette formule sur l’âme comme « principe de liaison » est peut-être la plus belle définition du dialogue interculturel qui soit.

Nommer, c’est être

Tout au long du livre, François Cheng revient sur un geste fondamental : nommer. Il cite Rilke, qui dans la neuvième Élégie de Duino assignait à l’homme cette tâche modeste et immense — « dire maison, pont, fontaines, portes, cruches, arbres fruitiers » — comme si nommer les choses simples était le commencement du pouvoir vivre.

François Cheng fait sienne cette conviction : adopter le français comme langue de création, c’est « nommer à neuf les choses, comme au matin du monde ». Ce faisant, il ne s’est pas seulement enraciné dans une nouvelle terre — il s’est enraciné « proprement dans l’être ».

Pour un lecteur attentif aux questions du soin, cette insistance sur le nommer éclaire une pratique clinique fondamentale. Donner un nom à ce que l’on ressent — même approximativement, même imparfaitement — c’est déjà sortir de la confusion, redonner une direction, ouvrir un sens. La parole du soignant qui aide le patient à mettre des mots sur son expérience accomplit exactement ce geste rilkéen que François Cheng médite.

La calligraphie de couverture

L’ouvrage se clôt sur un détail qui vaut symbole. La calligraphie de couverture superpose les caractères chinois signifiant chinois et français — et ces deux caractères, par un « heureux hasard », partagent la même clé graphique : celle de l’eau. L’un désigne une rivière, l’autre incarne la loi naturelle de la vie. Dans leur superposition, ils donnent à voir ce que Cheng a vécu : deux cultures, deux langues, deux façons d’être au monde — reliées par une même source souterraine.

C’est peut-être l’image la plus juste pour conclure. Le dialogue — qu’il soit entre deux langues, entre soignant et soigné, entre deux cultures — ne suppose pas l’effacement des différences. Il suppose qu’on accepte de chercher, sous les divergences visibles, les eaux souterrainement mêlées. Et d’y puiser ensemble.

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ARTICLE ASSOCIÉ

Ce que le corps nous dit de l’homme : Organique de Giulia Enders, un article de Francis Jubert.

Le corps humain est-il une machine perfectible, un algorithme incarné, ou quelque chose d’irréductible à toute modélisation ? C’est la question que pose, sans la formuler ainsi, le nouveau livre de Giulia Enders.

C’est un livre de vulgarisation scientifique, chaleureux et rigoureux, qui n’a pas la prétention d’une somme philosophique. Mais il crée les conditions d’une interrogation que le Dr Chauchard et François Cheng permettent d’approfondir. Il rappelle, à des millions de lecteurs qui en avaient besoin, que leur corps est plus qu’une machine – qu’il est, selon la belle formule du Dr Chauchard, « l’âme forme immanente du corps », ou selon celle de François Cheng, un lieu où « quelque chose anime et quelque chose est animé ».

Publié le 17 mai 2026 – Francis Jubert – Guy Declercq

REGARDS CROISÉS

Couverture du livre «Organique» de Giulia Enders, explorant la philosophie du corps et la neurogastroentérologie.

Éditions Albin Michel

Organique

Ce que le corps nous dit de l'homme.

Regards croisés à partir d’Organique du Dr Giulia Enders (Albin Michel, 2026). Par Francis Jubert.

Écoutez l’accroche de cet article (39 sec.).

Le corps humain est-il une machine perfectible, un algorithme incarné, ou quelque chose d’irréductible à toute modélisation ? C’est la question que pose, sans la formuler ainsi, le nouveau livre de Giulia Enders.
Dans Organique, la gastro-entérologue allemande – dont Le Charme discret de l’intestin s’est vendu à plus de huit millions d’exemplaires – élargit son regard à cinq organes et cinq besoins fondamentaux. Francis Jubert nous donne une lecture de ce livre à la lumière de deux œuvres qui l’éclairent d’une façon inattendue : Notre corps ce mystère du Dr Paul Chauchard et De l’âme de François Cheng. Un dialogue à trois voix, trois disciplines, pour une seule et même question : qu’est-ce qui fait l’humanité de l’homme ?

Un questionnement précoce,
qui oriente toute sa formation

Née en 1990 à Mannheim, le Dr Giulia Enders a grandi en autodidacte du corps humain. À dix-sept ans, une neurodermite persistante l’amène à interroger les causes profondes de sa maladie plutôt qu’à en accepter les symptômes. Ce questionnement précoce oriente toute sa formation : études de médecine à l’université Goethe de Francfort, où elle soutient une thèse en microbiologie à l’Institut de microbiologie et d’hygiène hospitalière, double boursière de la Fondation Wilhelm-und-Else-Heraeus. En 2012, sa conférence Darm mit Charme – « Le charme de l’intestin » – remporte le premier prix du Science Slam à Berlin, Fribourg et Karlsruhe, et devient un phénomène sur YouTube. Le livre qui en découle, Le Charme discret de l’intestin (Actes Sud, 2015, traduit en quarante langues), vendu à plus de huit millions d’exemplaires dans le monde depuis 2014, est l’un des essais de vulgarisation scientifique les plus lus de l’histoire récente. Après avoir exercé comme gastro-entérologue, le Dr Enders démissionne de son poste hospitalier pour se consacrer à l’écriture de son deuxième livre. Organique n’est pas la suite du précédent : c’est son élargissement. Là où Le Charme discret de l’intestin réhabilitait un organe unique et longtemps méprisé, Organique embrasse cinq nouveaux territoires du corps et pose, à travers eux, une question plus vaste : que nous dit notre corps de ce que nous sommes ?

On parle volontiers de notre corps en termes technologiques, économiques, et même militaires. Notre cerveau est comparé à un ordinateur, notre système immunitaire défend notre organisme contre de dangereux envahisseurs, et avoir une pratique sportive, c’est investir dans notre santé, alors que sans entraînement efficace, on prend le risque d’en payer la facture plus tard. Les sujets qui animent le monde déteignent à l’évidence sur notre vision de nous-mêmes – mais avec quelles conséquences pour nous ? Au fond, l’inverse serait tout aussi justifié : et si notre corps nous indiquait comment penser le monde professionnel ou notre vie en société ? Étayer cette thèse est devenu mon dada.

Giulia Enders, Organique, p. 11.

I. Le règne du cerveau solitaire

Il y a dans le succès mondial du Dr Giulia Enders quelque chose qui dépasse l’anecdote éditoriale. Le Charme discret de l’intestin avait réussi l’exploit de faire aimer un organe réputé honteux. Avec Organique (Albin Michel, mars 2026), elle élargit le geste à cinq nouveaux organes – poumons, peau, muscles, système immunitaire, cerveau – et pose, sans le formuler ainsi, une question que les philosophes posent depuis Aristote : qu’est-ce qui fait l’humanité de l’homme ? Qu’est-ce qui confère au corps humain ce caractère irréductible, ce mystère que ni la biologie ni l’ingénierie n’ont encore tout à fait percé ? Ce n’est pas la moindre vertu de ce livre de vulgarisation que d’obliger son lecteur à remonter vers ces eaux profondes. Et c’est pourquoi il mérite d’être lu à la lumière de deux œuvres qui l’éclairent d’une façon qu’Enders elle-même n’aurait sans doute pas anticipée : Notre corps ce mystère du Dr Paul Chauchard (Beauchesne, 1962) et De l’âme de François Cheng (2016).

En présentant Organique à la presse, le Dr Enders a résumé son intention d’une formule cinglante : elle voulait « faire contrepoids au bruit du monde extérieur », car aujourd’hui « nous nous détournons de plus en plus de tout ce qui est physique, nous passons des heures devant des écrans, ne faisons travailler que notre tête ». Le diagnostic est celui d’une époque qui a consacré, sans le nommer ainsi, le règne du cerveau solitaire. Une époque qui a appris à traiter le corps comme un support logistique de l’activité mentale – ou, pire, comme un problème technique à optimiser. C’est contre cette dissociation qu’Enders élève une protestation à la fois scientifique et, sans qu’elle le sache peut-être, profondément philosophique.

Car cette dissociation a une histoire longue. Elle trouve son origine dans le dualisme cartésien, qui a fait du corps une machine – admirable, complexe, mais mécanique – et de l’esprit une substance séparée, souveraine. C’est ce dualisme qui a rendu possible, philosophiquement, toutes les ambitions réductionnistes de la modernité : l’idée que l’on pourrait un jour simuler la pensée humaine sur un serveur, ou que l’on pourrait reconstruire un corps fonctionnel à partir de ses seules composantes matérielles. Le Dr Enders, sans le formuler dans ces termes, démonte cette illusion avec la patience d’une gastro-entérologue rigoureuse : l’intelligence artificielle peut imiter le résultat de notre pensée, dit-elle, mais elle ne peut pas reproduire le processus organique qui la rend possible. Ce mot – processus – est capital. Il désigne précisément ce que le réductionnisme ne sait pas saisir : non la liste des composants, mais la dynamique vivante qui les unit.

II. L’organisation comme mystère :
le Dr Chauchard et la forme immanente

C’est exactement ce que le Dr Chauchard désignait, soixante ans plus tôt, par la métaphore de l’organisation. « Pour la science, l’homme est un corps suprêmement organisé », écrit-il, et c’est dans cette organisation – et non dans la nature des éléments qui la composent – que réside le mystère. « Ce qui fait la molécule, ce n’est pas la juxtaposition des atomes, c’est leur organisation en une unité supérieure. » La vie n’est pas une propriété de la matière ; elle est une propriété de la forme que prend la matière quand elle est animée. Et cette forme, le Dr Chauchard l’appelle âme – non pas au sens d’une substance séparée flottant au-dessus du corps, mais au sens aristotélicien rigoureux d’une forme immanente : « le corps n’existe que vivant, c’est-à-dire que son organisation humaine est due à la présence constitutive immanente en lui de l’âme spirituelle. »

On touche ici au cœur de la question aristotélicienne. Dans le Περὶ Ψυχῆς, Aristote rompt avec la vision platonicienne d’une âme prisonnière du corps, qui l’habiterait comme le marin habite son vaisseau. Pour lui, l’âme n’est pas dans le corps comme dans un contenant. Elle en est la forme – ce qui fait qu’un corps vivant est vivant, ce qui fait qu’il est ce corps-là et pas un autre. L’âme est l’entéléchie (l’état de parfait accomplissement) du corps : son acte premier, sa réalisation. Cheng l’avait lu, et il formule avec une simplicité lumineuse ce qui reste la proposition la plus ferme de toute cette tradition : « Corps et âme sont solidaires. Sans âme, le corps n’est pas animé ; sans corps, l’âme n’est pas incarnée. » Deux phrases. Toute la métaphysique du vivant est là.

Illustration détaillée du corps humain mettant en évidence le cœur et le système circulatoire, symbolisant l'organique et la vitalité : ce que le corps nous dit de l'homme.

III. Cinq organes, cinq besoins : une anthropologie implicite

Ce qui rend Organique philosophiquement fertile, au-delà de ses qualités pédagogiques, c’est la structure même que lui a donnée le Dr Enders. Elle n’a pas choisi ses cinq organes au hasard. À chacun, elle associe un besoin humain fondamental : le système immunitaire représente la sécurité ; la peau, les relations ; les muscles, la force et l’efficacité ; le cerveau, le spirituel et l’épanouissement personnel ; et les poumons, le fondement de l’existence elle-même. Cette correspondance entre organe et besoin n’est pas une métaphore décorative. C’est une anthropologie implicite, et elle rejoint point par point la hiérarchie des âmes qu’Aristote avait établie.
L’âme végétative, la plus fondamentale, assure la vie de base – c’est le règne des poumons, de la respiration, de cette vie qui se maintient avant toute conscience.
L’âme sensitive permet la sensation, le désir, la relation – c’est le règne de la peau, membrane de l’affection.
L’âme intellective, propre à l’homme, rend possible le raisonnement – c’est le règne du cerveau. Mais – et c’est l’essentiel qu’Aristote tient à sauvegarder, et que le Dr Enders illustre cliniquement – ces trois niveaux forment une unité hiérarchique dans laquelle le supérieur intègre l’inférieur sans l’abolir. L’homme pense parce qu’il ressent et ressent parce qu’il vit de la vie végétative de ses organes. Couper ce fil, c’est ne plus avoir un homme : c’est avoir une caricature d’homme.

Le Dr Chauchard, qui écrit en neurophysiologiste autant qu’en philosophe, confirme cette unité depuis les données de la clinique. « Il n’y a dans l’organisme que des cellules, comme il n’y a dans la cellule que des molécules. Cependant l’individualité cellulaire disparaît au service de l’individualité supérieure du sujet fonctionnant comme un tout unifié. » Et plus loin, dans ce passage où sa réflexion touche directement à l’enjeu thérapeutique : « à la médecine d’organes, qui ignorait en fait le corps, s’ajoutent aujourd’hui une vraie médecine du corps qui tient compte de tous les troubles non spécifiques de régulation et qui rend impossible de soigner un organe indépendamment de l’organisme. » Le médecin qui isole un organe de l’ensemble dont il procède ne soigne pas un homme. Il soigne un fragment. Et un fragment soigné dans l’ignorance du tout peut aggraver ce qu’il prétend réparer.

C’est pourquoi le Dr Chauchard conclut sur ce qui reste son intuition la plus prophétique : « c’est par la considération de ses « vraies » maladies d’origine nerveuse que le médecin moderne sera obligé de revenir, par une médecine du corps totale, à une médecine de la personne. » Soixante ans ont passé. La prophétie s’accomplit. Les recherches en neurogastroentérologie, en immunologie des muqueuses, en psychologie somatique confirment avec une précision nouvelle ce que le Dr Chauchard affirmait depuis une intuition philosophique : l’intestin possède son propre système nerveux entérique de deux cents millions de neurones ; le système immunitaire maintient avec le cerveau une communication bidirectionnelle permanente, au point que l’anxiété chronique altère la réponse immune et que certaines dépressions semblent d’abord inflammatoires ; la peau, loin d’être une simple enveloppe, est un organe sensoriel de première importance, capable de « lire » le monde et d’en informer l’ensemble de l’organisme. Le Dr Enders n’a pas inventé ces faits. Elle a eu le mérite, rare, de les rendre lisibles et désirables pour le grand public – et ce faisant, de rappeler à des millions de lecteurs que leur corps était plus intelligent qu’ils ne le croyaient.

IV. Le souffle comme âme : la réponse de François Cheng.

C’est ici que la méditation de François Cheng vient illuminer d’une lumière différente ce que la gastro-entérologue observe. Dans De l’âme, François Cheng rapporte une expérience fondatrice : « Sur le tard je me découvre une âme. Non que j’ignorais son existence, mais je ne sentais pas sa réalité. » Cette formule – je ne sentais pas sa réalité – est précieuse. Elle dit que l’âme n’est pas un concept à connaître mais une réalité à éprouver. Et elle dit aussi que cette épreuve peut longtemps faire défaut, même à celui qui croit en l’âme. Notre époque, tout entière tournée vers l’extérieur, vers la performance, vers la vitesse, est précisément une époque où cette épreuve fait défaut à presque tout le monde. Ce que Cheng nomme âme, notre temps le noie sous une « avalanche de notions ou concepts » – monde intérieur, espace intérieur, for intérieur – qui, dit-il, font que l’homme « a perdu l’unité de son être » et se perçoit « comme un ramassis d’éléments disparates arbitrairement collés les uns aux autres ». Portrait saisissant de la fragmentation contemporaine. Portrait exact, aussi, de ce que la médecine d’organes – sans le vouloir – peut produire dans l’esprit d’un malade : la sensation d’être une somme de pièces défaillantes plutôt qu’une personne entière qui souffre.

La réponse de François Cheng à cette fragmentation passe par le souffle. « J’écris le mot « âme », je le prononce en moi-même, et je respire une bouffée d’air frais. Par association phonique, j’entends Aum, mot par lequel la pensée indienne désigne le souffle primordial. » L’âme, pour lui, n’est pas logée dans le corps comme dans un coffre. Elle le traverse. Elle est le mouvement même par lequel un corps humain s’ouvre au monde, répond au monde, est affecté par le monde. Et si l’âme est souffle, alors elle n’est pas séparable des actes corporels les plus fondamentaux – respirer, battre, digérer, ressentir. Elle est au travail dans le système immunitaire autant que dans le cortex préfrontal. Elle est présente dans le frisson de la peau – cet organe des relations, comme dit le Dr Enders – autant que dans la formulation d’une pensée abstraite.

V. Respirer : l’acte fondateur

Ce n’est pas un hasard si, dans Organique, les poumons occupent une place inaugurale. Le Dr Enders y consacre ses premières pages, et ce choix est lui-même une proposition philosophique : la respiration est l’acte le plus fondamental qui soit, à la fois volontaire et autonome, conscient et inconscient, lien entre le dedans et le dehors. Elle montre avec une précision clinique comment le jeu permanent entre inspiration et expiration – tension et apaisement, légère activation et retour au calme – n’est pas une simple mécanique hydraulique, mais une conversation permanente entre les organes, une façon qu’a le corps de se maintenir en équilibre. Et elle tire de cela une conclusion qui dépasse la clinique : « Pour être un humain, il faudrait commencer par respirer. » Formule déceptive en apparence. Décisive en réalité. Car elle dit que l’humanité de l’homme ne commence pas dans la pensée abstraite – elle commence dans cet acte primitif, répété vingt mille fois par jour, par lequel un corps s’ouvre au monde et y trouve sa place.

Cheng le dit autrement, mais c’est le même geste : « C’est bien en nous appuyant sur la respiration et l’aspiration de la trame que chacun de nous peut jouir d’une vision ouverte de la vie, notre destin individuel y trouvant une issue. » Et le Dr Chauchard, depuis la neurophysiologie : « L’hypothalamus est vraiment la centrale régulatrice qui donne encore son unité et son harmonie », siège des « automatismes instinctifs et affectifs », lieu de ce que le physiologiste Cannon appelle « la sagesse du corps ». Trois voix, trois disciplines, un seul objet : ce fait que le corps humain est, dans son organisation, une sagesse dont nous ne sommes pas les auteurs, mais dont nous sommes entièrement tributaires.

VI. Le soin comme acte de reconnaissance

Cette sagesse a des conséquences directes pour le soin. Si le corps est une totalité organisée et non une somme de pièces interchangeables, si la personne du malade est irréductible à la liste de ses organes défaillants, alors le soin véritable ne peut se contenter de la réparation technique. Il doit être, dans son essence, un acte de reconnaissance – reconnaissance de cette unité vivante qui souffre, et non seulement de la lésion qui en est le signe. Le Dr Chauchard le formule avec une netteté qui n’a pas vieilli : « le péché du neurophysiologiste est d’oublier la synthèse, de se noyer dans les influx nerveux. » Le même péché guette le soignant spécialisé qui ne voit plus, derrière l’organe, le sujet qui l’habite.

Ce que Cheng appelle présence – cette qualité d’être là, entièrement, avec son corps, ses affects, sa mémoire organique, ses blessures et ses élans – est précisément ce que le soin véritable cherche à restaurer. Non pas seulement guérir une infection ou soulager une douleur, même si cela est nécessaire et urgent. Mais reconnaître dans le corps souffrant un sujet qui souffre. Reconnaître que la douleur physique n’est jamais uniquement physique. Que l’angoisse du malade habite aussi son ventre, sa peau, sa respiration. Que les décisions thérapeutiques engagent une personne entière et non un organe isolé. C’est ce que François Cheng nomme l’« intelligence du cœur » – cette capacité d’être touché par l’autre, de laisser sa souffrance résonner en soi sans s’y noyer. Une intelligence que nulle procédure ne peut codifier, parce qu’elle suppose une vulnérabilité : la possibilité d’être affecté.

VII. L’humanité de l’homme : ni cerveau, ni ange, ni machine

Et c’est peut-être là, finalement, la réponse la plus juste à la question d’Aristote. Ce qui fait l’humanité de l’homme, ce n’est pas le cerveau seul – le Dr Enders l’a montré avec humour et rigueur. Ce n’est pas l’âme seule – Aristote l’a dit mieux que personne : une âme sans corps est une abstraction sans existence. Ce n’est pas davantage le corps seul – un cadavre est un corps, mais n’est plus un homme. C’est leur unité vivante, cette coïncidence singulière et mystérieuse entre une chair organisée et un principe d’animation qui la traverse et la déborde. Le Dr Chauchard la nomme personne. Cheng la nomme souffle. Aristote la nomme entéléchie. Et le Dr Enders, sans employer aucun de ces mots, la désigne dans la stupeur admirative d’une gastro-entérologue devant le fait que le cœur déplace cinq kilogrammes de sang par minute, que les poumons renouvellent vingt mille fois par jour l’air vital, que le système immunitaire mémorise, hésite et décide avec une finesse que nulle machine n’a encore approchée.

Reconnaître le mystère du corps, c’est d’abord refuser sa réduction. Refuser que l’homme soit un cerveau sur pattes, ou un algorithme incarné, ou une machine perfectible à l’infini. Refuser aussi, dans le même mouvement, que le malade soit réductible à son dossier, ou le soigné à ses constantes. François Cheng écrit : « nous ne sommes pas seuls à savoir que nous avons une âme, à ne pas négliger cette part irremplaçable qui est notre être même. Elle est précieuse aussi bien pour soi que pour les autres êtres rendus inaliénables par le miracle de la rencontre. » Ce miracle de la rencontre – n’est-ce pas, au fond, ce que le soin cherche à accomplir, à chaque consultation, à chaque geste, à chaque mot posé sur une souffrance ? Une rencontre entre deux êtres dont chacun est, selon la formule du Dr Chauchard, « un esprit à la fois immergé et émergeant, immanent et transcendant au corps » – ni animal ni ange, mais participant des deux.

Organique ne dit pas tout cela. C’est un livre de vulgarisation scientifique, chaleureux et rigoureux, qui n’a pas la prétention d’une somme philosophique. Mais il crée les conditions d’une interrogation que le Dr Chauchard et Cheng permettent d’approfondir. Il rappelle, à des millions de lecteurs qui en avaient besoin, que leur corps est plus qu’une machine – qu’il est, selon la belle formule du Dr Chauchard, « l’âme forme immanente du corps », ou selon celle de François Cheng, un lieu où « quelque chose anime et quelque chose est animé ». Et il invite, par là, le soignant lui-même à revisiter le regard qu’il pose sur le corps de l’autre : non comme un mécanisme en panne, mais comme un mystère en souffrance – ce qui n’est pas tout à fait la même chose, et qui change tout à l’acte de soin.

Dr Giulia Enders, Organique, traduit de l’allemand par Isabelle Liber, illustré par Jill Enders, Albin Michel, mars 2026, 320 pages.
Dr Paul Chauchard, Notre corps ce mystère, Beauchesne, septembre 1962, 188 pages.
François Cheng, De l’âme, Albin Michel, 2016, 156 pages.

LIVRE ASSOCIÉ

Surpoids, dépression, allergies, diabète… Tout se jouerait-il dans l’intestin ? En 18 chapitres drôles et documentés, Giulia Enders plaide avec humour pour cet organe négligé — notre « deuxième cerveau » — dont le microbiote gouverne pourtant notre immunité. Elle aborde le sujet sans tabou, avec la rigueur d’une thèse et la légèreté d’un roman. Illustré par sa sœur Jill, ce best-seller mondial conseille, alerte sur certains médicaments et livre des règles concrètes pour une meilleure digestion. Un ouvrage utile qui nous réconcilie avec la pièce maîtresse de notre vie : notre ventre.

384 pages – Éditions Actes Sud, collection Babel.
Nouvelle édition : le 13 mars 2024.
ISBN : 978-2330188481.

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Publié le 9 mai 2026 – Francis Jubert – Guy Declercq

Couverture du livre « Des mots qui touchent » de Loïc Bourdeau, éditions Le Bord de l'eau – médecine narrative en gynécologie et obstétrique.

Éditions le bord de l'eau

Des mots qui touchent

Obstétrique et gynécologie autrement

Un ouvrage de Loïc Bourdeau.
Une recension de Denis Mechali.

Écoutez l’accroche de cet article (53 sec.)

Des mots qui touchent, de Loïc Bourdeau (éd. Le Bord de l’eau, préface de Camille Laurens), n’est pas un réquisitoire contre la médecine. L’auteur le dit lui-même – et je crois utile de le souligner d’emblée. C’est un essai sur ce que la médecine narrative peut apporter en gynécologie et en obstétrique : un espace où les récits de patientes sont reçus comme des savoirs à part entière, où la parole circule, où l’ambivalence a sa place. 
Certes, le livre n’est pas exempt de tensions et il arrive que l’accent placé sur la parole des patientes laisse peu de place aux contraintes réelles du soin. Mais, c’est précisément dans cet écart que se trouve peut-être le travail à faire ensemble…
Une lecture utile, parfois inconfortable, mais toujours stimulante.

Denis Mechali

Prendre en main le livre de Loïc Bourdeau

Les Éditions du Bord de l’eau avaient déjà publié en 2024 un Manifeste pour la médecine narrative, sous-titré « Pour une politique de la littérature dans le soin ». Il était signé par Isabelle Galichon. Elles publient ce nouveau livre dont le projet est annoncé dès la couverture : Des mots qui touchent n’est pas un livre à charge contre la médecine, mais un guide pour comprendre ce qui, dans nos systèmes de soin, de langage et de représentation, continue de blesser, et ce que la narration, à sa manière, peut aider à transformer.

La quatrième de couverture en précise l’ambition : explorer les expériences de soin en obstétrique et en gynécologie, « ces espaces où le corps est observé, accompagné, parfois blessé, souvent mal écouté » ; reconnaître la valeur des récits comme savoirs situés et formes de résistance ; installer des espaces où la parole circule, où les émotions et les ambivalences ont leur place ; relier les expériences individuelles aux structures collectives et aux enjeux sociaux. Tous ces récits s’inscrivent, précise l’auteur, dans une éthique féministe de la recherche.

La contribution de Camille Laurens

La contribution de Camille Laurens dépasse largement la simple préface d’une autrice reconnue. Elle dit « je » – dans ses livres comme dans ces pages – et confie avoir été souvent « l’une de ces silenciées, contrainte au mutisme par une famille ou par un professionnel, sûr de son savoir et insoucieux du sien ». On apprend dans le corps du livre qu’elle s’implique dans des ateliers de médecine narrative à Bordeaux, aux côtés de l’auteur. Elle témoigne : « J’ai pu voir comment l’écoute et le récit sont des gestes de soin. » Elle salue chez Loïc Bourdeau une écoute « empathique, juste, sans jugement ni surplomb, engagée sans certitudes, féministe en somme ».

La structure du livre

Le livre est découpé en huit chapitres aux titres sobres et programmatiques : Se situer, Écouter, Croire, Reconnaître, Répéter, Accueillir, Réparer, Continuer. Chacun confirme la volonté de l’auteur et du petit groupe avec lequel il agit : faire reconnaître des paroles recueillies et, à terme, modifier des pratiques de soin si ancrées qu’il est difficile de les remettre en question.

Couverture du livre "Des mots qui touchent" de Loïc Bourdeau, éditions Le Bord de l'eau – médecine narrative en gynécologie et obstétrique.

Se situer

Loïc Bourdeau se présente : non-médecin, sociologue sensibilisé aux problématiques féministes, ayant suivi en 2023 le diplôme universitaire de médecine narrative à Bordeaux, et enseignant-chercheur en études francophones et en humanités médicales dans une université irlandaise. Il justifie le recours au terme de violences gynécologiques et obstétricales, alimenté par de multiples témoignages recueillis lors d’ateliers et de rencontres. Il rapproche la médecine narrative des pratiques féministes du care, reposant sur des relations horizontales et une attention délibérée à l’autre – « de nouveaux outils pour penser une pratique autrement, non plus seulement en matière de protocoles ou de gestes techniques, mais comme une relation éthique et politique à l’autre ».

Écouter

Ce chapitre s’ouvre sur deux récits saisissants : une femme qui s’entend commenter, sans l’avoir demandé, la morphologie de ses petites lèvres par le gynécologue qui l’examine ; une adolescente à sa première consultation informée par le médecin qu’il va lui « palper les doudounes ». Face aux soignants qui doutent de la véracité de tels témoignages, Bourdeau réaffirme sa conviction : « Refuser de croire, c’est renforcer le silence. Ici, croire, ce n’est pas valider un fait, c’est accueillir une parole. » Il reconnaît le risque de surinterprétation, mais considère que, face à la souffrance révélée, « ménager les susceptibilités revient à reproduire les logiques de silenciation ».

Croire

Plusieurs récits autour de l’endométriose illustrent ici l’indicible de la douleur, les années de parcours médical chaotique, les sentiments de honte et de culpabilité qui s’y mêlent. La médecine narrative remplit alors souvent une fonction de restauration de l’estime de soi, en proposant un espace bienveillant où dire, et ainsi retrouver du sens par la reconnaissance d’un « savoir situé ».

Reconnaître

Retour sur Camille Laurens et son enfant mort-né Philippe – prénom d’abord nié, puis affirmé par elle – et sur la présence des « fantômes » qui circulent lorsque les ressentis intimes des femmes ne sont pas empêchés. L’auteur convoque aussi l’histoire : Le Bal des folles rappelle comment des femmes diagnostiquées « hystériques » étaient « soignées » par le Professeur Charcot à la fin du XIXᵉ siècle. Les rapports de pouvoir et de domination, note-t-il, n’ont pas disparu, ni la décrédibilisation des paroles des femmes.

Répéter

La consultation médicale est aussi un théâtre, et les médecins y jouent souvent un rôle dont ils ne prennent pas pleinement conscience. Bourdeau prend l’exemple des réunions de transmission entre soignants, où un retour convenu est attendu et où s’exprimer autrement est difficile. Il pointe la façon dont la douleur exprimée de certaines femmes est relativisée : le « syndrome méditerranéen » en est un exemple éloquent. Croisant son expérience de Franco-Américain, il démontre la réalité des discriminations systémiques et la force unique des récits pour documenter ces réalités masquées.

Accueillir

Ce chapitre s’ouvre sur le récit d’accouchement d’Éliette Abécassis (Un heureux événement, 2005) : détresse, isolement, épisiotomieL’épisiotomie est un acte chirurgical consistant à inciser le périnée au moment de l’accouchement lors de la phase d’expulsion fœtale. sans explication ni consentement, souffrance redoublée par un entourage qui attend une jeune mère radieuse. Pour écouter vraiment, dit Bourdeau, créons un environnement propice – une éthique du soin qui soit aussi une éthique du care. Il cite Carol Gilligan et Joan Tronto, puis convoque « l’hospitalité radicale » de Jacques Derrida et l’éthique du trouble pour penser l’accueil de paroles extrêmes, comme dans le film Saint-Omer d’Alice Diop, qui retrace le procès d’une femme ayant abandonné aux vagues et à la mort son enfant de deux ans. Sa personnalité insaisissable et complexe avait été au cœur du procès et des attendus du jugement. Le chapitre se clôt sur cette belle formule : « C’est cette langue-là, étrangère, tremblante, mais vivante, que la littérature propose d’apprendre. »

Réparer

La littérature, via l’empathie, crée une « affiliation » entre des personnes qui habitent des mondes différents – et cette affiliation devient une modalité du soin. Dans les ateliers de médecine narrative, trois temps se succèdent : l’attention (l’écoute vraie), la représentation (du récit oral à l’écrit structuré), l’affiliation (le lien intime et éthique qui en découle). Les récits de soignants font souvent état de hontes et de culpabilités enfouies ; par le récit, ces douleurs se réparent, et la pratique peut évoluer. « La médecine narrative ainsi conçue n’est pas une technique supplémentaire, c’est un art relationnel. »

Continuer

Le livre s’achève sur une longue citation d’Annie Ernaux (L’Événement) et cette conviction :

Dans un monde médical structuré par l’urgence, la norme, la statistique, la littérature réintroduit une temporalité autre, une attention à l’infime, un espace pour l’inattendu. Lire, c’est ralentir, lire c’est accueillir.

La médecine narrative n’est ni un supplément d’âme, ni un outil de communication : c’est un espace d’affiliation, pour reprendre les mots de Rita Charon. Les mots fabriquent du commun. Mais, comme tout savoir, elle nécessite une formation rigoureuse, un cadre éthique, une posture réflexive. Et le livre se clôt sur un appel : créer des espaces dans lesquels les récits ont leur place, pour une gynécologie et une obstétrique non violentes, plus humaines, plus justes.

Une note personnelle

Parfois, malgré toutes ces précautions de l’auteur, concernant l’absence de jugement individuel, le livre m’a gêné par sa vision très unilatérale, ne prenant pas en compte les contraintes des soignants, qui sont parfois les contraintes du soin. Cela rejoint logiquement, pour moi, la demande même des patientes, ne voulant pas choisir entre une sécurité et une qualité technique et une écoute attentive et respectueuse d’elles-mêmes. Elles veulent les deux et on peut bien entendre cela.

Mais je fais alors le rapprochement avec ma longue pratique de la médiation, et aux propos du philosophe François Jullien, auteur d’une Petite philosophie pratique de la médiation, parue en 2025 aux Éditions Rue de l’échiquier. Il avait aussi rédigé la postface d’un recueil paru en 2020 aux Éditions Descartes, nommé « Penser la médiation, un manifeste ». La médiation, dit Jullien, propose une écoute particulière de chaque partie, et recherche alors, non pas un juste milieu, mais un « entre ». Les positions de chacun sont vues comme un écart, et non une différence, et cette nuance permet un espace de dialogue, la fabrication d’une réponse commune, sans nier l’écart, mais en réintroduisant un possible en commun. D’un « com-promis », à un « com–possible », écrit-il. Et cette vision particulière et exigeante de la médiation a alors des liens avec mon ressenti, parfois, à la lecture du livre de Loïc Bourdeau, même si celui-ci insiste en permanence sur la nécessité d’une asymétrie, même un peu injuste ou excessive en apparence, pour donner une place à cette écoute des femmes, de leurs souffrances comme de leurs attentes. J’y adhère, en espérant que ne soit pas perdue de vue cette non-condamnation individuelle, et la nuance qui fait tout écouter sans juger, croire une parole émise sans forcément valider un fait. Ce sont des nuances, mais importantes, car, on le sait, le diable gît parfois dans les détails.

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Publié le 6 mai 2026 – Denis Mechali – Guy Declercq

BILLET DE SORTIE

Affiche de Personne, un spectacle de Gwenaëlle Aubry au Théâtre de la Ville.

« Personne »

Un seul en scène bouleversant sur la maladie mentale et l'amour filial

Au théâtre de La Ville Sarah Bernhardt,
DU 14 au 21 avril

Un texte de Gwenaëlle Aubry. Une adaptation de Sarah Karbasnikoff, en collaboration avec Élisabeth Chailloux.

Avec Sarah Karbasnikoff

Écoutez l’accroche de cet article (36 sec.)

Comment raconter un père à la fois adoré et inaccessible, brillant et ravagé par la maladie ? C’est le défi que s’est lancé Gwenaëlle Aubry dans son livre Personne, devenu spectacle au Théâtre de la Ville Sarah Bernhardt. Portée par l’intensité habitée de Sarah Karbasnikoff, seule en scène pendant 1 h 20, la pièce retrace la vie de François-Xavier Aubry, juriste éminent, professeur à la Sorbonne, dont l’existence et celle de ses proches ont été profondément bouleversées par la bipolarité. Entre poème lyrique et quête intime, Personne nous touche là où la maladie mentale laisse rarement indifférent : au cœur des liens familiaux.

Le prix Femina 2009 porté à la scène avec éclat.

Denis Mechali

Un formidable spectacle…

Le Théâtre de la Ville a donné durant quelques jours un formidable spectacle, joué avec intensité et passion par une actrice seule sur scène, Sarah Karbasnikoff. La pièce, créée et déjà jouée en 2024, est issue du livre de Gwenaëlle Aubry, intitulé lui-même Personne.

« Mais qui donc à la fin, toi, le fou ? Moi ? » – Antonin Artaud (extrait de l’incipit)…

© Sources photo : Théâtre de la Ville

Le mouton noir mélancolique

Parmi les affaires de son père décédé, Gwenaëlle trouve un cahier intitulé Le Mouton noir mélancolique. Dans ce cahier, il rassemblait des pensées, des ressentis et des fragments de vie. Sur la pochette, quelques mots énigmatiques : « À romancer ».

Gwenaëlle s’exécute. Elle entreprend de raconter cette histoire. Mais, plutôt qu’un roman, il s’agit d’un poème empreint de lyrisme et d’une empathie profonde. Il cherche à déchiffrer un mystère : celui du père, celui de la maladie. Ce mystère ne se livre pas, il ne se résout pas. On s’en approche, on décrit. Rien de plus. Et c’est déjà beaucoup.

Un père brillant, un père fou

Le projet d’écriture vise donc à faire revivre une personne bien réelle : le père de l’autrice, François-Xavier Aubry. Juriste éminent, professeur à la Sorbonne, auteur de nombreux ouvrages, il a vu sa vie bouleversée, à répétition, par de violentes crises liées à une maladie mentale – la bipolarité – que sa fille nomme, volontairement et douloureusement, « sa folie ».

« Mon père était fou… » Dans ces moments, il était absent à lui-même. Il n’était plus personne – ou plus une personne –, tout en restant bien vivant. Le titre du spectacle prend alors tout son sens, dans sa pluralité.

Tu le sais, je suis né d’un père et d’une mère humains. Mes sœurs, pas plus qu’eux, n’ont donc quatre pattes, une tête bête, ni des yeux rouges. Mes enfants non plus. De mon côté, j’ai aussi l’apparence d’un être humain, un peu sombre, peut-être. J’aime l’herbe, mais ne la broute pas, et j’habite un studio donnant sur les arbres, à Montmartre, au pied du Sacré-Cœur. C’est là où je reprends conscience de ma vie. Il y a certainement eu en elle des choses qui m’ont totalement échappé… car je ne les cherchais pas. (*)

(*) Les premières lignes du texte retrouvé. Il y a là « près de deux cents pages rédigées à la main d’une écriture soignée, corrigées et annotées jusqu’à la fin ».

La force des images poétiques

À mes yeux, l’intérêt majeur de ce spectacle tient à la puissance des images poétiques. Elles ouvrent une compréhension intime, aussi profonde que possible. L’authenticité de la démarche y contribue également, pleinement.

De A comme Artaud à Z comme Zelig

Mais je n’ai parlé jusqu’ici que de l’autrice du texte et de l’objet de sa quête : ce père aussi brillant et adoré que mystérieux et malade. Le public est tenu en haleine grâce aux scènes rythmées par les lettres de l’alphabet, de A comme Artaud – Antonin, autre fou génial, capable de parler de sa maladie, des médecins, de sa vie en institution psychiatrique – jusqu’à Z comme Zelig, avec des projections de ce film de Woody Allen où le personnage est en pleine agitation, que des « costauds » tentent de maîtriser, au grand émoi d’une jeune Mia Farrow qui ne détestait pas encore Woody… Entre les deux, de « Clown » à « Traître », la déclinaison alphabétique permet d’esquisser la vie de cet homme et ce que cela fait à son entoutage.

La dernière héroïne de cette chaîne est l’actrice elle-même, Sarah Karbasnikoff, membre de la troupe du Théâtre de la Ville, qui s’est emparée de ce texte et de ce rôle, qu’elle habite avec une passion et une émotion palpables et tout à fait remarquables.

Un silence intense, puis de longs applaudissements…

L’intérêt tient d’abord à ce geste théâtral. Pendant 1 h 20, le public reste dans un silence intense, attentif, sans faille. Puis viennent de longs applaudissements.
Le spectacle porte aussi une conviction profonde de la plupart des membres de notre association, L’Humain au cœur du soin  : par le truchement de la poésie, des mots, des situations, et de la mobilisation d’émotions intimes, on comprend mieux certaines implications de la maladie et du soin.

Ce que la maladie fait à une famille

Ici, la pièce révèle ce qui se passe pour toute une famille :

  • L’épouse de François-Xavier, amoureuse, mais qui ne tiendra pas longtemps face au quotidien dévasté par les bourrasques de l’enfer intime de son mari – elle partira lorsque les deux petites filles auront cinq et sept ans.
  • Le père, le beau-père, à la fois soutiens de François-Xavier et désireux de mettre les enfants à l’abri d’un homme aussi instable, incompréhensible et intolérable dans ses moments de crise.
  • Et les petites filles, aimantes et dépassées – aimantes, mais parfois tenues à l’écart par leur père lui-même, trop pris par ses démons pour être un père acceptable, y compris à ses propres yeux.

La complexité de la maladie mentale

La complexité de la maladie mentale – et le côté faux et réducteur du mot « fou », que Gwenaëlle connaît parfaitement, même si elle l’utilise délibérément – tient à ceci : le « fou » ne l’est pas à plein temps.

Sa maladie, en effet, n’empêche pas le père d’avoir une vie sociale, une vie intellectuelle, mais également une vie affective et une vie de père. Au cœur de ses crises, il lui arrive parfois de faire des efforts : servir le dîner à l’heure, regarder la télévision avec les filles. Mais, parfois non : il doit fuir pour leur éviter d’être prises dans l’étau de ses fantasmes et de ses douleurs. La mère doit donc s’accommoder de cette situation et garder la volonté de ne pas séparer tout à fait les filles de leur père. Les vacances avec lui : oui, mais en sachant que cela peut s’interrompre brutalement par un épisode de violence ou de fuite.

« Je est un autre, et il est pluriel… »

Gwenaëlle Aubry a longtemps tenu son père à distance. Il était trop instable, trop difficile à vivre. Elle est devenue philosophe, intellectuelle, autrice. Pourtant, son œuvre reste habitée par cette énigme : celle du père et de sa maladie. Après sa mort, le désir de rapprochement demeure. Comprendre, s’approcher, « romancer le mouton noir mélancolique ». Un jour, elle y parvient… ⁣

Le programme du spectacle s’ouvre sur cette phrase paraphrasant Rimbaud :

« Je est un autre, et il est pluriel. »

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Publié le 25 avril 2026 – Denis Mechali – Guy Declercq

Couverture des Carnets du sous-sol de Dostoïevski

La maladie comme résistance
chez Dostoïevski

Une analyse critique des « Carnets du sous-sol »
de Fédor Dostoïevski.

Collection Folio bilingue de Gallimard, 1995, traduction du russe par Boris de Schlœzer, avec une préface de l’éditrice, Michelle-Irène Brudny.

Par Francis Jubert

Écoutez l’accroche de cet article

Le refus du soin constitue l’une des situations les plus complexes pour les professionnels de santé. Dans Les Carnets du sous-sol, Dostoïevski en propose une exploration radicale à travers un sujet qui choisit de ne pas guérir. Sa maladie ne se réduit pas à un dysfonctionnement : elle devient une manière de préserver une forme d’irréductibilité face aux normes du bien-être et de l’adaptation. Cette maladie prend une dimension psychosomatique : le corps exprime une conflictualité intérieure irréductible, interrogeant la norme, la relation de soin et la place de la liberté dans l’expérience du patient. Cette analyse, à la croisée de la littérature et de la clinique, interroge les limites du soin et la place de la liberté dans l’expérience humaine.

Francis Jubert

Volonté négative et bile somatique

Le foie comme hyperconscience : anatomie d’une résistance somato-psychique

Dans Les Carnets du sous-sol, Dostoïevski ne se contente pas de peindre un personnage malade au sens médical du terme. Il donne à lire une figure beaucoup plus dérangeante : un homme dont la maladie est à la fois corporelle, morale, psychique et philosophique. Le narrateur dit souffrir du foie, mais cette atteinte somatique n’épuise évidemment pas son cas. Son mal est plus profond, ou plutôt plus complexe : il tient à une hyperconscience qui le ronge, à une incapacité à se mouvoir dans le monde sans se contredire, à un rapport haineux à soi et aux autres, et à une volonté paradoxale de demeurer dans la souffrance plutôt que d’adhérer à une normalité rassurante. C’est pourquoi l’« homme du sous-sol » ne relève pas seulement de la clinique ; il incarne une critique radicale de l’humain rationalisé, du sujet transparent à lui-même, du bonheur calculable. Sa maladie est une manière d’habiter le désaccord constitutif de l’existence.

Le refus thérapeutique comme acte paradoxal de liberté

Dès les premières lignes, le narrateur établit lui-même le principe de son énigme :

« Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme repoussant. Je crois que j’ai une maladie de foie. »

L’énoncé est remarquable parce qu’il associe immédiatement le registre médical, le registre moral et le registre affectif. Il ne dit pas seulement : « Je suis malade. » Il ajoute qu’il est méchant, repoussant, désagréable. La maladie n’est donc pas un simple état du corps ; elle devient un mode d’être au monde, une tonalité existentielle. Plus encore, le narrateur précise qu’il ne se soigne pas, bien qu’il respecte la médecine. Ce refus n’est pas l’expression d’une ignorance ou d’un déni ; il est formulé comme une décision. Il sait qu’il souffre, il sait qu’il pourrait demander remède, et pourtant il s’y refuse. Ce geste inaugure un paradoxe essentiel : chez lui, la volonté ne cherche pas spontanément la guérison, mais l’entretien de la division.

Il faut ici prendre au sérieux la formule : « C’est par méchanceté que je ne me soigne pas ». On aurait tort d’y voir une simple provocation. Cette méchanceté a une portée existentielle. Elle signifie que le sujet veut garder la main sur sa propre dégradation, comme s’il préférait se faire du tort plutôt que d’entrer dans l’ordre de la correction, de l’hygiène, de la rationalité thérapeutique. Le malade résiste à la médecine parce que la médecine suppose que le corps soit lisible, ajustable, réparable. Or l’homme du sous-sol tient précisément à ce qui échappe à ce programme. Il persiste dans la maladie comme dans une preuve tordue de liberté. Ne pas se soigner devient alors une façon de dire non, non à la logique du mieux-être, non à la réduction de l’homme à un organisme à remettre en état, non à l’idée qu’une vie humaine pourrait être ramenée à la simple conservation de soi.

Bile morale et somatisation du conflit intérieur

Ce point est capital : le refus de se soigner n’est pas seulement autodestruction, il est aussi affirmation. Une affirmation négative, certes, mais encore une affirmation. Dostoïevski montre ici que la liberté humaine n’est pas toujours orientée vers le bien. L’homme peut vouloir ce qui l’abîme, précisément parce qu’il n’est pas un être de pure fonctionnalité. Il y a dans le sujet une puissance d’écart, de caprice, de contradiction, qui le rend irréductible à l’utilité. Le narrateur le dit d’ailleurs avec une lucidité féroce : l’homme aime parfois la souffrance autant que le bien-être, et peut trouver dans le chaos une jouissance plus intense que dans l’ordre. Cette proposition, qui semble d’abord paradoxale, trouve une formulation singulièrement éclairante chez Baudelaire. Dans ses Maximes et Pensées, il écrit qu’ « Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan ». Cette formule traverse étrangement Les Carnets du sous-sol comme une clé de lecture implicite.

L’homme du sous-sol incarne justement ce conflit intérieur : il tend à la fois vers la réparation, la lucidité, la dignité, et vers l’abîme, la haine de soi, la jouissance de la souffrance. Sa maladie n’est pas seulement le signe d’un échec, mais l’expression d’une double tension, entre la volonté de se soigner et la volonté de se perdre, entre l’appel à la raison et le désir de se dégrader. Ici, la souffrance n’est plus un simple accident ; elle devient le lieu où se joue cette alternance, cette coexistence des deux mouvements, l’un ascendant, l’autre descendant.

La conscience comme pathologie essentielle dans « Les Carnets du sous-sol »

L’hyperconscience comme maladie : paralysie, dissociation et rumination morbide

C’est ici que la maladie du foie doit être lue à partir d’un autre niveau, beaucoup plus essentiel : l’hyperconscience. Le narrateur affirme que « la conscience, toute conscience est une maladie », et cette formule condense le projet critique du livre. L’hyperlucidité ne le libère pas ; elle le paralyse. Plus il pense, moins il agit. Plus il se voit, moins il se supporte. Plus il s’analyse, plus il s’enfonce.
La conscience n’est donc pas chez lui un instrument de clarté, mais un agent de dissociation. Elle le sépare de lui-même, du monde et des autres. Elle le condamne à l’anticipation, à la rumination, à la honte et à l’inaction. C’est pourquoi sa maladie est aussi une maladie de l’excès d’intériorité. Il ne peut plus coïncider avec l’immédiateté de l’action simple, celle des hommes dits normaux, qui avancent sans trop se regarder agir.

La somatisation de la bile morale : inflammation hépatique et congestion psychique

La lecture psychosomatique devient alors particulièrement féconde. Le foie malade peut être compris comme la figure corporelle d’une vie psychique congestionnée, d’une existence saturée de ressentiment, d’inhibition et d’auto-observation. Le texte le laisse entendre nettement : « Je méprisais très sincèrement mes occupations », confesse-t-il, « et si je ne crachais pas dessus, c’est que j’étais obligé d’aller au bureau parce qu’on y payait ».
Il y a chez lui une bile morale, une amertume qui s’accumule au point de devenir un poison intérieur. Le corps prend sur lui ce que l’esprit ne parvient pas à défaire. Il y a chez le narrateur une inflammation de l’intériorité qui se matérialise dans le langage du mal organique. Dostoïevski n’écrit pas un traité médical, mais il donne à penser le fait qu’un sujet peut somatiser sa guerre intérieure. Le foie, dans cette perspective, n’est pas un organe choisi au hasard : il est le lieu où s’inscrit cette bile morale, une colère retournée contre soi, une humeur venimeuse qui circule dans la maison close du sous-sol, comme une souillure qui s’entête et ne veut pas être lavée.

Cette lecture est renforcée par l’attention portée à l’humiliation, à la honte, au ressentiment. L’homme du sous-sol se sait inférieur, mais il se vit aussi comme supérieur en intelligence. Il oscille entre dévalorisation et orgueil, entre abjection et fantasme grandiose. Cette oscillation est au cœur de sa souffrance. Il ne supporte pas d’être un « homme normal », mais il ne parvient pas davantage à être un surhomme ou un héros. Il est pris entre le désir de se retirer du monde et le besoin de se mesurer à lui. Voilà pourquoi il multiplie les scènes d’affrontement, de vengeance, de mise en échec, tout en demeurant intérieurement humilié. Le sujet ne se contente pas d’être blessé : il cultive la blessure comme une preuve de sa singularité. La maladie devient alors le support d’une identité de rupture.

Contre le palais : une liberté irrationnelle

Le palais de cristal ou l’horreur de la normalité calculée

L’opposition entre l’homme du sous-sol et les hommes dits « normaux » ou pragmatiques est, à cet égard, structurante. Les seconds vivent dans l’horizon de l’efficacité, de la cohérence, du but, de l’utilité. Ils ressemblent à ces figures que Dostoïevski associe au rationalisme moderne : des êtres pour lesquels la vérité doit coïncider avec ce qui marche, ce qui se mesure, ce qui s’ordonne. Face à eux, l’homme du sous-sol oppose l’irrégularité fondamentale de la vie intérieure. Il refuse d’être un rouage, un mécanisme, un simple calcul. C’est pourquoi sa maladie le rend étranger à l’ordre social : il ne sait ni s’adapter, ni collaborer pleinement, ni adhérer à la confiance dans le progrès. Son corps même semble dire non à l’intégration.

Le motif du « palais de cristal » permet alors d’élargir la réflexion. Ce palais incarne un idéal de transparence, de stabilité et d’harmonie rationnelle. Il est la figure d’un monde où tout serait prévu, organisé, expliqué, où le mal n’aurait plus de place, ou seulement une place résiduelle. Or le narrateur rejette viscéralement un tel univers. Pourquoi ? Parce qu’un monde parfaitement rationnel serait aussi un monde où l’homme serait diminué. Si tout était déjà donné par le calcul, que resterait-il de l’arbitraire, du désir, de la contradiction, de la liberté imprévisible ? L’homme du sous-sol préfère la souffrance à l’abolition de la part sombre et ingouvernable de l’existence. Son mal n’est pas seulement un désordre à corriger ; il est aussi un refus de l’utopie froidement administrée.

L'irrationnel comme résistance

Ce rejet du rationalisme se lit de manière particulièrement nette dans les pages où le narrateur s’attaque au bien-être, à la prévisibilité et à la formule. Sa méfiance à l’égard du fameux « 2 × 2 = 4 » est célèbre. Cette évidence mathématique devient sous sa plume le symbole d’un monde clos sur lui-même, dépourvu d’ouverture existentielle. Certes, la formule est vraie ; mais elle représente aussi ce qui, dans la vie humaine, pourrait se figer en nécessité écrasante. Le narrateur ne supporte pas que l’homme soit réduit à ce qui est démontrable. Il revendique au contraire le droit à l’irrationnel, au caprice, à la fuite latérale. En ce sens, la maladie s’oppose à la logique du système : elle est une faille dans l’édifice de la raison.

Il est important ici de ne pas verser dans une simplification romantique. Dostoïevski ne dit pas que la maladie serait belle ou désirable en soi. Il montre plutôt qu’elle révèle quelque chose de décisif sur la condition humaine. Le sujet ne veut pas seulement être heureux ; il veut se sentir exister comme sujet libre, et cette liberté passe parfois par le refus de l’évidence. L’homme du sous-sol préfère encore se nuire que d’être entièrement absorbé par le confort d’un monde sans aspérité. Le paradoxe est donc le suivant : il souffre, mais sa souffrance lui garantit une forme d’irréductibilité. Il est malade, mais sa maladie le sauve paradoxalement de la conversion à une normalité inhumaine.

Les Carnets du sous-sol, une illustration du roman de Dostoïevski

Au-delà du cas : la crise de l’humain moderne

La fracture salvatrice : pathologie vitale et résistance à la norme hygiéniste

Cette réflexion sur la « normalité » mérite un détour par la clinique philosophique. Georges Canguilhem rappelle dans Le Normal et le Pathologique que le normal n’est jamais un simple état de santé statistique, mais la norme d’un être vivant qui se définit par son pouvoir de résistance et de variation. La pathologie n’est pas toujours une déviation sans valeur : elle manifeste parfois une capacité à maintenir la vie dans des conditions extrêmes. Le narrateur du sous-sol porte ainsi en lui une forme de vitalité paradoxale, une résistance à la normalisation qui le tient à distance de la bonne santé entendue comme conformité passive.

Roland Gori, professeur émérite de psychopathologie clinique et psychanalyste, montre, quant à lui, comment la société contemporaine exerce un pouvoir normalisateur via la psychiatrie, la psychologie et l’impératif de bien-être quantifiable. L’individu y est réduit à son profil de risque, à son bonheur prévisible. Le refus de se soigner de Dostoïevski apparaît alors comme une anticipation prophétique : loin d’être un simple masochisme, il préserve une part d’opacité, de non-maîtrise, d’irréductibilité face à la discipline hygiéniste de la modernité.

Cette tension entre pathologie vitale et résistance à la norme ouvre naturellement la voie vers une lecture analytique des Carnets suggérée en préface par le docteur Annie Roux, amie de l’éditrice. L’intérêt de cette approche est de prendre au sérieux la matérialité du texte, ses répétitions, ses images de cave, de dépression, de souillure, de pulsion de mort, de masochisme et de clivage. La figure du sous-sol peut alors être lue comme une scène psychique : un lieu d’ensevelissement volontaire, de retrait haineux, mais aussi de repli défensif. Le narrateur ne descend pas seulement sous terre ; il s’y installe pour n’avoir plus à répondre au monde. Le sous-sol est à la fois la prison et le refuge, la honte et la protection, la maladie et la stratégie.

Une crise de l’humain

Cette lecture psychanalytique a le mérite d’éclairer la logique répétitive du personnage : ses humiliations recherchées, ses crises, son besoin de se contredire, son rapport tour à tour dominateur et suppliant à autrui. Elle permet aussi de comprendre que la souffrance n’est jamais purement passive. Elle est travaillée, investie, mise en scène. Le narrateur transforme sa blessure en théâtre intérieur. Mais il convient de garder une distance critique : la richesse du texte tient précisément à ce qu’il excède toute réduction clinique. On peut reconnaître une dynamique obsessionnelle, un narcissisme blessé, une fixation au ressentiment, sans épuiser pour autant la portée philosophique du livre. Dostoïevski ne livre pas un cas ; il met en crise une certaine idée de l’homme.

La force du texte tient à ce double mouvement. D’un côté, il donne prise à une lecture de type psychopathologique : conscience hypertrophiée, honte, pulsion d’échec, agitation défensive, tension entre désir de toute-puissance et haine de soi. De l’autre, il ouvre une critique de la modernité rationnelle et utilitariste. Le narrateur n’est donc pas seulement « malade » ; il est l’agent d’une contre-philosophie. En lui, la maladie devient une manière de dire que l’humain ne se laisse pas résorber dans le calcul. Il y a dans le sujet un reste, une part de nuit, un noyau d’opacité, qui résiste à la lumière systématique. Le sous-sol est le nom de cette résistance.

On peut alors comprendre pourquoi le personnage refuse de guérir au sens où l’entendent la médecine et la morale sociale. Guérir, ce serait peut-être devenir acceptable, fonctionnel, réconcilié, lisible. Or, il préfère la fracture. Non par héroïsme, mais parce qu’il sent que la division intérieure le définit plus profondément qu’une santé conforme. Sa maladie est tragique, certes, mais elle est aussi une protestation. Elle dit que l’homme ne se réduit pas à ce qui se soigne, à ce qui se programme, à ce qui s’optimise. Elle dit que la conscience humaine peut se retourner contre elle-même jusqu’à la souffrance, mais aussi qu’elle se défend de l’absorption totale dans l’ordre rationnel. C’est pourquoi Les Carnets du sous-sol demeurent si actuels : le livre interroge moins la pathologie d’un individu que le prix humain d’un monde qui voudrait tout rendre clair, utile et gouvernable.

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L’épilepsie dans L’Idiot de Dostoïevsky, un fil rouge de Francis Jubert.

Une étude du cas Mychkine du point de vue littéraire, clinique et expérientiel.

Dostoïevski, épileptique depuis l’âge adulte, infusant son expérience personnelle dans le personnage de Mychkine, offre une auto-observation détaillée qui transcende la fiction.

Publié le 16 avril 2026 – Francis Jubert – Guy Declercq

DIALOGUE FICTIF

Bernhard Schlink : Ce qui reste

Le soin et la plume

Deux voies pour dire l'indicible

Dialogue fictif entre Muriel Derome et Bernhard Schlink

Écouter la lecture de l’introduction (durée : 59 sec.)

Il est des expériences humaines qui résistent presque entièrement à la parole. La maladie grave, l’irruption brutale de la finitude, l’approche de la mort appartiennent à ce moment de l’existence où les mots semblent toujours en retard sur ce qu’ils prétendent dire. Et pourtant, c’est précisément là que la parole devient nécessaire : non pour expliquer, mais pour accompagner ; non pour dissiper l’angoisse, mais pour lui donner une forme habitable.

Deux voix, issues d’horizons différents, s’y emploient avec une justesse remarquable : celle de Muriel Derome, psychologue du soin, confrontée quotidiennement à la fragilité extrême des patients et de leurs proches, et celle de Bernhard Schlink, qui, dans Ce qui reste, explore par la fiction les territoires intérieurs de la fin de vie.

L’une parle depuis la chambre d’hôpital, l’autre depuis l’espace du récit. Mais, entre ces deux démarches, une résonance profonde se fait entendre : une même exigence de vérité, une même attention à l’autre, une même intuition que le silence – loin de protéger – enferme.

Francis Jubert

Dire ou se taire

Dans le témoignage qu’elle livre sur la scène du théâtre Montansier, lors d’une rencontre organisée par l’antenne de Voisins & Soins de Versailles/Le Chesnay – Rocquencourt, dédiée aux soins palliatifs à domicile, Muriel Derome exprime d’emblée une inquiétude : celle de faire mal en parlant. La crainte est légitime. Elle touche à ce paradoxe si fréquent dans les situations de grande vulnérabilité : redouter que la parole ajoute à la souffrance. Mais tout son propos vise à montrer l’inverse. Le silence est souvent plus destructeur que la parole.

Le silence, rappelle-t-elle, a un coût. Un coût immense. Elle parle même d’un véritable « complot du silence » : chacun sait, mais personne ne dit. Le malade protège ses proches, les proches protègent le malade, et dans cette protection réciproque se creuse une solitude toujours plus grande. Elle le clame devant son auditoire avec force : « Le silence a un coût, un coût immense. » Et ce coût n’est pas seulement psychologique : il est relationnel, existentiel, presque éthique.

Ce constat trouve un écho saisissant dans le roman de Bernhard Schlink. Dès l’annonce de sa maladie, Martin est saisi par un vertige qui dit déjà l’irréversibilité de la situation :

« Ce qu’il n’aurait pas appris n’aurait pas existé. »

Comme si savoir revenait à faire advenir la catastrophe. Comme si la vérité ouvrait une brèche impossible à refermer. Bernhard Schlink donne à entendre cette sidération première, ce moment où la vie bascule sous le poids d’une phrase médicale.

Martin hésite alors à parler à sa femme, à son fils. Non par lâcheté, mais par amour. « Dans quelques heures à peine, il se retrouverait face à sa femme et à son fils. Comment s’y prendre ? » Et pourtant, cette retenue soulève une question décisive : peut-on aimer sans dire ? Les deux auteurs, chacun à leur manière, répondent non. Parce que ne pas dire, c’est aussi priver l’autre de la possibilité d’entrer dans la vérité du lien.

La vérité comme acte de soin

L’un des moments les plus saisissants du témoignage de Muriel Derome concerne une petite fille de six ans plongée dans le coma après un accident qui a coûté la vie à son père et à son frère. Tout l’entourage répète qu’il ne faut surtout pas le lui dire. Et pourtant, la mère finit par choisir la vérité :

« Tu sais, je n’ai parlé de rien tous ces jours-ci, mais il faut que tu saches que quelque chose de terrible s’est passé, ton papa et Hugo sont morts dans l’accident que tu as eu. Et moi, j’ai très envie que tu reviennes vivre avec nous. S’il te plaît, je t’aime de tout mon amour, ce sera une vie sans eux, mais reviens. »
Et l’enfant sort du coma.

Il ne s’agit pas ici de faire de cet épisode un miracle au sens strict. Il faut au contraire en mesurer la portée anthropologique et reconnaître que même dans l’inconscience apparente, l’être humain demeure un être de relation. Et cette relation se nourrit de vérité. Dire le réel, ici, ne relève pas de la brutalité ; c’est une forme de reconnaissance de l’autre comme sujet, même douloureux.

Chez Bernhard Schlink, cette intuition prend une forme plus intérieure. Le personnage de Martin comprend peu à peu que ce qui l’effraie n’est pas seulement la mort, mais ce qui resterait non-dit. Il voudrait pouvoir donner à sa mort une forme en accord avec sa vie :

« Si seulement il pouvait donner à sa mort une forme en accord avec sa vie… »

Il voudrait même habiter sa mort, et non simplement y succomber, la « vivre », et non simplement en mourir :

« La mort était pire que toute autre chose, parce que toute autre chose pouvait être vécue, mais pas la mort. »

La mort n’est donc pas seulement un événement biologique : elle engage une manière d’habiter le temps qui reste.

La fin de vie comme intensification du lien

Ce que révèle avec force Muriel Derome, c’est que la fin de vie n’est pas seulement un temps de dégradation. Elle peut être aussi, paradoxalement, un lieu d’intensification du lien. Elle insiste sur le fait que le silence n’épargne pas : il isole, il diffracte les émotions, il alimente les regrets. À l’inverse, la parole, quand elle est juste, peut ouvrir un espace de paix.

Elle distingue ainsi deux types de morts : celles marquées par le non-dit, laissant derrière elles culpabilité et regrets ; celles où la parole circule, ouvrant paradoxalement à « plus de vie ». Le récit de Lili, jeune patient enfermé dans son corps, mais capable d’émerveillement, en est une illustration bouleversante. Il renverse une idée profondément ancrée : parler de la mort ne tue pas la vie, il la rend plus intense. « J’ai tellement aimé que je suis prêt », dit-il par clignements d’yeux à ses parents, enfin entrés dans la vérité.

Chez Bernhard Schlink, une résonance très proche apparaît lorsque, au fil de son affaiblissement, il en vient à rechercher une simplicité essentielle : « Être encore auprès des deux, leur montrer son amour […] savourer le soleil […] – rien de plus. C’était assez. » Cette concentration existentielle rejoint précisément l’intuition de Muriel Derome : la fin de vie ne diminue pas l’existence ; elle la ramène à l’essentiel : aimer et être présent.

L’amour, l’impuissance et la transmission

Les proches, rappelle Muriel Derome, sont souvent pris dans une tension presque insupportable : vouloir que la vie continue et souhaiter en même temps que la souffrance cesse. Ce conflit intérieur – « Suis-je un monstre ? » – n’est pas une défaillance morale ; il est une des formes les plus douloureuses de l’amour. Car l’amour supporte mal d’être inutile, et pourtant il n’a pas toujours le pouvoir de guérir.

Dans Ce qui reste, cette ambivalence traverse les scènes les plus ordinaires. Ulla demande à Martin : « Qu’est-ce que tu veux faire à présent ? » comme si l’action pouvait encore répondre à l’irréparable. La réponse est moins une solution qu’une attitude : demeurer. 

Chez Gerhard Schlink comme chez Muriel Derome, l’amour véritable ne supprime pas la souffrance – ce qui est impossible – mais reste présent malgré elle.

Cette fidélité ouvre aussi une dimension spirituelle. Face à la mort, une quête de sens émerge toujours, observe Muriel Derome, indépendamment des croyances. Chez Bernhard Schlink, elle se cristallise dans une formule décisive : « Seuls les vivants peuvent donner aux vivants. » La mort interroge ainsi la transmission : qu’est-ce qui passe encore d’un être à l’autre avant l’interruption définitive ?

Une alchimie entre soin et écriture

À première vue, tout oppose la psychologue et le romancier. Le soin relève de la présence concrète, de l’écoute incarnée, de l’ajustement à l’autre dans l’instant : s’asseoir, se mettre à hauteur, tolérer les silences, accueillir les larmes. L’écriture relève de la distance, de la médiation, de la reconstruction : explorer les contradictions intimes, les hésitations, les non-dits.

Et pourtant, une même vocation les rapproche : créer un espace où la vérité peut advenir. C’est précisément ce que vise L’Humain au Cœur du Soin à travers ses ateliers de lecture et ses groupes de réflexion : faire de la littérature un espace thérapeutique où soignants, proches-aidants et accompagnants peuvent habiter leurs propres silences, leurs propres vérités. La bibliothérapie, en croisant expérience clinique et fiction littéraire, permet de nommer l’innommable, de penser l’impensé, de préparer les gestes justes face à la finitude.

Le soin apporte l’incarnation ; l’écriture, la forme transmissible. Ensemble, ils transforment la souffrance en relation. Au fond, ce que montrent Muriel Derome et Bernhard Schlink, c’est que la fin de vie n’est pas seulement un terme, mais un moment de vérité. Un moment où l’on peut encore dire : merci, pardon, je t’aime. Peut-être est-ce cela, finalement, ce qui reste.

Pour aller plus loin

Le travail de Muriel Derome s’inscrit dans plus de vingt années d’accompagnement d’enfants, de familles et de soignants confrontés à l’épreuve de la maladie grave et de la fin de vie. Elle partage cette expérience sur son site psyforcedevie.fr, où l’on retrouve ses réflexions, ses interventions et l’annonce de son prochain spectacle Seule en scène, qui prolonge par la parole vivante ce travail essentiel : aider à dire, aider à être, jusqu’au bout.

Couverture du livre de Muriel Derome : Accompagner l'enfant hospitalisé

À découvrir également l’ouvrage de Muriel Derome : Accompagner l’enfant hospitalisé : handicapé, gravement malade ou en fin de vie. Éd. De Boeck Supérieur, 2014.

Cet ouvrage s’appuie sur 15 ans d’expérience en réanimation pédiatrique auprès d’enfants polyhandicapés, accidentés ou en fin de vie. Il propose des repères pratiques pour accompagner l’enfant, sa famille (parents, fratrie, grands-parents) et l’équipe soignante. Comment annoncer une mauvaise nouvelle ? Aider l’enfant à verbaliser son traumatisme ? Accompagner les derniers instants et le deuil ? Prendre soin de soi comme soignant ?
Un livre-outil parfaitement accessible, enrichi d’illustrations cliniques et d’annexes.

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Publié le 4 avril 2026 – Francis Jubert – Guy Declercq

L'humain au coeur du soin

L’humain au cœur du partenariat patient

La relation est essentielle pour transformer le soin

Cet article est la synthèse textuelle de l’intervention filmée de Lisa Laroussi-Libeault lors du webinaire du 21 novembre 2023.

Dans un monde où la médecine et la technologie avancent à pas de géant, il est parfois facile d’oublier que l’essence même du soin repose sur une relation profondément humaine. Lisa Laroussi-Libeault, ancienne fonctionnaire internationale et aujourd’hui engagée dans le partenariat patient, nous invite à repenser la place de l’humain dans le système de santé. Son parcours personnel et professionnel, riche d’expériences poignantes, éclaire l’importance de la relation humaine dans le soin, au-delà des protocoles et des traitements.
Ce témoignage, nourri par des réflexions philosophiques et des expériences concrètes, nous rappelle que le partenariat patient n’est pas simplement un concept administratif, mais une véritable révolution relationnelle, nécessaire pour améliorer la qualité de vie des patients et la qualité des soins. Plongeons ensemble dans cette réflexion sur l’humain au cœur du partenariat patient.

Qu’est-ce qu’être humain ?

Pour comprendre pourquoi l’humain doit être au cœur du partenariat patient, il faut d’abord se pencher sur ce que signifie être humain. Lisa Laroussi s’appuie sur la définition du philosophe Frédéric Worms :

« Être un vivant humain, c’est avoir besoin de certaines relations et d’être considéré comme un vivant individuel et un sujet. Le soin, c’est un geste qui vient répondre au besoin vital de quelqu’un ».
(14 janvier 2022 – AFD, Des nouvelles de demain, saison 3).

Cette définition souligne que l’être humain est fondamentalement un être social, qui vit et survit grâce aux liens qu’il tisse avec les autres.
Cette idée est renforcée par un article de Bertrand Kiefer, rédacteur en chef de la Revue Médicale Suisse, qui affirme que « l’homme sain est un animal social ». Il rappelle notamment qu’une méta-analyse portant sur plus de 300 000 personnes a démontré que les individus disposant d’un fort réseau social ont 50 % de chances de survie en plus que ceux qui entretiennent peu de relations. Le manque de contact humain apparaît ainsi comme un facteur prédictif de mortalité.

Ces données scientifiques viennent appuyer une vérité essentielle : la dimension sociale et relationnelle est une composante vitale de la santé. Le soin ne peut dès lors se réduire à un geste technique ; il est d’abord et avant tout une réponse à un besoin fondamental de relation, d’attention et de reconnaissance.

Un engagement citoyen forgé dès l’enfance

Pour Lisa Laroussi, l’importance de l’humain et de la relation ne sont pas des idées abstraites, mais des valeurs profondément ancrées dans son parcours. Elle raconte comment, adolescente, elle a pris conscience des inégalités sociales en observant son propre parcours scolaire. En difficulté en mathématiques, elle a bénéficié de cours particuliers grâce à l’engagement de sa mère, une chance que tous les enfants n’ont pas. Cette expérience lui a donné une conscience aiguë des injustices et a nourri son sens de l’engagement citoyen. Elle cite à ce propos la philosophe Cynthia Fleury :

« Il n’y a pas de responsabilité propre qui ne soit intrinsèquement une responsabilité pour tous. L’existentialisme n’est rien sans la question de l’engagement éthique de l’homme. Dès lors, exister, c’est faire lien avec l’autre, c’est porter l’existence de tous comme un enjeu propre. »

Cette notion d’engagement éthique souligne que prendre soin de l’autre, c’est aussi prendre soin de la société dans son ensemble, en s’impliquant personnellement dans la réduction des inégalités et dans la construction d’un monde plus juste.

Une expérience personnelle bouleversante

À 21 ans, Lisa vit une expérience qui va profondément marquer son rapport au soin et à la relation humaine : la maladie grave de sa mère, diagnostiquée d’une insuffisance rénale nécessitant une dialyse. Cette femme forte et indépendante se retrouve du jour au lendemain connectée à une machine, dépendante d’un rein artificiel.

Pour Lisa Laroussi, il est évident qu’elle doit être présente à ses côtés. Elle interrompt ses études sans hésitation. Cette expérience de proche aidante, bien qu’elle ne connaisse pas encore ce terme à l’époque, l’a confrontée à la vulnérabilité, à la souffrance, mais également à la force de la relation humaine dans le soin. Elle partage un texte émouvant, soulignant que sa présence, bien que dépourvue de compétences médicales, constituait un complément vital au traitement. Tenir la main, regarder dans les yeux, sourire : autant de gestes simples qui permettent à la vie de circuler et à l’amour d’être présent malgré la maladie.

Dans son exposé, Lisa Laroussi insiste sur la dignité, même dans les gestes les plus intimes, parfois difficilement supportables, mais rendus possibles par l’amour et le respect. Cette expérience lui a aussi révélé la stigmatisation sociale attachée à la maladie et à la vulnérabilité, qui enferme souvent les patients dans une image de faiblesse ou de charge. Cette confrontation à la vulnérabilité humaine nourrit son engagement et sa réflexion sur la place à donner à la relation dans le soin.

La relation humaine dans le soin, le partenariat patient : une patiente est encouragée par une soignante.

Un engagement professionnel au service de l’autonomie

Avant de s’engager dans le domaine de la santé, Lisa Laroussi travaille dans la coopération internationale et l’humanitaire. Elle y développe une conviction forte : aider, ce n’est pas faire à la place, mais permettre aux autres de faire par eux-mêmes.

Elle raconte notamment une scène vécue en Haïti après un tremblement de terre :

Une femme, après des heures de marche sous un soleil écrasant, protège un sac de riz destiné à nourrir sa famille. Cette scène illustre la dignité, la force et la vulnérabilité des populations.

Un humanitaire résume parfaitement cette posture : « Notre rôle, c’est d’apprendre avec les populations, de les accompagner, et de nous réjouir lorsqu’elles n’ont plus besoin de nous. »

La tendresse, le toucher, le regard : trois dimensions fondamentales du soin

Pour illustrer cette importance de la relation, Lisa Laroussi cite plusieurs auteurs qui insistent sur la tendresse et le toucher comme des besoins fondamentaux :

  • Jean Siofaquin, psychologue et psychothérapeute, souligne que la tendresse et le toucher participent au besoin de se sentir rassuré, sécurisé et apaisé.
  • Alexandre Lacroix, directeur de la rédaction de Philosophie Magazine, évoque une forme de caresse ni érotique ni sexuelle, mais essentielle pour que la personne âgée se sente vivante.
  • Bernard Sablonnière, médecin biologiste, rappelle que le regard est aussi crucial, le cerveau possédant une zone spécialisée dans la détection du regard, de la caresse, de la parole douce, de l’empathie et du calme.

Elle conclut cette partie en citant Cynthia Fleury, qui parle de la « clinique de la dignité* » et affirme que le manque de dignité institutionnalisé provoque inévitablement des atteintes à la santé physique et mentale. Une politique de la dignité doit donc s’appuyer sur une clinique qui dénonce les contradictions et renouvelle le rapport de soin au corps et aux personnes.

(*) La clinique de la dignité, Seuil, 2023.

La rencontre : un acte fondamental du soin

Lisa Laroussi s’appuie sur La rencontre de Charles Pépin pour définir ce qu’est une véritable rencontre.

Une rencontre suppose une disponibilité intérieure, une écoute sincère et une ouverture à l’autre. […] Une vraie rencontre agrandit notre regard sur le monde.

Dans nos organisations, le temps relationnel est souvent sacrifié au profit de la performance. Or, sur le terrain, c’est l’inverse : la relation est un levier d’efficacité.

Charles Pépin le résume ainsi :

« Nous passons notre temps à nous croiser et non pas à nous rencontrer. »

Les signes de la rencontre

  • le trouble ;
  • la curiosité ;
  • la découverte ;
  • l’élan ;
  • la transformation.

Les conditions de la rencontre

  • sortir de soi ;
  • ne rien attendre ;
  • tomber le masque.

Le partenariat patient : un modèle relationnel à expérimenter

Les remarques formulées ici s’appuient sur le ressenti des patients-ressources. Le modèle, en effet, reste encore à ce jour purement expérimental.

Le partenariat patient constitue une évolution majeure du soin. Rappelons qu’il repose sur plusieurs principes :

  • Le patient devient membre de l’équipe de soin
  • La relation évolue vers une véritable collaboration
  • Les savoirs sont complémentaires : savoir médical, savoir expérientiel…

Le patient devient dès lors acteur de sa santé.

Les bénéfices observés

  • Meilleure adhésion au traitement
  • Réduction des durées d’hospitalisation
  • Amélioration de la qualité de vie
  • Diminution des incidents
  • Amélioration des pratiques professionnelles.

Les niveaux du partenariat patient

  • les soins
  • la formation
  • la recherche
  • la gouvernance
  • les politiques de santé

Défis et résistances

L’importance de la relation au sein d’un système technicisé

Une infirmière témoigne : « On soigne avec des médicaments, bien sûr, mais aussi avec la relation. » 
Cependant, on le sait, entrer en relation implique une vulnérabilité qui peut faire peur.

Organisation et formation

Lisa Laroussi observe trois composantes, qui lui semblent évidentes :

  • La fragmentation des soins
  • Le manque de temps relationnel
  • Une formation trop centrée sur la technique.

« Un chirurgien peut être un excellent technicien, mais un piètre médecin dans son comportement. »

La coopération comme posture éthique

Marie Robert, philosophe et autrice, avance une excellente définition de la coopération :

« La coopération est l’art de relier des personnes différentes, parfois en désaccord. »

Le partenariat, dès lors, ne se décrète pas : il se pratique.

Reconnaître les injustices épistémiques

Dans sa démonstration, Lisa Laroussi évoque le concept cher à la philosophe féministe anglaise Miranda Fricker : « les injustices épistémiques ».

De quoi s’agit-il ? En un mot, il s’agit du fait de ne pas reconnaître un savoir en raison du statut de la personne. Dans le concept du soin, cela concerne directement la parole du patient.
L’enjeu est donc, en quelque sorte, « d’hybrider » les savoirs scientifiques et expérientiels.

Redéfinir la vulnérabilité

La vulnérabilité serait-elle une faiblesse ? Qu’on ne s’y trompe pas : nos fragilités peuvent réellement devenir des ressources. Cynthia Fleury parle même  de « vulnérabilités capacitaires ». Mais, pour utiliser nos vulnérabilités capacitaires comme ressources, il faut d’abord et avant tout bien comprendre le concept d’individuation. Écoutons Cynthia Fleury en parler dans une interview avec Mazarine Pingeot…

Cynthia Fleury interviewée par Mazarine Pingeot dans Les grands entretiens, LCP-Assemblée nationale.

Conclusion : le kintsugi, une métaphore du soin

Citant Hans-Georg Gadamer (Au commencement de la philosophie, Paris, Seuil, 2001), Lisa Laroussi nous rappelle ce qui peut paraître une évidence : « Le patient n’est pas un cas, mais une personne. »
Pour expliquer son point de vue, elle propose une image forte : le kintsugi, cet art japonais qui consiste à réparer avec de l’or. Les fissures restent visibles mais deviennent précieuses.
Le partenariat patient est de cette nature : c’est une alliance qui transforme les fragilités en forces.

Dès lors, ajoute-t-elle :

Osons l’humain… Certes l’humain est un risque à courir, mais ce risque rend possible la rencontre, la relation, et – in fine – permet d’accéder à une réelle qualité de soin. Un soin véritable, authentique, parfaitement digne et respectueux du vivant.

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ARTICLE ASSOCIÉ

Être humain aujourd’hui,
un exposé de Fabrice Midal.

Qu’est-ce qu’être humain aujourd’hui ? Dans notre époque dominée par la rationalité quantifiable, la question prend une dimension cruciale.

Depuis plus de quinze ans, Fabrice Midal observe et dénonce dans ses écrits l’effacement progressif de la dimension humaine dans nos sociétés, notamment dans les pratiques professionnelles et médicales.

Publié le 24 mars 2026 – Guy Declercq

BILLET DE SORTIE

Affiche de La Découvreuse oubliée, au théâtre La Reine Blanche avec Marie-Christine Barrault.

La découvreuse oubliée

Marthe Gautier et la découverte de la trisomie 21

Au théâtre La Reine Blanche

Un texte d'Élisabeth Bouchaud,
Une mise en scène de Julie Timmerman.

Avec Marie-Christine Barrault et Marie Toscan

Écoutez l’accroche de cet article

En 1958, une jeune chercheuse de 25 ans identifie le chromosome supplémentaire à l’origine de la trisomie 21. Son nom : Marthe Gautier. Pourtant, c’est celui de son collègue Jérôme Lejeune qui entrera dans l’histoire. Cinquante ans de silence, une carrière en cardiologie pédiatrique, et une reconnaissance tardive accordée par l’INSERM en 2014.
Le théâtre La Reine Blanche lui rend enfin justice avec La Découvreuse oubliée, une pièce sobre et puissante, portée par Marie-Christine Barrault, à l’affiche jusqu’au 29 mars 2026.

La découvreuse oubliée est le quatrième volet d’une série théâtrale qui s’appelle Les fabuleuses.

Denis Mechali

La Reine Blanche : un théâtre au carrefour de la science et des arts

Le théâtre La Reine Blanche occupe une place singulière dans le paysage culturel parisien. Niché dans une impasse proche de la porte de la Chapelle, il doit son existence à un parcours de vie hors du commun. Sa fondatrice, Élisabeth Bouchaud, est d’abord une brillante chercheuse, physicienne, spécialisée dans les matériaux et leurs fragilités, où la recherche fondamentale et les applications pratiques se côtoient. En 2014, elle change de cap lorsque son mari, le chercheur Jean-Philippe Bouchaud, tient une promesse faite des années plus tôt : lui offrir un théâtre…

Loin de rompre avec sa première vie, Élisabeth Bouchaud en prolonge l’esprit. Passionnée dès l’enfance par « la musique des mots » autant que par les mathématiques, elle oriente résolument la programmation de son théâtre vers la science — non pas en mode « vulgarisation », mais comme une mise en spectacle accessible de sujets qui touchent au cœur des débats éthiques et politiques de notre époque. Autrice, et parfois actrice, elle incarne à elle seule cette passerelle rare entre deux cultures, souvent perçues comme inconciliables.

Elisabeth Bouchaud, fondatrice du théâtre La Reine Blanche

© Photo : Elisabeth Bouchaud, fondatrice du théâtre La Reine Blanche.

Une série sur les femmes scientifiques spoliées

Depuis 2024, le théâtre La Reine Blanche propose un cycle de quatre pièces consacrées à des femmes de science dont le travail a été minimisé ou confisqué par leurs pairs masculins. Après Lise Meitner (chimiste juive contrainte de fuir l’Allemagne nazie), Rosalind Franklin (dont la découverte de l’ADN fut attribuée à Watson et Crick qui obtiendront, sans elle, le prix Nobel), et Jocelyn Bell (astrophysicienne dont la découverte majeure est restée dans l’ombre), c’est au tour de Marthe Gautier d’occuper la scène.

Marthe Gautier : l’histoire d’une découverte confisquée

En 1950, Marthe Gautier, alors âgée de 25 ans, travaille à l’hôpital Trousseau. Revenue d’un séjour aux États-Unis où elle a acquis une maîtrise des techniques de culture cellulaire, elle mène des expériences cruciales sur le syndrome de Down – le « mongolisme », dont son patron Raymond Turpin soupçonne une origine chromosomique. Ses travaux, réalisés avec du matériel modeste et souvent financés sur ses propres deniers, permettent une avancée décisive.
Mais c’est son jeune collègue Jérôme Lejeune, plus habile dans l’art de communiquer et de se mettre en avant, qui s’empare de ses lames au microscope, les photographie avec un meilleur équipement, et publie les résultats en plaçant son nom en premier — reléguant Marthe Gautier au second rang, celui d’une simple technicienne.
Modeste et peu encline aux joutes de la compétition scientifique, Marthe fera ensuite carrière en cardiologie pédiatrique et gardera le silence pendant un demi-siècle. Ce n’est qu’en 2014 qu’un rapport du comité d’éthique de l’INSERM rétablira officiellement les faits.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là…

La découverte du chromosome supplémentaire comme cause de la trisomie 21 a ouvert la voie au dépistage prénatal de l’anomalie – et donc, parfois, à des interruptions de grossesse. Or Jérôme Lejeune était un catholique fervent, avec un comportement proche de l’intégrisme. Il deviendra d’ailleurs l’un des fondateurs de l’association Laissez-les vivre et mènera un combat acharné contre l’avortement, au point d’être en voie de béatification, soutenu par l’Église, le pape Jean-Paul II et par la fondation qui porte son nom, toujours très active, avec parfois « quelques excès », comme le précise Élisabeth Bouchaud avec une certaine ironie et un joli sens de la litote.
C’est cette même Fondation Jérôme Lejeune qui, en 2014, lors d’assises mondiales de la génétique à Paris, dépêcha des huissiers pour empêcher Marthe Gautier — venue en train depuis Bordeaux — de prendre la parole. Intimidés, les organisateurs lui retirèrent non seulement son temps de parole, mais lui interdirent même d’assister aux journées.

La découvreuse oubliée : photo de scène avec Marie-Christine Barrault et Marie Toscan.

© Photo de scène – La Reine Blanche – La découvreuse oubliée.

Une pièce tout en nuances…

La scène d’ouverture, magnifiquement interprétée par Marie-Christine Barrault, donne le ton d’un spectacle qui n’est jamais caricatural. La pièce navigue habilement entre passé et présent, faisant s’exprimer tour à tour Raymond Turpin, Jérôme Lejeune, et une Marthe Gautier plus jeune incarnée par Marie Toscan — qui est, dans la vie, la petite-fille de Marie-Christine Barrault.
Sans dissimuler la passivité complice de Turpin ni les stratégies de communication de Lejeune, le texte reconnaît aussi les limites de Marthe Gautier elle-même, peu préparée aux règles implicites de la concurrence scientifique. Le portrait de Lejeune n’est pas purement à charge : sa part dans le travail est reconnue, même si le déséquilibre reste manifeste.
La pièce se termine sur une note révélatrice : l’acteur jouant Lejeune sort de sa poche un document et lit à voix haute : « Les enfants de Jérôme Lejeune n’ont pas donné leur consentement et considèrent la pièce comme une fiction. » Cette phrase figure également à la fin du programme.

Passé, présent…

Le lien entre des événements passés et le présent, la place claire ou plus nuancée des problématiques éthiques, sont ainsi particulièrement bien mis en lumière par ce beau travail théâtral. La Découvreuse oubliée est une invitation à interroger notre rapport à la mémoire scientifique, à la justice, et aux rapports de pouvoir qui traversent encore aujourd’hui le monde de la recherche.

La découvreuse oubliée – du 22 janvier jusqu’au 29 mars 2026
Texte : Élisabeth Bouchaud — Mise en scène : Julie Timmerman
Avec Marie-Christine Barrault et Marie Toscan
Adresse du théâtre : 2 bis passage Ruelle, 75018 Paris (le spectacle se donne à la salle Marie Curie).

Pour les informations d’accès, voir cette page.

Élisabeth Bouchaud sur Viméo.

Julie Timmerman, site Internet

Marie-Christine Barrault, sa carrière

Marie Toscan, sa carrière

Marthe Gautier, sa vie
Marthe Gautier, une vidéo sur YouTube

Jérôme Lejeune, la polémique posthume, un article du Figaro (Paul Sugy) : un autre point de vue…

La Reine Blanche et L'Humain au cœur du soin

« L’Humain au cœur du soin » connaît bien le lieu depuis novembre 2020. Sa présidente, Claire Georges, avait eu une rencontre passionnante avec Christophe Dejours, psychiatre, psychanalyste, qui mène de longue date une réflexion critique sur le travail dans le monde de la santé et son aliénation. Il avait monté un spectacle nommé L’entrée en résistance, avec l’ambition de « permettre à la pensée des soignants de se remettre en marche ». Claire Georges avait invité au spectacle un groupe d’amis, dont j’étais.
Plus tard, le 18 avril 2023, elle avait invité Christophe Dejours à venir s’exprimer au musée des moulages de l’hôpital Saint-Louis, sur le thème de « L’humain au cœur du travail vivant ».
La vidéo de sa présentation est toujours disponible sur le blog du site.

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Publié le 7 mars 2026 – Denis Mechali – Guy Declercq

BILLET DE SORTIE

Philosophie d’un spectacle

Le procès fictif de la conscience

Un spectacle conçu par Faroudja Hocini et Bruno Dallaporta

AU théâtre de La Concorde

Avec Le Procès fictif de la conscience, le Théâtre de la Concorde a proposé une soirée rare où humour et philosophie se rencontrent pour interroger notre vision du vivant. Porté par Faroudja Hocini, Bruno Dallaporta et Dominique Bourg, ce spectacle mêle théâtre burlesque, médecine et pensée écologique pour déplacer les frontières entre le corps, l’esprit et le monde.

Francis Jubert et le Dr Xavier-Bernard Nolland

Francis Jubert est philosophe praticien. Il anime avec le Dr Denis Mechali les ateliers de lecture de L’Humain au cœur du soin.
Le Dr Xavier-Bernard Nolland est un ancien praticien hospitalier d’anesthésie-réanimation de l’AP-HP.

Un lieu pas comme les autres

Le Théâtre de la Concorde est un lieu singulier que sa directrice Elsa Boublil décrit comme « pas comme les autres : un espace où l’on vient pour voir, mais aussi pour comprendre ».
Le 29 janvier 2026 s’y est déroulée une soirée exceptionnelle avec à l’affiche : Le Procès fictif de la conscience, un spectacle conçu par Faroudja Hocini et Bruno Dallaporta (médecins-philosophes, auteurs de Tuer les gens, tuer la terre), avec Dominique Bourg en vedette.
À nos yeux, il s’agit d’une performance unique, qui mériterait d’être reprise. Ce mélange rare d’humour ravageur, de rigueur philosophique et de dérision joyeuse en fait un événement parisien de qualité exceptionnelle, où le rire libère la pensée et invite à réimaginer le monde.

Synchronicités, complicité immédiate

Dès les premières minutes, l’humour installe une complicité. Faroudja Hocini ouvre sur les synchronicités – ces coïncidences troublantes où l’intérieur de la tête semble résonner avec l’extérieur.

« Levez la main, ceux pour qui cela a un sens personnel, bouleversant… Et ceux qui pensent que c’est juste statistique, parce qu’on se raconte des histoires toute l’année ! »

La salle explose de rires et de mains levées – moitié-moitié, révélant déjà les fractures entre ceux qui sentent une résonance profonde et ceux qui invoquent le hasard ou les probabilités. Un spectateur enchaîne spontanément avec une anecdote subtile et touchante :

« Il roule en voiture vers Paris, il réfléchit aux quartiers de Marseille pour un futur appartement. Son téléphone sonne : c’est une agence immobilière qu’il avait contactée un an plus tôt, qui rappelle pile à cet instant pour savoir ce qu’il cherche ! » « Dingue ! » s’exclame la foule, entre éclats de rire et murmures émus.

Ces petites histoires, racontées avec une pointe d’émerveillement ou d’ironie, posent dès le départ la question centrale : y a-t-il un sens caché dans ces coïncidences, ou n’est-ce qu’un jeu statistique ? Le public, en grande partie le même que celui qui fréquente assidûment les soirées mensuelles de « La Riposte poétique / Une seule santé », entre immédiatement dans le jeu : votes à main levée, interventions spontanées, rires fusant à chaque pirouette. Ces rendez-vous invitent justement à réenchanter le présent et l’avenir par les valeurs du soin – attention, hospitalité, réparation –, et c’est précisément cet esprit qui anime la salle ce soir.

Fanfare judiciaire et objections vaudevillesques

Le procès s’engage alors en une fanfare judiciaire burlesque. Faroudja Hocini, avocate générale théâtrale et impitoyable, met en accusation la « conscience cartésienne » – arrogante, confinée dans la boîte crânienne, surplombant le monde comme une forteresse. Les chefs d’inculpation sont accablants : intellectualisme dévitalisant, réduction des êtres vivants à de simples objets, perte du mystère et de l’unité, destruction de l’espérance, gestion protocolisée de l’humain et de la nature. Bruno Dallaporta, témoin-expert star, pense tout haut à toute vitesse, accélère ses phrases, inverse des mots dans un joyeux « surchauffe ! », et Faroudja le calme avec humour : « Calme-toi, on va traduire pour le jury, sinon on perd tout le monde ! » Dominique Bourg, avocat de la défense, plaide avec conviction la nécessité historique de ce surplomb cartésien : « Recul pour penser, maîtrise pour civiliser, anticipation pour progresser ! » Mais il se fait cueillir par des objections hilarantes, scandées comme dans un vaudeville :

« Objection retenue ! », « Pas de sexisme à la cour, monsieur l’avocat ! »,

« Retournez jouer à la marelle avec les enfants ! ».

La salle hurle de rire, applaudit, se prend au jeu comme un seul homme.

Flash info, évasion et autodérision

Les interruptions comiques sont jubilatoires : un faux flash info, annoncé avec une voix de radio alarmiste, proclame :

« La conscience s’est évadée de sa boîte crânienne ! Pas de trace de sciure, ni de disqueuse, ni de monte-charge… L’enquête est en cours ! »

La présidente fictive hurle au scandale :

« Interdiction de sortie de territoire ! Envoyez la berceuse des zuela la kidnapper, s’il le faut. »

Le public est hilare : applaudissements nourris. Avec des spectateurs qui renchérissent en improvisant des blagues.

Des indices graves, servis avec légèreté

Même les indices les plus graves sont servis avec autodérision : Bruno Dallaporta attire d’abord l’attention sur la notion de mémoire, dont le siège ne serait pas uniquement cérébral. Il prend l’exemple d’une femme espagnole âgée, ancienne danseuse de ballet, atteinte d’une maladie neurodégénérative avancée (Alzheimer) : ignorance de son propre nom, défaut de reconnaissance de ses proches, incapacité mémorielle majeure… L’équipe de neurosciences et de psychiatres lui fait écouter la musique de Tchaïkovski sur laquelle elle dansait autrefois.
Le visage de la patiente s’illumine, et elle se met à reproduire avec grâce et précision les gestes de ballet qu’elle exécutait jadis sur cet air ; une projection vidéo d’une ballerine (peut-être des archives d’elle-même) montre une synchronisation parfaite jusqu’à la posture finale. Bruno Dallaporta nous invite à nous poser la question d’une mémorisation extracérébrale, accessible et intacte malgré l’altération des circuits neuronaux centraux – un indice, non une preuve.

Allant plus loin, il évoque le ressenti de certains danseurs de ballet, qui témoignent d’un lien extracorporel, trans-spatial et trans-temporel avec une entité plus large pendant leurs pas – non réductible à une perfection technique. Le danseur X y a consacré une thèse de doctorat ; il en livre l’essence avant de donner, en quelques minutes sur scène, une preuve visuelle d’harmonie naturelle avec sa collègue de l’Opéra Bastille et cette entité diffuse. Bruno Dallaporta insiste sur le caractère indiciel de cet exemple de conscience partagée.

Faroudja Hocini et Bruno Dallaporta nous conduisent ensuite vers les états de mort imminente ou de dissociation de conscience, phénomènes régulièrement recensés en réanimation ou sous anesthésie. Les survivants à une mort imminente attestée (monitorage sophistiqué, EEG plat) décrivent une conscience augmentée : vision extérieure de leur corps et de l’environnement (trans-spatialité), défilement accéléré de pans entiers de leur vie (transtemporalité), perception accrue persistante ensuite. Nombre d’entre eux se confient à des médecins somaticiens et psychiatres pour comprendre et intégrer cet état modifié sans se désocialiser – ce qui a favorisé de nombreuses recherches et amélioré la prise en charge thérapeutique.

Photo d'une salle du théâtre de La Concorde

Ils font alors entrer une consœur psychiatre formée au chamanisme, qui crée avec le public un égrégore bienfaisant via des exercices de souffle, des vocalises et des regards : la pratique est courante ailleurs, mais ici fort inattendue. Face à une légère réserve, Faroudja Hocini précise que cette consœur accompagne des patients souffrant des mêmes affections mentales vers une amélioration réelle.

Élargissant la réflexion, Bruno Dallaporta suggère que tout dans l’univers pourrait partager cette conscience non cérébrale, l’humain possédant en plus une capacité symbolique qui lui impose le devoir de protéger ses colocataires planétaires et l’environnement. Il raconte les prouesses du blob (Physarum polycephalum), organisme unicellulaire millénaire sans système nerveux, vivant au pied des arbres et participant aux écosystèmes. Couronné deux fois du prix Ig Nobel (il n’est plus éligible), il s’oriente dans un labyrinthe pour des grains d’avoine, optimise des trajets sur une carte en relief de Tokyo mieux que des ingénieurs, transmet par contact membranaire l’itinéraire à un congénère naïf, et s’autorépare après amputation. Bruno Dallaporta relie cela au microbiote intestinal (bactéries, virus en symbiose avec nous), dont l’interactivité avec le système nerveux central et immunitaire est connue ; des modulations thérapeutiques y ont déjà réussi.

Il évoque ensuite la cicatrisation d’une plaie cutanée : processus physiologiques connus mais qui suggèrent une conscience périphérique extracérébrale garantissant l’intégrité du milieu interne.
Enfin, Bruno Dallaporta propose que la Terre elle-même recoure à une conscience diffuse pour maintenir depuis sa formation un taux d’oxygène à 21 % dans l’atmosphère, rendant la planète hospitalière malgré glaciations, éruptions, submersions et quasi-extinctions. Il nous invite à nous responsabiliser pour la protéger.

Il glisse vers la physique quantique (1900) : particules en interaction conservant leur lien malgré la distance croissante, défiant la science classique. Différents domaines exploitent ces propriétés ; pourquoi pas une analogie pour la conscience (non localisée au cerveau, trans-spatiale, trans-temporelle, partagée avec humains, animaux, plantes, minéraux…) ?

Sans culpabiliser, Bruno Dallaporta évoque des implications médicales de la faible prise en compte de cette « partie immergée » de la conscience : la transplantation d’organes, routinière en France depuis des décennies. Bénéfice clair pour le receveur (vie reprise, hors lourdeur des immunosuppresseurs) et la société (économie sur dialyse). Mais, quid du donneur et de ses proches ? Prélèvements sur mort cérébrale (EEG plat, absence d’opposition au registre national), où seul le cerveau est dysfonctionnel. Si l’on admet une conscience diffuse non localisée, la question métaphysique se pose sur ce critère. Certains pays comme l’Espagne s’en affranchissent : arrêt thérapeutique puis prélèvements rapides (moyenne 9 organes/donneur). Les États généraux de la bioéthique approchent ; Bruno Dallaporta nous invite à nous y intéresser à la lumière des indices exposés, sans militantisme.

Aristote en filigrane

Sous cette légèreté pétillante et cette dérision libératrice, la profondeur philosophique frappe par sa justesse. Ce procès fictif de la conscience est en réalité un procès intenté aux Lumières, et singulièrement à Descartes, dont la formule emblématique – hélas sous-exploitée ce soir-là – résume parfaitement l’enjeu : « Je connus que j’étais une substance dont toute la nature ou l’essence n’est que de penser » (Méditations métaphysiques). Accuser cette conscience réduite à une « chose pensante » (res cogitans), séparée du corps (res extensa) et du monde, c’est dénoncer un réductionnisme profond qui a figé le vivant en mécanique inerte, le corps en simple machine obéissante, et la nature en objet à mesurer, prévoir et dominer. Hocini et Dallaporta dissèquent ce legs…

Ce qui devait être une distance temporaire pour mieux comprendre le monde est devenu une posture définitive de surplomb, menant au désenchantement weberien du monde, à la suprématie du calcul sur l’intuition, et finalement à la catastrophe écologique contemporaine.

L’entreprise de Faroudja Hocini et Bruno Dallaporta dialogue subtilement – et de manière frappante – avec Aristote, même si ce rapprochement n’a pas été explicitement formulé lors de la soirée. Il s’impose pourtant avec évidence. Dans le De Anima (Traité de l’âme), Aristote conçoit l’âme (psychê) non comme une entité prisonnière du crâne, mais comme la forme substantielle animant le corps entier – une hylé (matière) informée par une entéléchie (acte). L’âme opère par une triple causalité : végétative (croissance, nutrition, reproduction – partagée avec les plantes), sensible (perception, désir, mouvement – commune aux animaux), et intellective ou noétique (pensée abstraite, contemplation – propre à l’humain). Mais cette tripartition n’est pas hiérarchique au sens d’une stratification verticale (tête en haut, corps en bas) : elle est immanente, distribuée dans tout l’organisme. L’âme végétative est partout dans le corps qui se nourrit et se répare ; l’âme sensible anime la perception et le mouvement, si bien qu’on peut dire que l’animal « pense avec ses pieds » dans la locomotion qui explore et fuit le danger ; l’âme intellective culmine dans la pensée, mais s’appuie sur le sensible et le corporel – la main, par exemple, est « l’organe des organes », le prolongement propre de la pensée pratique, outil qui saisit les idées dans la matière même.

Cette vision aristotélicienne résonne profondément avec la conscience élargie défendue ici : non locale, trans-spatiale, imaginative, capable d’auto-unifier un domaine de sens et d’improviser au-delà des mécanismes visibles. Comme chez Aristote, la conscience n’est pas confinée à la tête ; elle imprègne le corps entier, relie le vivant à son environnement, et permet une unité finalisée (téléologique) qui dépasse la causalité efficiente cartésienne. Le blob qui improvise un trajet optimal, la Terre qui maintient son habitabilité par des métamorphoses non darwiniennes, la cicatrisation qui réinvente une continuité malgré les obstacles, les EMI (Expériences de Mort Imminente) où la conscience voyage hors du corps – tout cela évoque une psychê aristotélicienne : forme animante qui unifie les parties en un tout signifiant, qui « pense » avec le corps, avec le vivant, avec le cosmos. Entre ce procès moderne et le Stagirite*, il y a plus qu’une analogie : une filiation souterraine qui réenchante le monde, reliant humain, animal, végétal et Terre en un continuum de sens et d’improvisation, loin du dualisme cartésien qui a dominé l’Occident moderne.
(*) Nom par lequel on désigne parfois Aristote, né à Stagyre, cette ancienne ville de Thrace.

Verdict et conversion joyeuse

Le public vote avant/après – basculement net vers la conscience élargie. Interventions fusent : médecine chinoise, Pachamama, bataille citoyenne de Malaucène. L’atmosphère cabaret philosophique culmine en une joie contagieuse.
Verdict collectif : conversion joyeuse.

Oui, nous avons trahi Descartes en rigidifiant sa distance. Place à une conscience non locale, dans le corps, le vivant, la Terre – enjeu éthique : soin des non-humains, « Parlement du soin ».

Un rituel qui résonne encore

Cette soirée fut un rituel thérapeutique, poétique et politique, où l’humour et la dérision désamorcent la lourdeur métaphysique. Le public repart transformé, rieur, complice. Notons enfin la proximité entre cette «  Riposte poétique  », émanation de la Chaire de Philosophie à l’Hôpital, et L’Humain au cœur du soin : deux espaces de réflexion libre où médecins, philosophes et un public éclairé échangent sans entraves, pour inventer ensemble un soin élargi, humain, et un monde plus fraternel.

Puissions-nous revoir ce procès fictif ici ou ailleurs. Il l’a été pour notre plus grand bonheur dans ce lieu hybride qu’est le Théâtre de la Concorde, qui mêle avec une grande richesse art, débat citoyen et réflexion engagée, dans une programmation variée et audacieuse qui confirme son rôle unique : un théâtre dans lequel l’on vient non seulement voir, mais aussi pour comprendre et agir ensemble.

Informations pratiques

Création : Faroudja Hocini et Bruno Dallaporta de la Riposte poétique : les valeurs du soin sont les valeurs de demain.
Avec Dominique Bourg, philosophe des sciences de la Terre.
Les comédiennes : Clara De Gasquet, Louise et Adèle.
Danse et chorégraphie : Florent Cheymol (psychologue clinicien, docteur en psychologie clinique et auteur d’une thèse sur la transe en danse) et Margritte Gouin.
Avec la participation de Laurence Lukas-Skalli, médecin, chamane.
Chant : Vio.
Mis en scène avec la complicité de Jean Vallette.
Le clin d’œil de Stéphanie Pillonca.

Le théâtre de la Concorde, le premier théâtre municipal de Paris

Imaginé par Anne Hidalgo, Maire de Paris, et Elsa Boublil, nommée à sa direction, le Théâtre de la Concorde est le premier théâtre municipal, en régie directe de la Ville de Paris.

Un théâtre pas tout à fait comme les autres : si on y joue des histoires, c’est pour mieux les partager. On écoute et on débat pour mieux comprendre le monde qui nous entoure. Chacune et chacun y a sa place sans être cantonné à un rôle. De spectateur à acteur, il n’y a qu’un pas. Toutes les paroles, toutes les audaces sont les bienvenues. L’art est un moyen de les mettre en scène, de les faire entendre. Pour nous éclairer et nous rassembler.
De nombreux publics sont concernés par des tarifs préférentiels ou par la gratuité.

Jardins des Champs-Élysées – 1-3 Av. Gabriel, 75008 Paris
Accueil et billetterie : 01 71 27 97 17 (du lundi au samedi de 8 h à 18 h)

OUVERT
Du mardi au samedi en fonction de la programmation

FERMÉ
Le dimanche, le lundi et les jours fériés

Site Internet du théâtre

Adresse e-mail : 
theatredelaconcorde@paris.fr

Sources d’information : le site Internet du théâtre de la Concorde.

ARTICLE ASSOCIÉ

Tuer les gens, tuer la terre, passion euthanasique et crise écologique,
Un ouvrage de Bruno Dallaporta et Faroudja Hocini, une recension de Francis Jubert.

Un livre surprenant autant que déconcertant qui donne une nouvelle coloration à l’écologie humaine. Un bel exemple de pensée complexe qui conduit son lecteur à élargir son champ de conscience et à se positionner dans un monde où « tout est monté à l’envers ».

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Publié le 18 février 2026 – Francis Jubert – Guy Declercq

Cette section est conçue pour enrichir et approfondir les sujets abordés dans nos articles principaux. Elle propose des compléments d’information précieux ainsi que des réflexions qui vous permettront de mieux comprendre et d’explorer les thèmes qui nous passionnent.

L'adieu au visage, un roman de David Deneufgermain

L’Adieu au visage

Un récit de David Deneufgermain,
Un fil rouge de Francis Jubert.

Pendant la crise Covid,
des patients sont morts seuls, SANS UN ADIEU,
sans un dernier regard, sans rituel.

256 pages, Éditions Marchaly,
20 août 2025 / ISBN : 978-2381340647

Écoutez l’accroche de cet article

Mars 2020. La France se confine. Dans tous les hôpitaux du pays, il faut prendre des décisions et agir vite. En première ligne, un psychiatre partage son temps entre son équipe mobile qui maraude dans une ville fantôme à la recherche de marginaux à protéger, et les unités Covid où les malades meurent seuls, privés de tout rite. Chacun cherche des solutions et improvise. Quand les protocoles interdisent le dernier regard, que reste-t-il du soin ? Dans L’Adieu au visage, David Deneufgermain transforme son vécu en un récit tendu, éthique et profondément humain. Face à la gestion industrielle de la mort, le soignant cherche à rouvrir des brèches – pour que le visage de l’autre ne disparaisse pas derrière le masque des décrets.

Francis Jubert

Avant de se plonger dans L’Adieu au visage, nous n’avions jamais rien lu de tel sur la pandémie. Il y a la voix de l’urgence de David Deneufgermain, le prisme de sa profession de psychiatre et son attention aux liens et aux rituels. Cinq ans après le premier confinement, il nous est apparu qu’il était temps de publier un texte qui lève le tabou sur cette période, pense le trauma collectif de l’isolement, rende hommage aux soignants et honore les morts.

[ Propos de l’éditrice Clémence Billault – Les Éditions Marchialy, une histoire de famille ]

Un roman du soin sous le signe de la mort

Il fallait sans doute un psychiatre en soins palliatifs pour transformer la sidération de la crise sanitaire en matière littéraire. Avec L’Adieu au visage, David Deneufgermain livre bien plus qu’un journal de bord : un texte brûlant, haletant, où la voix du soignant affronte l’invisible, la mort omniprésente et l’interdit. Entre mars et mai 2020, lorsque les protocoles ont figé le soin derrière des portes closes et des masques, l’auteur consigne cette expérience d’enfermement :

« La famille ne pourra en aucun cas voir le corps…
– Ce sont les directives, elles s’imposent à nous.
– Non, Éric, nous devons ouvrir une brèche dans ce protocole, sans quoi nous allons nous abîmer. » À chaque scène se pose la même question : comment continuer à soigner quand la mort impose son tempo et que les règles interdisent jusqu’au dernier regard sur le défunt ? »

L’hôpital-forteresse et la gestion industrielle de la mort

L’hôpital devient une « forteresse », les unités Covid des lieux où l’on meurt seul, sans toilette mortuaire ni rituel, tandis que dehors les maraudes tournent dans une « cité fantôme », à la recherche des sans-abri qui semblent avoir « disparu ». La mort ne se manifeste pas seulement au moment du décès, mais imprègne tout le parcours : pénurie de paracétamol qui rend la douleur insupportable, décisions NTBR (Not To Be Reanimated) qui trient les vies à sauver, menaces d’« overdose au foyer » lancées par un jeune de la rue qui annonce qu’il mettra fin lui-même à ses souffrances si on ne le soulage pas, chambres où l’on devine qu’un patient « vient de décider de tout arrêter ». Elle s’invite jusque dans les gestes les plus techniques : le bruit de la fermeture éclair d’une housse, la mise en bière immédiate imposée par les décrets, les corps directement conduits au camion frigorifique. La gestion industrielle des morts devient un personnage à part entière du livre, contre lequel le soignant tente de se dresser.

Défenses et brèches dans l’anonymat

Face à cette « grande mortalité », le narrateur développe des défenses : « surdité pare-balles », regard baissé aux urgences où « regarder le visage arrête » et où l’on finit par « parler à tous les visages » sans avancer, refus de reconnaître les visages pour pouvoir continuer à travailler. Mais ces protections ont un prix : elles menacent d’atteindre au cœur même du soin, qui est d’affronter la vulnérabilité de l’autre, vivant ou mort. C’est ici que le livre croise, discrètement mais profondément, la pensée de Levinas : le visage de l’autre, même défunt, appelle une responsabilité qui interdit de le réduire à un objet de protocole. Lorsque le narrateur accepte de déhousser un corps pour permettre à un fils de se recueillir, ou quand un aide-soignant enlève son masque pour sourire à un mourant en lui murmurant « ça va aller », il rétablit fugitivement ce face-à-face éthique que la pandémie tentait d’abolir.

Parmi les éclats les plus poignants, le souvenir de Serge, ce SDF qui portait en permanence les lunettes de son père décédé : « Le jour de la disparition de papa, Serge les apposait sur sa dépouille. Au moment de fermer le cercueil, il les a récupérées, mises sur son nez et il ne les a plus jamais quittées. Il disait papa continuera de voir à travers moi. » Ce geste, simple et déchirant, fait surgir un regard qui traverse la mort et l’anonymat imposés par la crise.

Un autre moment marquant : l’échange avec un magistrat qui ouvre le dossier psychiatrique, persuadé de pouvoir comprendre de quoi il en retourne grâce aux notes transmises. Le soignant entendu lui oppose que « l’essentiel du travail psychothérapeutique résiste à la prise de notes et à sa transmission à un tiers » ; que le silence partagé, « fruit de dix ans de travail », est une conquête, non un symptôme à consigner ; qu’il faut « faire entendre la complexité » plutôt que de la simplifier pour un juge. Cette scène rappelle que le vivant, dans sa parole muette ou dans ses silences, échappe toujours à la réduction administrative – et que l’écriture littéraire, elle, peut tenter de le restituer sans le trahir.

L'Adieu au visage de David Deneufgermain, un roman du soin et de la mort

© depositphotos.com

L’écriture comme adieu différé

La dimension littéraire du texte tient justement à cette tension : David Deneufgermain n’empile pas les scènes de catastrophe, il écrit l’effort têtu pour ouvrir des brèches dans la mécanique de la mort. En rendant anonymes les personnes rencontrées, en « fabriquant des masques pour protéger leurs porteurs », il transforme son témoignage en acte de soin différé : faire exister, par les mots, ceux que les protocoles ont condamnés à disparaître sans visage. La littérature devient alors un lieu où l’on peut enfin dire adieu.

Psychiatre français, David Deneufgermain exerce à l’interface de la psychiatrie, de l’accompagnement de la fin de vie et du travail auprès des personnes en grande précarité. Sa pratique clinique l’a conduit à intervenir dans des contextes de vulnérabilité extrême, où se croisent souffrance psychique, maladie somatique grave et isolement social.
Durant la crise sanitaire de 2020, son expérience au sein des unités hospitalières confrontées à la mortalité massive nourrit une réflexion profonde sur l’éthique du soin, la place du visage, le rôle des protocoles et les mécanismes défensifs des soignants. Cette traversée donnera naissance à son livre L’Adieu au visage, texte à la frontière du témoignage clinique et de la littérature.
Son travail se situe dans une perspective humaniste, attentive à la singularité des patients et à la dimension irréductible de la relation thérapeutique. À travers l’écriture, il prolonge le geste clinique : rendre compte de ce qui, dans le soin, résiste à la réduction administrative et technique.

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Publié le 12 février 2026 – Francis Jubert – gdc

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Couverture de Jours sans faim, un livre de Lou Delvig

Jours sans faim

Un récit de Lou Delvig,
Un fil rouge de Francis Jubert.

Autour de l'anorexie :
corps, silence, présence

180 pages, Grasset,
14 mars 2001 / ISBN : 978-2744149993

Écoutez l’accroche de cet article

Dans Jours sans faim, Lou Delvig nous plonge au cœur de l’anorexie mentale, cette expérience qui dépasse celui ou celle qui la traverse. Elle décrit avec une sobriété saisissante comment le corps cesse d’être vécu pour devenir un territoire à surveiller, à maîtriser, à contrôler. Comment la mort s’installe, tangible, au creux du ventre. Comment l’isolement se referme peu à peu.
Mais ce récit n’est pas qu’un témoignage de la maladie. C’est aussi l’histoire d’une rencontre décisive : celle d’un médecin qui, par une parole simple et vraie, a su rejoindre Lou là où elle se trouvait. Une parole qui ne juge pas, ne menace pas, mais qui pose une limite et rouvre un chemin vers la vie.

Francis Jubert

Laure a 19 ans. Elle est anorexique. Hospitalisée au dernier stade de la maladie, elle comprend peu à peu pourquoi elle en est arrivée là. Le récit raconte trois mois d’hôpital, trois mois pour rendre à la vie ce corps vidé, trois mois pour capituler, pour guérir. La guérison de Laure, c’est aussi l’histoire de sa rencontre avec le médecin qui la prend en charge, peut-être le seul qui puisse entendre sa souffrance, cette part d’enfance à laquelle elle n’arrive pas à renoncer…

« C’était quelque chose en dehors d’elle qu’elle ne savait pas nommer. Une énergie silencieuse qui l’aveuglait et régissait ses journées. Une forme de défonce aussi, de destruction ».

Une force qui dépasse ma volonté

L’anorexie mentale se présente d’emblée comme une expérience qui dépasse la personne qui en souffre. Quelque chose agit, impose son rythme, organise le quotidien, sans pouvoir être immédiatement identifié ni formulé. Le corps devient alors le lieu d’inscription de cette force obscure, à la fois contraignante et nécessaire, destructrice et structurante.
Le refus de s’alimenter ne relève pas d’un simple trouble du comportement alimentaire : il constitue une manière de tenir, de se maintenir face à une réalité vécue comme envahissante.

Ce corps est un territoire étranger

Dans Jours sans faim, Lou Delvig n’élabore pas une théorie de l’anorexie. Elle en décrit plutôt l’expérience intérieure, dans ce qu’elle a de plus immédiat et de plus opaque. Le corps cesse progressivement d’être un lieu vécu pour devenir un territoire étranger, surveillé, maîtrisé, tenu à distance. Cette maîtrise ne recherche pas le plaisir : elle constitue une condition de survie psychique. Elle permet de contenir une angoisse diffuse, de donner une forme à ce qui, autrement, resterait sans contours.

La mort est une présence intime

Ce travail de contrôle s’accompagne d’un rapport singulier à la mort, non comme horizon abstrait, mais comme présence intime, presque tangible :

« La mort battait dans son ventre, elle pouvait la toucher. »

La mort n’est pas ici pensée ni fantasmée : elle est ressentie, incorporée, installée au cœur même du corps. Paradoxalement, elle devient un repère, là où tout vacille.

Isolement et effacement subjectif

Le retrait du corps entraîne un retrait du lien. L’anorexie isole, enferme dans une relation exclusive à soi-même, où toute intervention extérieure peut être vécue comme une menace. Le regard de l’autre, notamment médical, vient rappeler brutalement la réalité du corps, parfois au prix d’une violence symbolique difficilement supportable.

« Un sac d’os sur un lit d’hôpital, voilà ce qu’elle est. Voilà tout. »

Cette réduction à l’état corporel, bien que nécessaire dans l’urgence du soin somatique, peut aussi accentuer le sentiment d’effacement subjectif.

Jours sans faim : une écriture de la retenue

L’écriture, dans ce contexte, ne constitue pas encore une véritable prise de parole. Elle s’inscrit plutôt dans un entre-deux, à distance de l’explication comme de la confession. Écrire permet de maintenir une présence minimale, de ne pas disparaître totalement. La langue est resserrée, sobre, sans pathos. Chaque phrase semble soumise à la même économie rigoureuse que le corps qu’elle décrit. Rien ne déborde, rien n’est gratuit.

La parole du médecin : un point de bascule

Le texte ne se réduit pourtant pas à cette expérience limite. Une autre figure apparaît, discrète mais décisive : celle du médecin. Non comme simple technicien du corps, ni comme détenteur d’un savoir inaccessible, mais comme celui qui introduit une parole de vérité, sans détour.
Lou Delvig le reconnaît sans ambiguïté :

« Il lui a sauvé la vie, c’est ainsi. »

En lui faisant entendre, simplement, qu’elle mourrait si elle continuait, il ne brise pas la personne, il la rejoint à l’endroit même où le corps était devenu un champ de bataille silencieux.

Une parole qui fait la différence

Ce geste médical est essentiel. Il ne relève ni de la menace ni de la morale, mais d’une parole adressée, tenue, incarnée. À partir de là, quelque chose se déplace. Le corps cesse d’être uniquement le lieu du contrôle et de la mort pour redevenir, progressivement, un lieu possible de vie. Grâce à ce praticien hospitalier, écrit-elle encore, elle a retrouvé le « goût de vivre ».

Me retrouver,
retrouver une personne vivante…

À travers Jours sans faim se dessine ainsi une approche du soin fondée sur la retenue et la présence juste. Une approche où le soin ne se réduit pas à la restauration des fonctions vitales – indispensable mais insuffisante — et suppose une véritable rencontre, une parole qui pose une limite et rend possible une issue. Là où le symptôme occupait tout l’espace, une autre forme de présence peut advenir : fragile, incertaine, mais vivante.

Lou Delvig est le pseudonyme sous lequel écrit Delphine de Vigan lorsqu’elle aborde de manière plus directe et autobiographique l’expérience de la maladie psychique. Née en 1966, l’écrivaine, qui vit à Paris, joue un rôle essentiel dans la littérature française contemporaine, avec une œuvre qui s’intéresse aux vulnérabilités individuelles, aux silences familiaux et aux fractures de l’existence.

Elle est notamment l’autrice de romans marquants tels que No et moi, Rien ne s’oppose à la nuit, D’après une histoire vraie ou encore Les Loyautés, dans lesquels elle explore les mécanismes de la mémoire, de l’emprise et de la vulnérabilité psychique.

Le recours au pseudonyme semble marquer une frontière symbolique entre la fiction romanesque et une écriture plus dépouillée, tournée vers l’expérience vécue. Sous ses deux noms, l’œuvre de Delphine de Vigan interroge avec constance le lien entre l’écriture, la vulnérabilité et la possibilité de se reconstruire.

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Publié le 5 février 2026 – Francis Jubert – gdc

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Couverture de Folcoche d'Émilie Lanez chez Grasset

Écrire pour soigner ou pour blesser

Le pouvoir du récit dans « Vipère au poing  » et la fabrication de Folcoche.

D'après le livre d'Émilie Lanez :

FOLCOCHE, Le secret de « Vipère au poing »,
enquête sur un meurtre littéraire.

Éditions Grasset, 1/10/2025 – 286 pages

Écoutez l’accroche de cet article

Vipère au poing d’Hervé Bazin, succès littéraire depuis 1948, dépeint une enfance martyrisée par une mère cruelle surnommée Folcoche. Ce roman d’apprentissage, vendu à cinq millions d’exemplaires et adapté au cinéma, a propulsé Hervé Bazin à la tête de l’Académie Goncourt.

Pourtant, tout est faux. L’enquête d’Émilie Lanez révèle un « féminicide littéraire ». Avant sa gloire, Bazin fut un délinquant multirécidiviste : fugues, vols, escroqueries, menaces. Condamné par les tribunaux, interné en psychiatrie, emprisonné des années à Clairvaux, il terrorisa sa famille de notables. Sa mère Paule tenta maladroitement de le sauver. Pour se venger, il la transforma en figure haïssable.

Francis Jubert

Une œuvre longtemps perçue comme un récit victimaire

Le roman d’Hervé Bazin, Vipère au poing, a longtemps été perçu comme le récit bouleversant d’une enfance martyrisée, la confession brute d’un fils soumis à la cruauté d’une mère despotique. La figure de Folcoche, incarnation d’une maternité empoisonnée, s’est inscrite durablement dans la mémoire collective comme l’archétype de la mère maltraitante.
Pourtant, la lecture qu’en propose Émilie Lanez dans Folcoche renverse cette perspective. Loin du témoignage héroïque d’une victime, le roman apparaît comme une arme littéraire : l’œuvre d’un mythomane, d’un manipulateur qui utilise la fiction pour régler ses comptes et imposer au réel sa propre légende.

L’analyse proposée par Émilie Lanez dans Folcoche invite à reconsidérer radicalement l’interprétation traditionnelle du roman. Loin d’un simple récit victimaire, le roman apparaît comme une construction narrative orientée, dans laquelle l’auteur mobilise la fiction afin de réécrire son histoire personnelle et d’imposer une version subjective des faits.

Un règlement de compte, un meurtre écrit

Dès les premières pages, Émilie Lanez précise le diagnostic : Paule Hervé-Bazin « fut la victime, rendue éternelle par la littérature, d’un diabolique chantage, la cible d’un meurtre écrit  ». Le mot est fort : un meurtre, qui ne renvoie pas à une atteinte du corps, mais une destruction discursive de la personne réelle.

Vipère au poing est ainsi « la construction perverse d’un manipulateur, l’œuvre maléfique d’un mystificateur mal-aimé et amputé de sentiments ». L’animal-totem du livre, le serpent saisi à mains nues et brandi au visage de la famille, est la « représentation symbolique de la mère détestée ». Folcoche est arrachée à la dignité humaine pour devenir un reptile : geste de déshumanisation, préalable nécessaire à la mise à mort imaginaire.

Une stratégie de la dissimulation et du mensonge

L’auteur « affuble ses cibles de masques transparents  » : chacun se reconnaît et chacun est blessé. Mais tout le roman repose sur une stratégie du mensonge. L’oncle Michel constate que « Jean ment souvent » et bientôt ce mensonge devient son activité principale. L’action, étirée sur trois années, est en réalité concentrée sur une seule, et près de quinze années de sa vie sont escamotées, dissimulant ainsi ses internements, ses délits et ses troubles psychiatriques. Le roman détourne le regard des archives cliniques et sociales pour imposer sa propre version.

L’intrigue, présentée comme s’étendant sur trois années, se concentre en réalité sur une période plus brève, tandis que de larges segments de la biographie de l’auteur — incluant internements, infractions et troubles psychiatriques — sont occultés. Cette omission contribue à produire un récit cohérent et victimisant, au détriment d’une restitution fidèle du contexte clinique et social.

Comment la mère réelle disparaît derrière son double monstrueux…

Ainsi s’opère une inversion des rôles : le fils instable et violent devient la victime héroïque, la mère inquiète et protectrice se transforme en monstre. Par l’écriture, l’auteur déplace la culpabilité, redistribue les rôles et fabrique sa propre innocence. Ce geste n’est pas seulement psychique : il est stratégique. Émilie Lanez montre que la rédaction du roman s’inscrit directement dans la réaction à l’interdiction judiciaire de 1937 , devenant instrument de punition familiale et de reconquête symbolique. L’alliance avec l’éditeur Grasset contribue à ce triomphe public, imposant une amnésie collective : le personnage se substitue à l’homme, Folcoche devient la vérité reçue, et la mère réelle disparaît derrière son double monstrueux .

Le roman fonctionne donc comme un féminicide ou matricide littéraire : ce n’est pas le corps qui est tué, mais la mère réelle, transformée en monstre par l’écriture. Émilie Lanez souligne la force démiurgique du mensonge d’Hervé Bazin : créer un monde, refaçonner le passé, contraindre une famille à se sacrifier pour que triomphe le roman.

« Vipère au poing » : le rôle de l’éditeur et la fabrication d’une mémoire collective

Le soutien de l’éditeur Grasset participe à la diffusion de cette version des faits, contribuant à une forme d’amnésie collective dans laquelle la figure romanesque se substitue à la personne réelle.
Folcoche devient un personnage autonome, détaché de la mère historique, tandis que l’homme réel disparaît derrière la figure de l’écrivain-victime. La littérature fabrique ainsi une mémoire publique qui supplante les archives et les témoignages contradictoires.

Grasset a arrangé la biographie de son auteur. Il est présenté comme âgé de trente et un ans ; en réalité, Bernard Grasset l’a rajeuni – né le 17 avril 1911, il est décidé qu’il serait né le 11 avril 1917 –, son nom est raccourci, Jean Hervé-Bazin devient Hervé Bazin. L’éditeur fait circuler le bruit que le livre aurait été écrit en trois mois sous le coup d’une rage salvatrice, c’est un livre de prodige, de survivant rescapé de l’enfer domestique. L’argumentaire fait mouche. La presse conservatrice se déchaîne contre le fils de magistrat, petit-fils de sénateur et petit-neveu d’académicien catholique, dont elle vilipende le noir tableau, quand la presse de gauche le félicite d’avoir dénoncé les sécheresses de la bourgeoisie. Controversé ou comblé d’éloges, l’ouvrage suscite un large intérêt. Six cents articles en deux mois lui sont consacrés, les tirages s’additionnent, les ventes caracolent, et le voici bientôt traduit dans plus de trente pays. Fort de cette consécration, l’auteur écrira par la suite une trentaine de romans, quatre essais et un livre pour la jeunesse – une œuvre qui lui ouvre les portes de l’académie Goncourt…

Qui était Paule Hervé-Bazin ? Ressemblait-elle à Folcoche ?

Jamais la mère de l’écrivain ne tenta de s’élever contre le récit de son fils. Elle l’encaissa en silence puis, le grand âge venu, se rapprocha de son fils au point de mourir, en 1960, à son domicile.
Tandis qu’elle agonise, celui-ci fait venir une équipe de reporters de Paris-Match pour la photographier en noir et blanc — bouche desséchée entrouverte, derniers cheveux collés sur son crâne, mains crispées. Sur la double page, en costume, chevalière à l’auriculaire, regardant la bientôt morte, l’écrivain prend la pose.

Émilie Lanez, Folcoche, p. 17.

L’écriture entre soin et domination

Derrière cette victoire littéraire surgit une question centrale : qu’arrive-t-il lorsque le récit, au lieu de soigner, sert à dévorer ? Qu’est-ce que le récit produit sur les personnes réelles ? Peut-on écrire pour se réparer sans blesser ? Le texte peut-il prendre uniquement soin, ou devient-il parfois instrument d’emprise ? Le roman de Bazin, relu grâce à Émilie Lanez, montre que l’écriture peut être en même temps refuge, arme, travestissement, cri de détresse et tentative de domination. Ces questions mettent en lumière la complexité du lien entre l’écriture et le soin, et invitent à en explorer les effets.

L’exemple de Vipère au poing, relu à la lumière du travail d’Émilie Lanez, montre que l’écriture peut simultanément servir de refuge psychique, d’arme symbolique et de moyen de domination. Le lien entre écriture et soin apparaît ainsi profondément ambivalent, invitant à une réflexion critique sur les effets éthiques et relationnels du récit autobiographique.

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Publié le 28 janvier 2026 – Francis Jubert – gdc

L'humain au coeur du soin

Épilepsie : quand la musique devient un soin

Imaginez qu’un jour une playlist thérapeutique, adaptée aux goûts et aux besoins de chacun, puisse accompagner les patients, ce serait ouvrir une nouvelle voie pour mieux vivre avec l’épilepsie…

Cet article est la synthèse textuelle de l’intervention filmée d’Eva Menard lors du colloque « L’art et le soin » du 15 avril 2025 – Hôpital Saint-Louis.

Il m’a fallu plus de dix ans pour obtenir un diagnostic d’épilepsie. Pendant des années, j’ai interprété ces instants d’égarement, ces hallucinations olfactives et ces pertes d’identité comme des signes de fragilité mentale. Apprendre que ces épisodes avaient un nom a été à la fois un soulagement et le début d’un long apprentissage : vivre avec l’épilepsie, la comprendre et chercher des moyens de mieux la traverser.

Eva Menard, compositrice, réalisatrice.

Ce que l'on ignore souvent de l'épilepsie

L’épilepsie est la deuxième maladie neurologique la plus répandue dans le monde. Une personne sur dix fera au moins une crise durant sa vie. Pourtant, la maladie reste largement méconnue et fortement stigmatisée. Contrairement à l’image courante des convulsions généralisées, une crise peut se manifester de façon bien plus discrète : un bras qui se soulève involontairement, une odeur soudaine de pain grillé, ou encore la disparition momentanée du sentiment d’identité.

Épilepsie : trois aspects retiennent l’attention :

  • La variabilité des crises : certaines personnes restent conscientes, d’autres perdent connaissance.
  • La pharmacorésistance : environ un tiers des personnes épileptiques ne répondent pas aux traitements médicamenteux.
  • L’impact social : perte de permis de conduire, limitations professionnelles et sentiment d’exclusion ou d’échec.

Lorsque la crise efface nos repères, notre identité

Le plus difficile, pour ma part, n’était pas tant la convulsion potentielle que la perte du lien avec moi-même et avec ceux que j’aime. Lors d’une crise, je peux me regarder dans le miroir sans reconnaître la personne en face. Imaginez que votre prénom, vos souvenirs et les visages aimés s’effacent pendant quelques instants.

Décrire cette explosion intérieure est presque impossible. Composer m’a permis de lui donner une forme, et peut-être de la transcender.

Je ne suis pas folle !

Musique et épilepsie : l'effet Mozart

Il y a quelques années, je suis tombée sur un article évoquant un phénomène surprenant : l’écoute d’une sonate de Mozart réduirait l’activité épileptique. Près de quarante années d’études existent sur ce que l’on appelle l’« effet Mozart ». Les travaux les plus rigoureux suggèrent une réduction moyenne d’environ un tiers des crises et jusqu’à 80 % des pointes épileptiques, selon l’hétérogénéité des protocoles.

Ce qui frappe en regardant l’histoire de ces recherches, c’est le cloisonnement disciplinaire. La majorité des études ont été menées par des neurologues, souvent sans y associer ni musicologues, ni compositeurs, ni associations de patients. Pourtant, la musique est autant un langage émotionnel qu’une mécanique musicale précise capable d’agir sur le cerveau indépendamment de la conscience.

En prenant en compte l’hétérogéneïté des protocoles, l’écoute quotidienne de la Sonate pour deux pianos en D maj. K. 448 de Mozart donne en moyenne une réduction de la fréquence des crises d’un tiers, et une réduction de 80 % des pointes épileptiques chez les patients.

Epilepsia Waves : créer une musique qui soigne

À partir de ces constats, j’ai réuni un consortium transdisciplinaire baptisé Epilepsia Waves. L’objectif est double : comprendre pourquoi certaines œuvres musicales (notamment des pièces mozartiennes) ont un effet sur l’activité cérébrale et composer un répertoire contemporain ayant des propriétés antiépileptiques.

Notre équipe rassemble des neurologues, des musicologues spécialistes de l’écriture mozartienne, des artistes et des associations de patients. Après une méta-analyse croisée, nous avons formulé quatre hypothèses musicales et lancé une première étude exploratoire impliquant plus de 250 patients en France. L’ambition est simple : proposer un traitement préventif, non médicamenteux, utilisable à domicile et sans effets secondaires.

Consortium Epilepsia Waves

© Tom Peyrat – Consortium Epilepsia Waves

Entre protocole d'écoute et réalités pratiques

Dans l’étude exploratoire, le protocole demande aux participants d’écouter dix minutes du même morceau chaque jour pendant deux mois. C’est une contrainte réelle. Le programme hospitalier de recherche clinique (PHRC) actuellement en préparation envisage même trois mois d’écoute quotidienne.

Personnellement, lorsque je sens arriver une aura, j’écoute Mozart. Mais tout le monde n’apprécie pas la musique classique. L’enjeu suivant consiste donc à décrypter un « code » d’écriture musicale et à l’adapter à d’autres genres : folk, rock, métal, électro… L’efficacité observée chez l’animal, chez des patients endormis ou même dans le coma suggère que l’effet n’est pas uniquement émotionnel, mais relève d’une modulation neurophysiologique.

Vers une application et un dispositif d'aide…

Nous imaginons également une application Epilepsia Waves qui combine la détection précoce des crises et le déclenchement automatique de musiques adaptées aux goûts du patient. Cette plateforme proposerait aussi des méditations, des espaces d’échanges et des ressources partagées par des familles confrontées aux mêmes obstacles. À terme, l’objectif est d’ouvrir la voie vers un dispositif médical validé. Le chemin scientifique et réglementaire à parcourir reste toutefois particulièrement long.

Des questions récurrentes

  • L’effet Mozart n’est-il pas essentiellement culturel ? Les études sur l’effet Mozart ont été menées dans plusieurs pays. L’effet ne semble pas dépendre d’une familiarité culturelle avec la musique classique.
  • Comment l’effet Mozart agit-il ? Il n’y a pas encore de consensus. Plusieurs hypothèses sont à l’étude et feront l’objet d’analyses pluridisciplinaires.
  • Qui peut participer aux études ? Les premiers protocoles concernent des personnes diagnostiquées. Des critères d’inclusion stricts sont définis pour les essais cliniques.

Des limitations et de la prudence…

La musique n’est pas une panacée. Elle ne doit en aucun cas remplacer les traitements validés. Les études actuelles sont exploratoires et doivent être confirmées par des essais randomisés de grande ampleur. Il existe par ailleurs des musiques épileptogènes, susceptibles de déclencher des crises chez certaines personnes sensibles. La démarche scientifique consiste précisément à identifier ce qui aide et ce qui nuit.

Conclusion

La musique m’a aidée à accepter et à dépasser ma maladie. Quant au projet Epilepsia Waves, il vise à transformer cette expérience intime en recherche rigoureuse et en outils concrets pour des millions de personnes atteintes d’épilepsie. Imaginez qu’un jour une playlist thérapeutique, adaptée aux goûts et aux besoins de chacun, puisse accompagner les patients, ce serait ouvrir une nouvelle voie pour mieux vivre avec l’épilepsie…

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ARTICLE ASSOCIÉ

L’épilepsie dans L’Idiot de Dostoïevsky, un fil rouge de Francis Jubert.

Une étude du cas Mychkine du point de vue littéraire, clinique et expérientiel

Dostoïevski, lui-même épileptique depuis l’âge adulte infuse son expérience personnelle dans le personnage de Mychkine, offrant une auto-observation détaillée qui transcende la fiction. Ses lettres évoquent déjà ces instants d’« absolu » précédant la crise, que le roman reformule quand Mychkine évoque ce bonheur inouï qu’il ne « troquerait pour rien au monde contre toute une vie ».

Publié le 7 janvier 2026 – Eva Menard – Guy Declercq

Cette section est conçue pour enrichir et approfondir les sujets abordés dans nos articles principaux. Elle propose des compléments d’information précieux ainsi que des réflexions qui vous permettront de mieux comprendre et d’explorer les thèmes qui nous passionnent et que nous partageons lors de nos ateliers de lecture.

Soigner en chrétien, , un livre du Docteur Olivier Garraud.

Soigner en chrétien
L’éthique de la santé

Un ouvrage d'Olivier Garraud
Une recension de Francis Jubert

Éditions de l’Emmanuel, 2025, 286 pages
15 octobre 2025.

Écouter l’accroche de cet article

Dans un monde où la médecine court toujours plus vite, entre prouesses techniques et crises sanitaires, l’éthique du soin risque de se réduire à une check-list administrative. Comment garder l’humain au cœur du soin quand les algorithmes, les protocoles et les contraintes budgétaires occupent tout l’espace ?
C’est à cette urgence que répond le Dr Olivier Garraud avec Soigner en chrétien – l’éthique de la santé, un livre à la fois concret, profond et lumineux, qui s’impose d’emblée comme un compagnon précieux pour tous ceux qui soignent… ou sont soignés.

Francis Jubert

Médecin des hôpitaux honoraire, professeur émérite, ancien responsable de l’enseignement de l’éthique à Lyon, spécialiste d’hématologie et de soins palliatifs, Olivier Garraud parle en praticien, pas en idéologue. Son expérience court des laboratoires de l’Institut Pasteur aux lits de réanimation, des comités d’éthique aux chevets des patients les plus vulnérables. Cette parole trempée dans le réel donne au livre une densité rare.

L’AUTONOMIE DU PATIENT, UNE NOTION À RÉINTERROGER

Le chapitre II de la septième section du livre s’intitule « Commencer par considérer l’autonomie des personnes ». C’est à lui seul un petit bijou de justesse et de nuance. Olivier Garraud y démonte avec une grande clarté l’un des malentendus les plus fréquents de la médecine contemporaine : croire que respecter l’autonomie du patient consiste à lui laisser « choisir » entre toutes les options possibles, même les plus improbables ou les plus délétères.

Pour lui, exercer réellement son autonomie décisionnelle suppose d’abord de recevoir un éclairage adéquat. Il écrit ceci :

Le préalable au respect de l’autonomie est d’offrir au patient une information de qualité – complète, loyale, actualisée et exprimée en termes intelligibles – puis de recueillir un consentement éclairé en amont et à chaque étape ou soin additionnel.

Cette exigence d’information loyale doit accompagner le patient tout au long de la maladie, en particulier lorsqu’elle est chronique ou évolutive, jusqu’à la possible limitation ou l’arrêt des traitements (jamais des soins), si tel est son choix éclairé.

POUR ALLER PLUS LOIN DANS LA RÉFLEXION…

Olivier Garraud pousse la réflexion plus loin encore : l’autonomie, loin d’être une idole érigée en absolu, doit demeurer ordonnée au service de la dignité. L’objectif n’est pas de conférer au patient un pouvoir sans limites, mais de préserver sa dignité de personne. « On peut consentir à une chimiothérapie, mais pas à une chirurgie délabrante ; à une transfusion, mais pas à une nutrition artificielle. » Et, précise-t-il avec fermeté, le praticien demeure le décideur final de la proposition thérapeutique, après avoir écouté la personne malade.

L’auteur compare utilement les modèles : dans le système libéral anglo-saxon, l’autonomie est souvent interprétée de manière strictement individualiste (« the patient is the boss ») ; dans le système français, plus protecteur, elle est encadrée par la loi et par une responsabilité collective. Dès lors, comment garantir la « qualité » de l’autonomie ? Le soignant, répond Olivier Garraud, doit amener le patient à consentir – et non à décider ex nihilo – à l’option thérapeutique la plus adaptée à sa situation et à son temps de vie.

Tout se joue donc dans la rencontre de deux libertés : celle du soignant, qui propose les options médicalement pertinentes, et celle du patient, qui y consent ou choisit parmi un nombre limité de propositions raisonnables.

« Rechercher l’alliance thérapeutique par les moyens de la vérité scientifique » : une définition exigeante, loin à la fois du paternalisme d’hier et du consumérisme médical d’aujourd’hui.

Une éthique ancrée dans l'expérience

Les chapitres suivants (début de vie, fin de vie, recherche, équité sanitaire, rôle de la conscience du soignant) sont tout aussi remarquables. Chaque fois, des situations réelles, précises, parfois bouleversantes, servent de point d’appui à une réflexion éthique qui, comme le rappelle l’auteur, « est avant tout une réflexion issue d’expériences partagées ». On y apprend à poser la question décisive : « Jusqu’où soigner ? », sans jamais renoncer ni au patient ni à la vérité.

À cet égard, le livre d’Olivier Garraud fait écho de manière saisissante à une récente recension publiée sur les sites de l’IPC et de L’Humain au cœur du soin, consacrée à Pour une médecine humaine du Pr Gérard Reach. Les deux auteurs convergent vers une même conviction : la médecine ne sera pleinement humaine que si la relation demeure première, si la technique reste au service de la personne – et non l’inverse. Ensemble, ils forment un diptyque puissant pour tous ceux qui refusent la déshumanisation tranquille de la médecine contemporaine.

Olivier Garraud, Soignons chrétien : éthique et santé

Les défis éthiques à venir…

Mais Olivier Garraud va encore plus loin. Dans le dernier chapitre, « Le défi de demain pour une éthique du soin », il ouvre des perspectives vertigineuses :

  • le défi d’aujourd’hui, déjà bien identifié, celui de l’aide active à mourir ;
  • le défi de demain, autour de la « fécondité artificielle » : GPA, culture et modification d’embryons, modifications de genre ;
  • le défi d’après-demain, celui du transhumanisme : modification génétique, sélection des caractéristiques, et donc un eugénisme revisité sous les habits neufs du surhumanisme.

Une mise en perspective d’une grande lucidité, qui invite à anticiper plutôt qu’à subir.

Un livre nécessaire, bien au-delà des clivages

Accessible sans être simpliste, chaleureux sans jamais verser dans la mièvrerie, Soigner en chrétien dépasse largement le cercle des lecteurs croyants. C’est un livre pour tous ceux qui refusent de voir le soin se réduire à une succession de gestes techniques et qui continuent de croire que soigner demeure un acte profondément humain. On en sort grandi, recentré, avec la résolution ferme de mieux accompagner ceux qui nous sont confiés.

Voilà pourquoi cet ouvrage mérite d’être mis d’urgence entre toutes les mains qui soignent – et qui souhaitent continuer à le faire avec cœur. Car, comme Olivier Garraud le souligne avec force dans son chapitre sur l’éthique du soin, la meilleure manière de préserver le cœur des soignants épuisés consiste précisément à leur redonner des outils concrets – à commencer par ces « agendas Care » protégés – afin qu’ils n’aient plus jamais à choisir entre guérir un corps et accueillir une personne.

Cette approche, encore émergente en France, s’inscrit dans un mouvement plus large visant à réconcilier soin technique et soin relationnel.

Le « cure » et le « care »

Voici ce que nous rappelle Olivier Garraud :

Le mot « soin » est intéressant, car il recouvre en français deux dimensions que l’anglais distingue : le cure, orienté vers la guérison, et le care, qui relève du prendre soin et de l’accompagnement. »

Les premières expériences et études montrent déjà que cette vision n’est pas un luxe, mais une condition sine qua non pour qu’un soin demeure humain – et, en définitive, plus efficace.

Dans Soigner en chrétien : L’éthique de la santé, le Dr Olivier Garraud propose une réflexion incarnée et exigeante sur le soin, l’autonomie du patient et la dignité humaine. À partir de situations cliniques réelles, il redonne à l’éthique médicale sa juste place : celle d’une pensée issue de l’expérience, au service de la relation soignante.

ARTICLE ASSOCIÉ

Pour une médecine humaine de Gérard Reach, une recension enrichie à partir de la conférence « Médecine et philosophie » donnée à l’IPC le 9 novembre 2025 : un fil rouge de Francis Jubert.

Sur le plan éthique, écrit Francis Jubert, la démonstration frappe juste : une médecine qui fait abstraction de la singularité de la personne, de ses valeurs et de sa liberté – fût-elle fragilisée – se condamne à n’être qu’une technique sans âme, parfois même une violence déguisée.

Publié le 26 décembre 2025 – Francis Jubert – gdc

Cette section est conçue pour enrichir et approfondir les sujets abordés dans nos articles principaux. Elle propose des compléments d’information précieux ainsi que des réflexions qui vous permettront de mieux comprendre et d’explorer les thèmes qui nous passionnent et que nous partageons lors de nos ateliers de lecture.

Clémentine Vergnaud : Le journal de Clémentine, couverture du livre.

Le cancer, entre solitude et communauté, l'expérience d'une vie

Lecture croisée du « Pavillon des cancéreux » d'Alexandre SoljEnitsyne et du « Journal de Clémentine » de Clémentine Vergnaud.

Écouter l’accroche de cet article

Que révèle la maladie grave lorsque disparaissent les protections sociales, les projections d’avenir et l’illusion du contrôle de soi ? À travers une lecture croisée du Pavillon des cancéreux d’Alexandre Soljenitsyne et du Journal de Clémentine de Clémentine Vergnaud, ce texte interroge l’expérience du cancer comme épreuve existentielle, relationnelle et éthique. Séparées par un siècle et des contextes radicalement différents, ces deux voix font de l’hôpital un lieu de vérité où le corps souffrant oblige à repenser le temps, la parole, le soin et le lien aux autres. Entre solitude radicale et communauté fragile, la maladie apparaît moins comme un simple fait biologique que comme une expérience de vie révélatrice de l’humain.

Francis Jubert

À un siècle de distance, deux voix s’élèvent face à la même fracture : celle de la maladie grave, du cancer, et de ce qu’il révèle de l’humain lorsqu’il est dépossédé de son illusion d’invulnérabilité.

Clémentine Vergnaud : une parole habitée

Clémentine Vergnaud était journaliste à France Info. Diagnostiquée à 30 ans d’un cancer des voies biliaires – un cholangiocarcinome, forme rare et agressive –, elle choisit de rendre publique son expérience dans la série de podcasts Ma vie face au cancer, diffusée sur Radio France / France Info, puis reprise sous forme de livre.

Ce journal sonore en seize épisodes suit semaine après semaine son quotidien de malade : traitements lourds, fatigue, attente des résultats, mais aussi moments de grâce, de tendresse et de lucidité. Elle y explore avec une rare justesse l’impact de la maladie sur la vie professionnelle, amoureuse et familiale, ainsi que les questions vertigineuses liées à la fin de vie. En donnant à entendre une voix jeune, fragile et forte à la fois, résolument vivante, Clémentine Vergnaud a contribué à libérer la parole sur la maladie grave chez les jeunes adultes, sur la dignité du corps malade et sur la possibilité de demeurer sujet de sa propre histoire, même lorsque l’horizon se rétrécit.
L’écoute des podcasts de Clémentine est une expérience à part entière : on peut les écouter avec le cœur autant qu’avec l’esprit, en acceptant le risque d’être saisi par l’émotion, parfois même bousculé dans ses représentations du « patient modèle », du « courage », ou de ce qu’est une « bonne mort ».

Cette écoute de la voix des patients est une forme singulière de bibliothérapie qui correspond bien à la philosophie de nos ateliers : lire, écrire, mais aussi écouter des voix. Celle de Clémentine ne cherche pas à édifier mais à dire la vérité de ce qu’elle traverse. Laisser cette voix résonner en chacun, c’est se donner la chance de reconnaître ses propres peurs, ses propres désirs, ses propres ressources de vie, que l’on soit soignant, patient ou accompagnant.

Alexandre Soljenitsyne : le cancer comme épreuve du corps et de la vérité

De cette épreuve naît Le Pavillon des cancéreux, roman écrit à la fin de cette décennie, publié pour la première fois à l’étranger en 1968 et immédiatement interdit en Union soviétique.
Le roman, largement inspiré de sa propre hospitalisation, se déroule dans un service d’oncologie où se côtoient des patients issus de milieux sociaux très différents : anciens détenus, fonctionnaires, ouvriers, cadres du Parti. Dans cet espace clos, Soljenitsyne compose un véritable microcosme de la société soviétique, où la fragilité du corps abolit provisoirement les hiérarchies et contraint chacun à se confronter à la vérité nue de sa condition.

La maladie n’est pas seulement un fait biologique : épreuve métaphysique et politique, elle symbolise le mal qui ronge les corps autant que les institutions. L’hôpital devient un lieu de dévoilement : là où la propagande impose le mensonge, la souffrance oblige à la lucidité. La littérature devient alors un acte de résistance, une manière de sauver l’humain au cœur même de la dégradation.

Deux voix : une même fracture

Alexandre Soljenitsyne, dans Le Pavillon des cancéreux, nous plonge dans une salle d’hôpital soviétique des années 1950 ; Clémentine Vergnaud, à travers son Journal et ses podcasts (années 2020), offre une voix nue, intime, presque chuchotée, depuis sa chambre de jeune femme malade.

Deux époques, deux langages, mais une même expérience centrale : celle d’un corps devenu territoire étranger, et d’une conscience obligée de se réinventer.

1. La chambre comme monde : l'hôpital, microcosme de l'humanité

Chez Soljenitsyne, le « pavillon des cancéreux qui portait… le numéro treize » n’est pas seulement un lieu de soins : il est une société miniature, avec ses hiérarchies, ses rancœurs, ses espoirs et ses stratégies de survie. Comme le dit l’un de ses personnages : « Ici, tout se voit, rien ne peut être caché. » Le cancer devient un prisme pour observer l’homme soviétique, sa relation à l’autorité, à la vérité, au mensonge, à la peur.

Chez Clémentine Vergnaud, la chambre n’est pas un lieu collectif mais un territoire intérieur. « Ma chambre, dit-elle dans un podcast, c’est mon centre du monde. » Elle y invente un espace de parole où la fragilité devient créatrice : le lit, la perfusion, le souffle court deviennent les points d’ancrage d’une narration tournée vers la vie, l’amour, le futur, même rétréci.

Ainsi, bien que leurs regards diffèrent – politique et collectif chez Soljenitsyne, radicalement personnel, presque sans filtre chez Clémentine Vergnaud –, tous deux transforment l’hôpital en un lieu de vérité, là où les masques sociaux tombent.

2. Le corps trahi : expérience physique et perte de contrôle

Dans Le Pavillon des cancéreux, le corps, « cet esclave malade », est décrit avec une précision quasi clinique. Douleurs, odeurs, suintements : la maladie y apparaît comme une matière brute, presque insoutenable, témoin d’une condition humaine mise à nu. Elle humilie, elle dégrade, elle rappelle en permanence la dépendance.

Dans les podcasts de Clémentine Vergnaud, le corps est évoqué avec une douceur et une lucidité mêlées. Elle ne cherche pas à choquer : elle nomme. La fatigue, la chute des cheveux, les nausées deviennent des compagnons de route qu’elle apprivoise par la parole : « Ce corps, je le regarde avec douceur, même quand il ne suit plus. »

Chez l’un comme chez l’autre, le cancer impose une vérité universelle : le corps ne nous appartient jamais tout à fait. Mais là où Soljenitsyne insiste sur la souffrance comme épreuve morale qui éprouve la dignité, Clémentine Vergnaud transforme cette expérience en tentative de réconciliation avec son propre corps.

3. Le temps suspendu : vivre dans l'attente

Le cancer touche d’abord au temps.

Chez Soljenitsyne, les journées d’hôpital se dilatent en une attente sans contours : examens, résultats, décisions semblent suspendre toute prise sur l’avenir. Le temps, capturé par la machine bureaucratique, écrase les existences, bouche l’horizon, tandis que le passé devient un refuge fragile, parfois trompeur.

Chez Clémentine Vergnaud, au contraire, le temps se fragmente en unités minuscules : une journée, une heure, parfois un simple moment suffisent. « Aujourd’hui, c’est déjà beaucoup. » Elle ne cherche plus à se projeter loin, mais à habiter pleinement chaque instant – respirer, parler, aimer ici et maintenant. « Ce qui compte, écrivait-elle, ce n’est pas tellement le but parce que malheureusement, dans mon cas, la fin est connue. Il n’y a pas trop de mystère là-dessus, mais il y a tout ce qui va y mener et je n’ai pas envie de gâcher les moments qui vont y conduire. Aucun d’entre eux. »

Ainsi, Soljenitsyne donne à voir un temps pesant, collectif, marqué par le politique, quand Clémentine invente un temps intérieur, presque spirituel. Dans les deux expériences, la maladie fait éclater l’idée de futur et contraint à vivre le présent avec une lucidité inédite.

4. La parole comme survie

Soljenitsyne prend la plume après l’épreuve : pour lui, l’écriture est une manière de rassembler ce que la souffrance a fracturé et de transformer la douleur en mémoire partagée. Elle devient à la fois témoignage, dénonciation d’un système et recherche de sens sur une époque : « Écrire, c’est guérir ce que la souffrance a brisé. »

Clémentine, elle, parle dans le vif de l’expérience : sa parole se déploie sans distance, au présent, comme un geste par lequel elle refuse de s’effacer : « Dire, c’est résister à disparaître. » Sa voix parfois vacillante fait justement naître une présence d’autant plus forte qu’elle assume sa fragilité. « Dire. Parler. Et savoir que les autres sont à côté. Qu’ils comprennent ou non, ça n’a pas d’importance. Ce qui est important est de pouvoir lire dans leur regard, dans leurs gestes, qu’ils seront là quoi qu’il arrive. Cela me fait énormément de bien. »

C’est sans doute là que se joue la puissance de cette lecture croisée : l’un écrit pour que la mémoire ne s’éteigne pas, l’autre parle pour que la vie continue à circuler ; l’un inscrit dans la durée, l’autre dans l’instant présent. Chez Soljenitsyne, la littérature devient archive du corps souffrant ; chez Clémentine Vergnaud, la voix est la manifestation même de ce corps en train de vivre sa souffrance.

5. La relation aux soignants : entre autorité et alliance

Dans Le Pavillon, les médecins incarnent un pouvoir ambivalent. Soljenitsyne décrit « ces hommes qui croient se battre contre la mort, mais qui obéissent à d’autres maîtres ». Détenteurs d’un savoir vital, mais soumis à l’idéologie, les soignants sont pris dans une tension constante entre science, système et conscience, parfois déshumanisés, parfois héroïques.
Chez Clémentine Vergnaud, la relation est plus incarnée : « J’aime leurs gestes simples. Une main posée sur mon bras, c’est déjà un soin. » Les soignants y apparaissent comme des personnes singulières, avec des visages, des mains, des attentions précises : « Quand mon oncologue entre et qu’il voit que je lis, il me demande toujours le titre et si j’aime bien le livre. À ce moment-là, je ne me sens pas être seulement un cas médical […] Nous sommes aussi des personnes et cela change tout. » Ils ne sont plus un bloc anonyme, mais une constellation de gestes qui font exister le soin : « Être entouré par un corps médical à la fois compétent, humain et prévenant est une chance. »
Ainsi, à travers le siècle, se dessine un glissement : du pouvoir médical vertical tel qu’exercé dans Le Pavillon « qui ne cherchait qu’à inciter le malade à la résignation » vers une alliance thérapeutique, où le savoir ne prend sens qu’inscrit dans une relation de soin.

6. Ce que le cancer révèle de la vie

Au fond, ces deux récits ne parlent pas d’abord de la mort, mais de ce qui, dans la vie, résiste à la menace de la mort. Le cancer y apparaît comme une épreuve qui met à nu les priorités, les attachements, les illusions et les fidélités profondes de chacun.

Chez Soljenitsyne, la maladie devient un révélateur moral : elle éprouve les personnages comme un miroir impitoyable. On voit qui reste digne quand tout s’effondre, qui choisit le mensonge ou la lâcheté, qui parvient à se redresser intérieurement même lorsque le corps décline. La question centrale n’est pas seulement : « Va-t-on guérir ? », mais : « Quel type d’homme ou de femme devenons-nous lorsque plus rien n’est garanti ? » La vie se mesure alors à la capacité de vérité, de courage, de solidarité, parfois à contre courant d’un système oppressant où la vie est « si abominable » qu’elle « faisait plus peur que la tumeur elle-même » aux malheureux malades.

Clémentine, elle, ne cherche pas à incarner une figure héroïque ou exemplaire. Ce qu’elle poursuit, c’est la vie à l’état le plus simple : la joie de rire encore, la chaleur d’une conversation, la sensation du soleil sur la peau, la possibilité de dire « Je t’aime » à ceux qui comptent. Sa parole met moins en scène la grandeur morale que la vulnérabilité assumée, le désir obstiné de demeurer vivante dans ce qui reste possible, même si l’horizon se rétrécit : « J’ai simplement choisi de ne pas mourir et à partir de là, je fais ce qu’on me demande. Je fais plus souvent ce qu’on me demande que ce que je veux. »

Ainsi, là où Soljenitsyne interroge la vérité de l’homme face au système – vérité de la conscience, du courage, de la liberté intérieure –, Clémentine témoigne de la vérité de l’amour face à la finitude : ce qui continue de faire sens lorsque le temps est compté. L’un explore ce que la maladie révèle de la condition humaine prise dans des structures politiques et sociales ; l’autre montre ce qu’elle révèle de la force des liens, de la tendresse, de la capacité à recevoir et à donner, jusque dans la fragilité la plus exposée.

Conclusion

Ces deux œuvres, séparées par un siècle et des contextes radicalement différents – l’URSS stalinienne et notre époque hyper-individualisée –, ne proposent pas de réponses toutes faites, mais tendent un miroir à chacun : soignants confrontés à la limite de leur science, patients habitant leur fragilité, philosophes interrogeant l’humain au bord du gouffre.
Elles se rejoignent pourtant dans une question essentielle, que nos ateliers de lecture/écriture pourraient explorer : quand tout vacille, qu’est-ce qui, en nous, demeure vivant, qu’est-ce qui fait qu’à l’exemple de Clémentine nous acceptions de lâcher prise, de nous accorder ce droit ?

« Pourquoi je ne m’accroche pas, en fait ? Entendre de la voix des médecins que ce serait une erreur de s’accrocher, ça m’a fait énormément de bien. À partir de là, nous avons pu discuter des différentes options qui s’offraient à moi pour partir dans les meilleures conditions possibles. Celles qui me correspondaient le mieux. Avec le plus de dignité possible. Au moment du diagnostic, j’avais sans doute eu la meilleure annonce de cancer qu’on puisse avoir, mais j’ai eu aussi la plus délicate des discussions sur l’arrêt des traitements que l’on puisse avoir. »

La lecture croisée d’Alexandre Soljenitsyne et de Clémentine Vergnaud ouvre un espace privilégié pour un partage d’expériences et de réflexions autour de quelques axes essentiels :

  • La maladie comme lieu de vérité : elle dépouille les illusions et révèle l’essentiel. Clémentine conclut son livre en ces termes : « Lorsqu’on est malade, on subit beaucoup, mais le fait de témoigner m’a donné une prise sur tout ce qui m’arrivait. C’était vraiment, je crois, l’expérience à faire dans cette maladie. L’expérience d’une vie. »
  • La parole comme résistance : dire pour refuser l’effacement, transformer la douleur en présence.
  • Le temps réinventé : de l’attente écrasante à l’intensité des instants.
  • Le corps, territoire fragile mais vivant : lieu de réconciliation.
  • Le soin comme relation humaine avant d’être un acte technique : du pouvoir distant à cette alliance des gestes et des regards si caractéristique De l’éthique du soin ultime dont parle d’expérience Jacques Ricot, philosophe praticien des soins palliatifs récemment décédé, dans un livre préfacé par Jean Leonetti publié en 2010 aux Presses de l’EHESP.
Publié le 17 décembre 2025 – Francis Jubert – gdc

Cette section est conçue pour enrichir et approfondir les sujets abordés dans nos articles principaux. Elle propose des compléments d’information précieux ainsi que des réflexions qui vous permettront de mieux comprendre et d’explorer les thèmes qui nous passionnent et que nous partageons lors de nos ateliers de lecture.

L'épilepsie dans L'Idiot de Dostoïevsky : le cas Mychkine.

L’épilepsie dans « L’Idiot » de Dostoïevski

Une étude du cas Mychkine du point de vue littéraire, clinique et expérientiel

Écouter l’accroche de cet article

Le prince était-il vraiment un « idiot » ? Dès la première page de L’Idiot, Dostoïevski nous tend un piège : Mychkine, épileptique et candide, revient en Russie après des années de traitement en Suisse. Autour de lui, on rit, on s’agace, on a peur. Oui, on le traite d’idiot parce qu’il pardonne trop vite, parce qu’il voit partout la bonté, même chez ceux qui veulent le détruire. Mais le lecteur comprend vite : l’idiotie n’est pas dans le prince, elle est dans le regard qu’on porte sur lui. Dostoïevski, lui-même épileptique, transforme sa maladie en motif littéraire et spirituel. Son roman est une auto-observation d’une précision clinique stupéfiante. Entre auras extatiques et effondrements tragiques, Mychkine nous interroge encore aujourd’hui…

Francis Jubert

L’Idiot (1868-1869) met en scène le prince Lev Nikolaïevitch Mychkine, un homme bon et innocent, souvent perçu comme un « idiot » en raison de son épilepsie et de sa naïveté. Dès le début, il reconnaît lui-même le lien entre son apparence sociale et la maladie : « J’ai été si malade, il est vrai, que cela m’a donné l’air d’un idiot », confession qui place l’épilepsie au cœur de sa définition publique. Loin d’être un simple fond pathologique, la maladie devient un motif symbolique de l’altérité, de la vulnérabilité spirituelle et d’un lien avec le divin, préparant ces instants d’illumination où il dira pouvoir « transformer chaque minute en un siècle de vie ».

Le prince était il vraiment un « idiot » ?

C’est la question qui flotte dès la première page, comme elle flottait déjà, dans un autre atelier de lecture, autour du Nègre du Narcisse : malade ou simulateur ? Dans les deux cas, le titre est un piège, un miroir tendu à ceux qui regardent plus qu’à celui qui est regardé. Chez Conrad, on se demande si le matelot James Wait feint la maladie pour dominer l’équipage ou s’il est réellement condamné. Pareillement, chez Dostoïevski, on se demande si Mychkine est un arriéré, un saint, un fou, ou simplement quelqu’un qui voit le monde à travers un prisme que les autres n’ont pas : celui de la beauté et de l’amour absolu, inconditionnel, presque insoutenable pour ceux qui l’entourent.

Autour de lui, on rit, on s’agace, on s’émeut, on a peur, on se moque. On le traite d’idiot parce qu’il pardonne trop vite, parce qu’il ne sait pas haïr, parce qu’il voit le fond de bonté même chez Rogojine qui veut le tuer, même chez Nastassia qui le détruit, et qu’il ose dire à ses interlocuteurs :

Vous êtes tous en bonne santé, mais vous ne pouvez pas vous douter du bonheur suprême ressenti par l’épileptique une seconde avant la crise.

Dans la Russie de 1868, tomber en convulsions, c’est encore tomber du côté de la honte ou du sacré maléfique. Mais le lecteur, lui, comprend vite : l’idiotie n’est pas dans le prince. Elle est dans le regard qu’on porte sur lui.

Le contexte biographique

Dostoïevski, lui-même épileptique depuis l’âge adulte (premières crises vers 1846, probablement d’origine temporale), infuse son expérience personnelle dans le personnage de Mychkine, offrant une auto-observation détaillée qui transcende la fiction. Ses lettres évoquent déjà ces instants d’« absolu » précédant la crise, que le roman reformule quand Mychkine évoque ce bonheur inouï qu’il ne « troquerait pour rien au monde contre toute une vie ».

Cela fait de lui un « cas exemplaire » d’épileptique : ses descriptions subjectives des auras et des crises anticipent des concepts modernes comme l’épilepsie temporale avec auras extatiques, et restent étudiées aujourd’hui pour illustrer l’expérience vécue du patient, notamment ces auras plaisantes (1–2 % des cas) contrastant avec la souffrance générale.

L'épilepsie comme moteur narratif

Dans L’Idiot, Dostoïevski fait de l’épilepsie un élément fondamental de la construction du prince Mychkine. Loin d’être un simple attribut pathologique, la maladie innerve la dynamique du récit : elle intervient dans les moments décisifs (tentative d’assassinat par Rogojine, effondrement final après le meurtre de Nastassia) et colore les différents comportements du prince.

Dostoïevski a fait de son héros un observateur d’une acuité terrifiante : lorsque le narrateur décrit l’approche de la crise, Mychkine sent que « son cerveau s’embrasait et que ses forces vitales reprenaient un prodigieux élan », puis la chute survient, brutale, comme si la lumière basculait soudain en ténèbres.

Mychkine décrit ses auras fulgurantes, ses chutes, ses réveils lourds de tristesse avec une très grande précision. Il sait exactement quand la lumière va jaillir en lui, quand la crise va le renverser, quand la tristesse va l’engloutir. Il n’est pas dupe de sa maladie ; il est même le seul à la comprendre vraiment.

Alors, malade ou saint ? Épileptique ou figure christique ? Les deux, sans doute. Et c’est précisément cette double nature – vulnérabilité extrême et lucidité extrême – qui rend le personnage insaisissable, et qui rend la question du titre irrésolue jusqu’à la dernière page.

Autrement… Regarder autrement…

Comme dans Le Nègre du Narcisse, le doute n’est pas là pour être tranché. Il est là pour nous obliger à regarder autrement : non pas « qu’est-ce que James Wait, qu’est-ce que Mychkine ont ? », mais « pourquoi avons-nous tant besoin de le ranger dans une case – idiot, malade, simulateur, saint – plutôt que de supporter la beauté brute et dérangeante de ce qu’ils sont ? »

Dostoïevski souligne cette tension lorsque Mychkine, face à l’incompréhension générale, se décrit comme ayant « l’air d’un idiot », alors que son discours témoigne d’une perception morale et affective d’une finesse exceptionnelle.

C’est avec cette question ouverte – le prince était-il un idiot ? – que nous entrerons dans le roman. L’Idiot commence avec le retour du prince Mychkine en Russie après un long traitement pour son épilepsie en Suisse. Nous le suivons pas à pas, dans ses lumières et dans ses chutes, comme on suit un dossier clinique vivant : non pas pour « diagnostiquer » le prince (l’exercice serait vain), mais pour laisser résonner ensemble le récit, le vécu et le regard médical. Mychkine, d’emblée, précise qu’il revient « de chez le docteur Schneider », qu’il a été longtemps « presque idiot », mais que certaines périodes lui ont donné une clarté de conscience qu’il juge inégalable.

Premiers voyages du prince Mychkine et auto-descriptions

Mychkine quitte la Russie pour voyager à travers diverses villes d’Allemagne ; il est profondément affecté par des crises sévères dont il témoigne avec une justesse phénoménologique remarquable, évoquant des périodes où il « tombait dans l’hébétude et perdait presque complètement la mémoire ». Ces épisodes illustrent ce que la neurologie contemporaine reconnaît comme un début d’état ictal ou pré-ictal complexe, où mémoire, concentration et affect sont perturbés. Il décrit également l’angoisse affective, le sentiment de confusion et l’étrangeté du monde qui suivent ces phases : tout lui paraît « étranger », presque hostile, comme si le lien au monde s’était défait.

Dostoïevski montre aussi un réveil sensoriel et émotionnel soudain, annonciateur d’une reprise de contact avec le monde : lorsqu’il « met le pied sur le col de la Suisse » et qu’un simple braiement d’âne lui procure un « plaisir extrême » et une « clarté soudaine », la scène illustre la façon dont des perceptions simples et inattendues peuvent réancrer le patient dans la réalité après certains épisodes de crise. Ce contraste entre l’étrangeté angoissée et la réapparition joyeuse du réel annonce déjà une compréhension très fine des états post-ictaux.

Relations et observations sociales

Mychkine raconte également le jugement de son médecin traitant suisse, le Dr Schneider, qui incarne bien la perception sociale de l’époque : il le juge « véritable enfant » et affirme qu’« au point de vue du développement, du caractère, [il] ne serait jamais un homme ». Cette parole médicale illustre la stigmatisation fréquente au XIXᵉ siècle, associant épilepsie et retard mental — croyance aujourd’hui réfutée, mais alors très répandue. Mais Dostoïevski va plus loin : il met en scène le contraste entre la perception extérieure et la conscience intime du patient, lorsque Mychkine, dans le même mouvement, raconte avec acuité ses propres états de conscience, ses peurs, ses efforts pour comprendre ce qui lui arrive.

L’effet littéraire est double : souligner, d’une part, la candeur réelle du prince – il reconnaît sa maladresse, sa gaucherie sociale – ; interroger, d’autre part, la frontière entre innocence affective et altération neurologique. Dans ses promenades, Mychkine vit des états d’angoisse et de distraction extrêmes, « ne prêtant attention ni aux passants ni au chemin parcouru », tout en notant lui même qu’il devient « sujet à d’extraordinaires distractions » dans les périodes qui précèdent ses accès. On reconnaît ici un phénomène que les cliniciens qualifieraient d’aura pré-ictale, combinant hypersensibilité, repli sur soi et perturbation de l’attention.

Crises et anticipation

Les crises de Mychkine ne sont pas toujours spectaculaires, mais leur anticipation alimente l’angoisse : lors d’une soirée, il passe la nuit en proie à la fièvre, hanté par l’idée que « le lendemain, devant tout le monde », il pourrait « avoir une attaque ». Le poids psychologique de l’épilepsie se manifeste ici : l’incertitude et l’appréhension modulent la vie sociale, les prises de parole, les rencontres amoureuses. Lorsque le prince est confronté à sa famille ou à des inconnus, son comportement oscille entre observation suraiguë et distraction extrême, au point que le narrateur parle d’un « phénomène singulier » : tantôt sa faculté d’observation paraît suraiguë, tantôt il redevient incroyablement distrait.

On reconnaît là ce que les neurologues appellent aujourd’hui l’anxiété pré-ictale, fréquente chez les patients qui redoutent l’imprévisibilité sociale de leurs crises. La dimension psychologique est renforcée par les rêves, les images mentales et le discours intérieur involontaire : Mychkine se voit parfois « dans une société étonnante » où il sait qu’il « doit se taire » et pourtant « parle tout le temps », comme si la pensée se détachait de la volonté. Dostoïevski montre comment la pathologie brouille la maîtrise de soi – thème constant dans ses œuvres.

Pressentiment et auras émotionnelles

Avant certaines crises, Mychkine perçoit une tristesse diffuse et un pressentiment, qu’il n’attribue pas toujours à la maladie : sa tristesse va « au-delà de tout ce qu’il évoque ou imagine » et il comprend qu’il n’arrivera « pas tout seul à calmer son angoisse ». L’aura se manifeste alors comme une intuition ou un sentiment de destin, qui annonce la catastrophe davantage qu’elle ne la décrit. La neurologie moderne associerait ce type de vécu à des auras émotionnelles d’épilepsie temporale, où angoisse, mélancolie et sentiment de « déjà vécu » précèdent la crise.

L’effondrement final de Mychkine

Après l’assassinat de Nastassia Filippovna, cette femme belle et tourmentée qu’il convoitait alors qu’il était déjà engagé auprès de la jeune Aglaïa Ivanovna, le prince Mychkine va rester des heures auprès du cadavre. L’angoisse, la culpabilité, l’horreur du meurtre commis par Rogojine le précipitent dans un effondrement prolongé, d’où il ne reviendra jamais vraiment. Le texte insiste sur la lenteur de cette dissolution : Mychkine glisse dans le mutisme, l’absence, ce que les personnages et le monde appellent désormais son « idiotie » définitive.

Le roman se referme sur lui comme il s’était ouvert : en Suisse, soigné, loin du monde. La boucle est bouclée, cruelle : la maladie l’arrache irrévocablement au monde des vivants, sa conscience se défait, et il retourne à un état proche de celui qu’il avait avant le début du roman, comme si toute possibilité de « guérison morale » était engloutie. La maladie n’est plus seulement une série de crises, elle est devenue métaphore d’un engloutissement de la personne.

Apprivoiser son épilepsie et la réaction des autres

Dostoïevski utilise les crises pour révéler ce que les personnages savent ou ignorent de la maladie. Les ignorants (Gania, certains domestiques) réagissent par peur ou gêne, réduisant Mychkine à son « idiotie ». Les compatissants (la générale Yepantchine, Aglaïa) cherchent à comprendre, mais restent prisonniers de clichés affectifs et de mauvaise pitié. Quant aux manipulateurs (Rogojine), ils interprètent la maladie comme une faiblesse ou comme une voie d’accès à une intimité forcée, comme on le voit dans la scène où, après l’échange des croix, Rogojine profite de la vulnérabilité du prince.
Ces réactions permettent une comparaison instructive avec la perception sociale de l’épilepsie au XIXᵉ siècle : maladie sacrée ou honteuse, mal comprise, souvent liée au « caractère » du malade. Face à elles, il y a chez Mychkine trois formes de dépassement, les deux premières pouvant être lues comme des tentatives réussies, du point de vue de l’éducation thérapeutique, pour vivre plus sereinement avec sa maladie, la dernière relevant de la tragédie :

  • La résistance intérieure : dans plusieurs scènes, Mychkine tente de retarder la crise en ralentissant sa respiration, en se recentrant mentalement, en s’asseyant lorsqu’il sent « l’instant » approcher.
  • La reconstruction post-ictale : Mychkine émerge souvent dans un état de douceur, de compassion, de lucidité morale, comme si la crise ouvrait paradoxalement un surcroît d’empathie ; ses paroles de réconfort, après certaines crises, ont une tonalité presque messianique.
  • La chute finale : à la fin, la crise n’est plus seulement un épisode médical, mais un engloutissement psychique ; la maladie devient une métaphore de la dissolution du moi, et « l’idiot » du titre est maintenant celui que le monde voit, non pas celui qui parle encore.

Conclusion : le cas Mychkine, d’un siècle à l’autre

Dans toutes les crises traversées par Mychkine, on retrouve la même démarche d’auto‑observation : il repère le « moment limite », l’éclair qui précède la chute, et cherche à le dire. Ce matériau introspectif est un cas rare du point de vue littéraire, clinique et expérientiel. Le prince verbalise son vécu intérieur avec une précision quasi clinique : il distingue ses états pré‑ictaux, ictaux et post‑ictaux, observe ses pensées en train de se désorganiser, exprime l’impact social de sa maladie – honte, peur, retrait –, montre enfin comment l’épilepsie façonne sa manière de ressentir le monde – hypersensibilité, empathie, intuition.

Au temps de Dostoïevski, on parlait de « haut mal », de « maladie sacrée », de tare morale. On traitait au bromure, on internait, on stigmatisait. Aujourd’hui, nous parlons d’épilepsie focale temporale, d’aura extatique, d’EEG, de lamotrigine ou de chirurgie. Nous savons que l’intelligence n’est pas atteinte, que la sensibilité n’est pas faiblesse. Et surtout, nous essayons d’écouter – vraiment – ce que les patients racontent de leurs auras, de leurs peurs, de leurs lendemains. Mychkine l’avait déjà fait : avec douceur, précision et humanité, il nous montre encore aujourd’hui comment vivre avec des crises sans réduire une existence à son diagnostic.

ARTICLE ASSOCIÉ

Vraie souffrance ou simulation dans Le Nègre du Narcisse de Conrad, un fil rouge de Francis Jubert).

Comment distinguer la vraie souffrance de la simulation ? Dans « Le Nègre du Narcisse », Conrad met en scène James Wait, un marin énigmatique dont la maladie incertaine trouble et divise l’équipage : malade authentique ou imposteur habile ? Ce récit nous invite à réfléchir sur l’attention clinique, l’écoute et les limites de la médecine moderne.

ARTICLE ASSOCIÉ

Les Carnets du sous-sol de Dostoïevski, une analyse critique de Francis Jubert.

La maladie devient ici une manière de préserver une forme d’irréductibilité face aux normes du bien-être et de l’adaptation. Cette maladie prend une dimension psychosomatique : le corps exprime une conflictualité intérieure irréductible, interrogeant la norme, la relation de soin et la place de la liberté dans l’expérience du patient.

Eva Menard a fondé le projet EPILEPSÍA WAVES, qui se propose de « faire avancer la recherche vers la création d’un répertoire original, unique et moderne comme traitement non invasif complémentaire pour les personnes souffrant d’épilepsie ». Elle est aussi marraine de l’Association Epilepsie-France.

CONFÉRENCE ASSOCIÉE

Eva Menard (compositrice et réalisatrice) est intervenue lors du colloque L’art au cœur du soin du 15 avril 2025 à la salle des moulages de l’hôpital Saint-Louis. L’événement était organisé par l’association L’humain au cœur du soin.

Eva Menard s’est livrée sur son parcours en lien avec l’épilepsie : de l’errance vers le diagnostic, en passant par l’acceptation de son handicap invisible, jusqu’à la création d’un grand projet de recherche inspiré de l’effet Mozart…

Publié le 15 décembre 2025 – Francis Jubert – gdc
Mise à jour le 16 avril 2026

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La naissance des soins palliatifs

Une enquête historiographique

1970/1990

À partir du mémoire de Zélie Harscouet, EHESS - 2025

Écouter l’accroche de cet article

Ce mémoire de master 2 a été présenté en septembre 2025 à l’EHESS par Zélie Harscouet. L’autrice résume ainsi son sujet : « Il s’agit d’étudier les facteurs culturels et professionnels qui ont permis l’émergence d’un mouvement en faveur de la fin de vie. Ce mouvement a été mené par un groupe restreint de professionnels de santé. Ils étaient profondément influencés par les sciences de la psyché, les recherches en sciences humaines et sociales, ainsi que par les modèles anglo-saxons. »

Le mouvement des soins palliatifs a été pensé dès l’origine comme un projet réflexif et militant. Il a dû se légitimer sur plusieurs fronts : médical, politique et social. Cette légitimation était nécessaire avant sa reconnaissance institutionnelle et son entrée dans l’espace hospitalier français.

Denis Mechali

Structure du travail

Ce travail universitaire suit une progression logique :

1. Évolutions objectives

Le mémoire rappelle d’abord les transformations du soin et l’allongement de la vie. Ces changements imposaient de s’adapter, d’innover, d’inventer.

2. Cheminement vers le soin palliatif

Plusieurs facteurs ont influencé ce processus dès le départ. Le mouvement pro-euthanasie a exercé des « coups de boutoir » constants. L’ADMD (Association pour le droit de mourir dans la dignité) en était l’incarnation emblématique. Cette association est restée active pendant un demi-siècle.
Le monde médical a opposé des résistances immédiates et intenses à l’émergence des soins palliatifs. Ces obstacles ont conduit les pionniers à développer des stratégies diverses pour avancer malgré tout.

3. Mises en œuvre concrètes

Le mémoire expose enfin les réalisations pratiques. Elles portent la marque de ces débuts heurtés et de ces débats fondateurs.

Résonances contemporaines

Les difficultés des décennies 70 et 80 éclairent les débats actuels de 2025. Elles concernent la fin de vie, la place respective des soins palliatifs et de l’aide à mourir. Nous vivons actuellement des combats d’une violence singulière. Ils se livrent sur la place publique, souvent au nom de l’opinion publique, autour de la question de l’euthanasie.
Le débat divise même parfois de façon fratricide certains pionniers des soins palliatifs. Ceux qui restent actifs malgré le temps passé se retrouvent en désaccord.
Une question cruciale se pose : la demande d’euthanasie reflète-t-elle un manque de soins palliatifs adéquats, inégalement répartis sur le territoire ? C’est la position majoritaire. Ou bien l’euthanasie devient-elle inévitable dans certains cas ? Cela pourrait s’expliquer par les résistances persistantes du corps médical face aux problématiques de fin de vie et par la fréquence de l’acharnement thérapeutique non justifié. La crainte légitime des dérives, mercantiles ou plus intimes, radicalise encore les positions anti-euthanasie.

Méthode et sources

Le travail de Zélie Harscouet n’aborde pas directement ces questions actuelles. Il n’en reste pas moins très instructif. Il revisite de façon documentée ces débuts troublés. Il montre l’engagement profond d’une minorité d’acteurs des soins palliatifs. Le vocable lui-même, adapté de l’anglais, est apparu et s’est imposé dans cette même période.
Le mémoire s’appuie sur de multiples sources et documents. Il intègre aussi des entretiens avec une dizaine de témoins de l’époque.

Parmi ces témoins…

Je fais partie de ces témoins. On en retrouvera la trace plus loin dans ce texte. Ceci introduit un biais incontestable que je reconnais d’emblée : ma propre présentation n’est pas neutre.
Je suis en effet un de ces acteurs soignants minoritaires, engagés et même militants. Je me reconnais bien dans un passage du travail de Zélie Harscouet : « Cette période initiale des pionniers a été un temps extraordinaire de débats, discussions, échanges, et j’en garde un souvenir magnifique. » Elle ajoute que « l’investissement émotionnel des témoins rencontrés était perceptible, des décennies après les faits évoqués ».
Je m’efforcerai néanmoins de signaler clairement mes commentaires personnels. Je veux en effet éviter de trahir l’autrice et de lui faire dire des choses qu’elle n’aborde pas dans son travail.

Le contexte historique

Le mémoire souligne les progrès fulgurants de la technologie après la Seconde Guerre mondiale. Ces avancées ont rapidement suscité des réflexions sur les éventuels excès des réponses techniques. Elles ont mis en lumière la nécessité de faire une place aux sciences humaines et sociales. Il fallait privilégier les aspects psychologiques, parfois psychanalytiques, de la relation de soin et de sa mise en œuvre.

Les facteurs de résistance

Les résistances rencontrées proviennent de plusieurs origines. Elles se cumulent et se lient entre elles.

LE TABOU DE LA MORT

Un « tabou de la mort » a constitué le terreau de ces mouvements contestataires et minoritaires. Ce tabou correspond à une mise à distance de la mort dans les préoccupations des soignants. Ceux-ci se concentraient exclusivement sur le maintien et la préservation de la vie.
Le mémoire cite de nombreux auteurs. Parmi eux, Philippe Ariès et Michel Vovelle ont écrit sur la mort. Les écrits du penseur Ivan Illich, « Némésis médicale, expropriation de la santé », font également partie de ce mouvement de fond. Encore imprécis, il constituera le terreau des remises en cause et des évolutions ultérieures.
La contestation portée par Illich trouvera des échos lointains pendant la période covid. Elle nourrira les réflexions sur les biais des réponses en santé. Ces biais apparaissent quand les professionnels sont trop sensibles aux présentations mercantiles, voire publicitaires, d’un produit de santé.
Plus directement liés au sujet de la fin de vie, les écrits de la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross sur « les derniers instants de la vie » auront aussi un rôle important. Elle décrit les étapes psychiques fréquentes vécues par les personnes concernées.

La douleur : nature et prise en charge. Le déni de la souffrance.

Très vite, Zélie Harscouet lie les préoccupations concernant la mort à un élément concret et essentiel : une réflexion sur la douleur, sa signification et sa prise en charge.
La douleur est un phare et un repère clef. Elle comporte une part organique, analysée, comprise et souvent soulagée par la médecine technique. Mais elle a presque toujours, dans le cas des douleurs chroniques en tout cas, une composante de souffrance. Le psychisme, la dimension morale ou spirituelle y sont intriqués ou au premier plan. Cela amène à des modalités de repérage et de soulagement différents.

De façon compréhensible et presque logique, la négation de cette réalité de la souffrance a conduit à des dénis de prise en charge. Ces dénis ont ensuite préparé le terrain au déni de la mort et de son abord à l’hôpital. Cela s’est produit alors même que dans le même temps la mort au domicile reculait. Elle devenait minoritaire par rapport aux fins de vie à l’hôpital.

La morphine : une drogue dangereuse ou un outil puissant de soulagement de la douleur ?

Le long chapitre sur la douleur comporte un sous-chapitre important concernant la place singulière de la morphine.
Ce produit a fait l’objet d’une méfiance majeure dans un emploi antalgique. Les craintes étaient multiples, liées à la dépendance chronique et à un usage « toxicomaniaque » possible.
Le futur mouvement des soins palliatifs va se construire sur des fondements souvent théoriques et intellectuels. Mais aussi sur des considérations très pragmatiques concernant l’efficacité de la morphine. Il montrera la marginalité des craintes de dépendance dans le cadre des douleurs chroniques intenses, notamment au cours du cancer.
Les preuves pragmatiques sont apportées par un usage maîtrisé des dosages. Un point essentiel, parfois sous-estimé ou escamoté par les opposants : la maîtrise partielle de l’usage et des doses directement par la personne concernée, et non par les seuls soignants.

Une clef supplémentaire des soins palliatifs :
l’« alliance de soins soignant-patient » et le refus d’un « paternalisme médical ».

Une relation soignant/patient marquée par l’horizontalité et le partage fait donc partie des progrès d’usage. Cette « alliance de soins » fera aussi partie des résistances vigoureuses qui vont se manifester. Elle en représente même une clef essentielle.

La limite des soins palliatifs : entre obstination raisonnable et acharnement disproportionné.

La réflexion sur les limites des soins et sur la façon de les aborder est également alimentée par le développement de la réanimation. Les techniques salvatrices et prolongeant la vie se multiplient dans cette même période. Elles posent rapidement des problèmes éthiques et pratiques importants.
Ces techniques obligent à réfléchir autrement à ces problèmes de limites. Il faut établir une césure entre une obstination thérapeutique pertinente, parfois salvatrice, et un « acharnement disproportionné » (le vocabulaire apparaîtra lui-même plus tard).

La réflexion est obligatoire. Mais elle doit aussi être menée avec humilité. Les frontières ne sont pas toujours tranchées. Il existe des « zones grises » qui mettent mal à l’aise les personnes désireuses d’une vérité claire et nette.

Ces fils sont donc divers. Certains semblent éloignés de la problématique directe de la fin de vie des personnes. En réalité, ils ne le sont pas.

Débats entre professionnels, « scientifiques », ou débats publics et médiatisés ?

La difficulté d’un débat ouvert entre professionnels, ou avec les patients et leur entourage, va avoir une conséquence concrète supplémentaire.
Très vite, les débats vont se dérouler sur la place publique, en particulier sur la scène médiatique. L’autrice cite notamment le journal « Le Monde » et la journaliste médecin Claudine Escoffier-Lambiotte. Ces débats vont fonctionner en opposition directe à l’activisme de l’ADMD, cette association qui cherche à lier accès à l’euthanasie et respect de la liberté, voire de « la dignité » de la personne concernée.
Dans la même ligne paraît en 1982 un livre intitulé Suicide mode d’emploi. Il aura un certain retentissement et renforcera ces idées d’une forme de maîtrise individuelle des personnes sur leur vie, mais aussi sur leur fin de vie.

Débats entre rationnel et idéologie : débats passionnels et passionnés.

Zélie Harscouet avance dans son propos, sans confusion et sans se perdre, entre ces problématiques si différentes. Elle navigue entre le soin, la prise en charge de la douleur, l’abord de la fin de vie. Entre des considérations morales et éthiques, et des éléments très pratiques et pragmatiques.
Elle souligne d’emblée les éléments idéologiques et passionnels qui enflamment les positions des uns et des autres. Mais ces éléments interviennent aussi, parfois, de façon plus insidieuse, plus feutrée et implicite. Ils marquent une vision dominante du métier de médecin, caractérisée par la vision purement technique et du sauvetage de la vie à tout prix.

Un clivage mal reconnu entre les docteurs et les autres soignants, notamment infirmières et aides-soignantes.

L’avancée vers les soins palliatifs va révéler un clivage supplémentaire, parfois majeur, au sein même des soignants. Les infirmières et aides-soignantes sont le plus souvent, comme l’emploi habituel du féminin le révèle, des femmes. La féminisation du métier de médecin, déjà à l’œuvre, sera beaucoup plus lente. Elle sera encore plus lente pour les places de « leader », de type « chef de service ».
Et la « révolte » face à des douleurs non soignées et des fins de vie escamotées sera souvent menée au départ par des soignantes. Elles seront appuyées et relayées par des médecins hommes plus audibles. Parmi eux, le cancérologue René Schaerer à Grenoble sera à l’initiative, avec d’autres, d’un mouvement associatif important : « JALMALV », soit « Jusqu’à la mort accompagner la vie ».
Cet acronyme compliqué vient s’opposer frontalement aux positions de l’ADMD. Il propose une vision du soin, du travail en équipe, de la place des « psys », de la relation de soin. Il défend une relation médecin-malade loin de tout paternalisme. Beaucoup de responsabilités pour une petite association minoritaire !
Zélie Harscouet ne la cite pas dans son texte. Pourtant, je me souviens avoir été frappé par une phrase prononcée par René Schaerer que j’avais entendue à l’époque : « D’une certaine manière, les aides-soignantes et les infirmières ont sauvé l’honneur de la médecine. »
Il faisait allusion à cet évitement de la présence des médecins. Ceux-ci ne rentraient plus dans la chambre du malade lorsque des soins techniques n’étaient plus possibles. La force de la mise en cause m’avait marqué à l’époque. Les médecins risquaient donc de perdre leur honneur quelque part ? Mon ressenti ne s’est pas atténué avec le temps.
Zélie Harscouet vient donc d’évoquer, en quelques lignes, un double clivage. Social, de classe, entre les médecins et les non-médecins. Et de genre, une misogynie tenace étant toujours présente. Les féministes ne la nommaient pas encore « poids du patriarcat ».

Le VIH/SIDA : irruption d’une maladie mortelle et multiples reconnaissances de tabous et de dénis

L’irruption du VIH/SIDA dans les années 1980 vient encore impacter et compliquer cette réalité déjà tourmentée. Elle rend plus explicites les souffrances à l’œuvre et l’impuissance technique médicale face à la maladie, tout un temps du moins. Elle va rendre évidentes pour un large public les inégalités face à la santé.
L’enjeu symbolique est important. Reconnaître des inégalités face à la santé, c’est reconnaître du même coup la part partiellement utopique du projet de la « sécurité sociale ». Ce projet est le fruit des lois issues de la guerre de 1940 et des idéaux de la résistance : « On cotise selon ses moyens, et on reçoit des soins selon ses besoins ».
En effet, une maladie grave dont les déterminants ne sont ni génétiques, ni attribuables à la fatalité bouleverse inévitablement les pratiques. Elle touche en priorité des personnes au comportement sexuel particulier : homosexuels masculins ou personnes à comportement « illicite », comme l’emploi de drogue injectable. Un dérivé de la morphine, pour « corser » l’affaire. Cette situation rend plus crues les oppositions, y compris au sein du corps médical.

Alliance de soins, y compris avec des associations de patients

Dès lors, le lien avec des associations, déjà citées précédemment, s’incarne cette fois dans des associations comme Aides ou Act Up. Militantes, elles vont elles-mêmes rencontrer des médecins marginaux ou contestataires.
J’en fais donc partie. Cela explique la place laissée par Zélie Harscouet à mon « témoignage » oral et à mes rares écrits de l’époque, publiés dans une « littérature grise », marginale.

Soins palliatifs et convictions religieuses

Complexité supplémentaire, non encore citée : l’avancée vers la cristallisation des soins palliatifs va aussi avoir un pôle religieux, chrétien. Il s’organise autour de mouvements comme « Laennec » et de personnalités comme Patrick Verspieren, ou la médecin et religieuse Marie-Sylvie Richard. Celle-ci s’investira en particulier dans un lieu « historique » de prise en charge de la fin de vie : la Maison médicale Jeanne Garnier, elle-même issue d’un mouvement des « Dames du Calvaire » au milieu du XIXe siècle.

La psychanalyse comme outil fédérateur, en soutien de rencontres interprofessionnelles.

La complexité et la diversité doivent donc trouver à s’organiser pour avancer.
Zelie Harscouet individualise alors un groupe pluriprofessionnel. Il fédère pour un temps des personnalités diverses en acceptant un regard psychanalytique. Ce regard porte tant sur le vécu des patients que sur l’organisation des réponses des soignants.
Un outil utile sera les « groupes Balint ». Ce sont des groupes de paroles de quelques soignants autour d’un thème, animés ou aidés par un psychanalyste.
Michel Renault va ainsi s’impliquer au sein d’un groupe divers de soignants. « Cathos » ou « laïques », ou dégagés de ces étiquettes, ils sont réunis par la volonté d’une réflexion sur le soin, en particulier en fin de vie. Le groupe est nommé « Gram », ou « groupe de réflexion analytique sur les maladies ».
Gram sera actif de 1984 à 1989. Plusieurs de ses membres se « spécialiseront » ensuite dans les soins palliatifs et y joueront un rôle « leader ». Un petit nombre, comme moi, deviendront des « soignants du SIDA ».
Cette maladie sera à la fois « une maladie infectieuse comme une autre », maladie virale un peu singulière, sans plus. Mais aussi une maladie emblématique par ses particularités sociologiques et éthiques. Par le bouleversement de pratiques soignantes, notamment via des impulsions associatives, elle devient une maladie importante. Y compris dans le cadre du sujet de ce mémoire : la fin de vie et ses conditions, en fin du XXe siècle.

Soins palliatifs, soins de la fin de vie,
ou « soin global » pouvant débuter bien avant ?

Dans le cadre de cet historique et de ses implications jusqu’à la période actuelle, je rajoute une incidente. Elle n’est pas abordée dans le travail de Zélie Harscouet. Elle est liée à ma participation à « Gram » et à de multiples échanges avec Michel Renault, prolongés au-delà de Gram.
Celui-ci pensait, dans ses réflexions de psychanalyste, que le développement et la reconnaissance des soins palliatifs ne devaient pas se cantonner à la gestion de la fin de vie. Il craignait une nouvelle marginalisation dans une « case ». Cela risquait de favoriser la défausse persistante des autres soignants majoritaires.
Il plaidait pour un « soin global ». Une prise en compte précoce des besoins non techniques médicaux, aidant à un tuilage fluide entre « soins actifs » et « soins palliatifs ».

Cette position sera ensuite inlassablement défendue, notamment par Didier Sicard. Médecin interniste, il sera président du comité national d’éthique… Mais elle ne sera pas suivie d’effets. Trop complexe à défendre, la cristallisation se fera finalement de façon exclusive autour des soins palliatifs. Elle sera illustrée par la création de la SFAP, la Société française pour l’accompagnement et le soin palliatif.

Ces dernières années seulement, et de façon plus limitée, une avancée vers des « soins de confort », en cancérologie notamment, réactivera cette vision d’un « soin global ». Cette vision inclut un « tuilage » souple, c’est-à-dire une attention de type « care ». Elle dépasse le seul soin technique pour s’intéresser à d’autres besoins ou inconforts des personnes, bien avant une éventuelle période de « soins palliatifs » et d’avancée vers la fin de vie.

L’appui anglo-saxon
et notamment l’hospice londonien de Saint-Christopher

Après ce long chapitre des prémices du soin palliatif, le mémoire aborde une modalité qui a joué un rôle puissant. Elle a favorisé la cristallisation puis l’avancée concrète de ce mouvement naissant : le lien avec l’hospice londonien de Saint Christopher.
Les personnalités charismatiques de la fondatrice médecin, Cicely Saunders, et d’une infirmière canadienne et francophone, inlassable « transmetteuse », Thérèse Vanier, ont marqué ce lien.
En effet, les mises en œuvre de Saint Christopher ont comporté, en particulier, une avancée vers l’usage de la morphine. Elle passait par une préparation particulière, la « potion de Brompton ». Celle-ci va aider à dépasser les idées reçues et les blocages.
Des voyages et des stages de soignants français à Saint Christopher vont participer de ce que Zélie Harscouet appelle joliment « une greffe éthique et spirituelle ».
Ces rencontres vont aider elles-mêmes à fédérer des visions chrétiennes, marquées par la compassion, et des valeurs laïques, marquées par les idées d’écoute, d’empathie et de liberté individuelle. Le lien est assuré notamment par le contrôle tangible de la douleur, soit donc en réalité douleur et souffrance, comme nous l’avons vu.

L’outil narratif

La pédagogie des soignants de Saint Christopher passe souvent par la narration de cas. Cette irruption de la « médecine narrative » a, là encore, des échos très actuels. Elle se retrouve dans la promotion de cet outil, en particulier pour la formation des étudiants en médecine.

À l’époque, les écrits de Paul Ricœur vont en influencer plus d’un, et notamment Didier Sicard, cité plus haut.

La querelle du « cocktail lytique »

On va retrouver, une fois encore, les problématiques de l’euthanasie. Zélie Harscouet aborde maintenant le chapitre suivant : « Résistances, conflictualités et mobilisations : construire la fin de vie ».
Mais cette fois d’une façon indirecte, on pourrait presque dire insidieuse et hypocrite. Le débat porte sur l’usage des « cocktails lytiques ».
De nombreux soignants répondent à des douleurs intenses, mais aussi à d’autres symptômes pénibles difficiles à soulager, par une prescription médicamenteuse. Elle associe trois produits sédatifs, dont un dérivé de la morphine. Le « cocktail » ne tue pas à tous les coups, mais souvent. C’est une question de dosage des produits.
Surtout, la prescription n’est pas discutée, ni avec les patients et leur entourage, ni même avec l’infirmière qui recevra « l’ordre » de placer la perfusion intraveineuse.
Beaucoup de soignants militants du soin palliatif vont alors vivre l’emploi de ces cocktails lytiques comme une euthanasie hypocrite et déguisée. Leurs modalités sont la révélation flagrante d’un « pouvoir médical » tout-puissant.

Mais on voit alors bien la complexité des débats, à la fois enflammés et pas toujours clairs. La volonté de mettre fin à la vie n’est pas explicite. Les statistiques d’emploi de ces cocktails lytiques sont elles-mêmes plutôt opaques. Les repérages se font souvent de façon très indirecte, par les chiffres d’emploi des composantes du « cocktail » au sein des pharmacies hospitalières !

Militance, débats médiatiques et avancées institutionnelles

Les « tenants du soin palliatif », comme le jésuite Patrick Verspieren de la revue Laennec, vont alors sciemment utiliser le volet « médiatisation » des débats. Ils veulent faire avancer la « cause » des soins palliatifs. C’est sur ce terreau qu’une institutionnalisation progressive et partielle va se mettre en place.

La circulaire Laroque (1985)

La « circulaire Laroque » de 1985 va en poser les principes et la légitimité. Geneviève Laroque était une haute fonctionnaire engagée dans le monde de la santé, en particulier en gérontologie. Elle s’intéressera par ce biais aux problèmes de la fin de vie. En 1985, au sein du ministère des Affaires sociales, elle sera chargée d’un rapport sur ce thème.
Elle réunira tout un groupe de travail, dont des associations, y compris l’ADMD. Robert Zittoun, hématologue à l’Hôtel-Dieu, a fait partie de ces soignants pionniers des soins palliatifs. Il parlera de la « circulaire Laroque » comme des « prémices d’une réglementation ». Soit donc le passage de préoccupations intimes ou individuelles à une problématique sociale, susceptible de mesures organisationnelles et réglementaires.
La circulaire est imprégnée de la plupart des points évoqués plus haut. En particulier la douleur, décrite comme « une souffrance inscrite dans une relation ». Elle préconise la mise en place « d’USP », soit des unités dédiées aux personnes proches de leur fin de vie.
L’importance symbolique est très forte. Elle est saluée et utilisée comme telle par les soignants porteurs de projets. Ceux-ci ne méconnaissent toutefois pas que les préconisations ne s’accompagnent pas de financements pour en permettre la mise en œuvre.

Le congrès européen de 1990

Les soignants vont alors s’appuyer encore sur un écho et un soutien médiatique, cette fois à l’échelon européen. Ils organisent le congrès de l’EAPC, soit « European congress for palliative care ». C’est le premier du genre.
Le congrès va se compléter, dès sa fin, par la création d’une association européenne dédiée au sujet. D’emblée l’idée est d’attirer des soignants, mais pas seulement des médecins. Le congrès veut aussi le plus possible d’infirmières.
Le congrès tenu à Paris en 1990 attirera 50 % d’infirmiers, 27 % de médecins, 7 % de bénévoles, 4 % de psychologues, 3 % d’assistants sociaux, 4 % d’administratifs…
L’écho médiatique sera lié en particulier au soutien, mais aussi à une participation active du président de la République, François Mitterrand. Celui-ci était très impliqué dans ces réflexions concernant la fin de vie.

Les choses commencent à bouger, malgré une « opinion médicale » dont les réticences ne faiblissent guère.

Un outil pratique et « transactionnel » pour dépasser les réticences et favoriser des évolutions progressives

Ces réticences qui bloquent l’émergence d’unités de soins palliatifs vont favoriser, en 1990, une idée supplémentaire. À l’initiative de René Schaerer à Grenoble, elle s’avérera une proposition féconde, toujours présente en 2025.
L’idée : créer des « unités mobiles de soins palliatifs ». Elles seraient chargées, en plus de la réponse directe aux besoins de patients, de faire le lien avec d’autres unités de soins. Dans l’établissement et parfois dans le réseau de proximité, pour dialoguer et aider.
Elles assureraient également des missions de formation des équipes. Mais aussi « d’acculturation » des autres soignants, pour les rendre plus sensibles à cette « culture palliative ». Celle-ci sous-tend elle-même les décisions techniques ou pratiques à mettre en œuvre.
Enfin, elles mèneraient, en lien avec les autres structures de soin palliatif, un travail de recherche. De façon à étayer scientifiquement les mises en œuvre.
Les réticences ne sont pas seulement théoriques ou idéologiques. Elles ont aussi une traduction concrète dans les batailles pour les affectations de ressources. Pour arriver à créer une unité, puis la faire vivre, en termes de locaux et de personnel dédié.

L'architecture des unités de soins palliatifs

Zélie Harscouet consacre plusieurs pages de son mémoire à la question de l’architecture de ces unités de soins palliatifs.
Elles devront effectivement concilier une dimension d’accueil, de lieu apaisant, ouvert à des équipes pluridisciplinaires. Mais aussi aux bénévoles et aux entourages des personnes concernées. Tout en restant adaptées à une partie de soins habituels, médicaux ou infirmiers, qui persistent malgré tout.
Même si leur mise en œuvre est en permanence confrontée à leur utilité et leur pénibilité éventuelle. Dans un contexte de maladie très évoluée et de proximité inéluctable de la fin de la vie.
Le mémoire est ainsi illustré par plusieurs photos de l’unité de l’hôpital Paul-Brousse. Elles illustrent ce côté ouvert, accueillant et apaisant des lieux, sans sacrifier la place nécessaire à des soins plus traditionnels.

Les modèles de référence

Les réflexions s’appuieront sur des modèles à l’étranger. Mais aussi, en France, sur un modèle pionnier et très ancien : celui des « Dames du Calvaire », de l’unité Jeanne Garnier. Elle date du milieu du XIXe siècle. Par adaptations successives – et grâce à des financements importants, où se mêlent les dotations et des dons privés parfois notables – elle reste une unité phare dans la prise en charge de la fin de vie.
Le modèle de l’hospice londonien créé par Cicely Saunders s’est d’ailleurs lui-même pour partie inspiré de ce modèle de l’institution chrétienne Jeanne Garnier. Il intègre donc ce courant chrétien important, non exclusif, mais présent dès l’origine des soins palliatifs.

Les enjeux financiers

Les attributions financières font l’objet de discussions d’autant plus âpres que le modèle de soins attentifs et de proximité implique des choix coûteux. Ces futures unités de soins palliatifs exigent des densités en personnel infirmier et aide-soignant nettement supérieures à celles des services de soin habituels.
Les premières unités seront présentées comme « des unités pilotes ». Les responsables disposent d’un capital de renommée, y compris médiatique, qui aide à la reconnaissance.
Après la première unité ouverte au sein de l’hôpital privé de la Cité universitaire par Maurice Abiven, l’unité dirigée par Michèle Salamagne à l’hôpital Paul-Brousse, en lien avec Renée Sebag-Lanoé, sera la première mise en œuvre dans un hôpital public.
L’unité mobile dirigée par Jean-Michel Lassaunière à l’Hôtel-Dieu sera ensuite une unité essentielle. Elle aidera à ce côté pilote, phare, soutien symbolique et pratique de ces premières unités de soin palliatif.

Les débuts des mises en œuvre concrètes

Le mémoire clôt ce regard historique en illustrant le début des mises en œuvre concrètes. Avec leur lot d’hésitations, de conflits ou de repentirs, liés à l’ensemble des problématiques à faire avancer ensemble.
Les avancées supposent un accroissement de la formation. Cela se fera par des diplômes universitaires en soins palliatifs. Mais aussi par une société savante, la SFAP, ou Société française de soins palliatifs, qui voit le jour en 1990.

Zélie Harscouet appelle cela « une dynamique hospitalo-associative ».

NOTRE CONCLUSION

Le mémoire universitaire est celui d’une historienne, et l’autrice insiste sur cette dimension de son travail, qui participe d’autres travaux, sans doute encore à approfondir, concernant cette histoire aussi récente que complexe.
Mais elle souligne aussi une phrase prononcée par Geneviève Laroque, qui avait donc porté cette circulaire de 1985, importante pour lancer l’institutionnalisation des soins palliatifs : « Les soins palliatifs ont incarné la sortie de l’adolescence difficile d’une médecine scientifique ». La phrase énonce, d’une manière plaisante et assez fine, ce que Zélie Harscouet explicite aussitôt : les soins palliatifs ont représenté une réponse ajustée de la médecine à une question sociale, celle de la mort et du mourir, adossée sur une éthique du soulagement.
Elle cite simplement, sans les aborder, les nouveaux débats des années 1990 et au-delà, via des circulaires comme celles portées par Jean Leonetti pour approfondir ces problèmes de limites et de conditions du mourir en France.
Le mémoire conclut en invitant le lecteur à une réflexion plus large sur les relations entre médecine, mort, et culture, les mobilisations militantes de l’époque qui donnent à voir « un cœur battant du social », et des modalités de transformation des pratiques cliniques face aux enjeux éthiques contemporains intégrant l’humain aux préoccupations techniques soignantes.

Publié le 6 décembre 2025 – Denis Mechali – gdc
L'humain au coeur du soin

Améliorer le vécu de l'accouchement

Le projet Gaïa

Cet article est la synthèse textuelle actualisée de l’intervention filmée de Renaud Vidal lors du webinaire : L’humain au cœur du soin, principe fondamental de l’expérience patient (le 27 septembre 2022). Ce webinaire était organisé en partenariat avec l’Institut français de l’expérience patient (IFEP).

Renaud Vidal est chercheur en sensemaking et directeur du Département Innovation de la société ATRISC.

Le projet GAÏA : derrière chaque patient, un être humain

Dans notre société moderne, la prise en charge médicale est souvent perçue à travers le prisme des résultats cliniques, des protocoles techniques et des indicateurs de santé visibles.

Pourtant, derrière chaque patient, il y a un être humain avec une histoire et une relation à soi et aux autres spécifiques qui dépassent largement les mesures biomédicales. L’expérience-patient, notamment dans des moments aussi intenses que l’accouchement, révèle la nécessité de donner sa place à cette singularité dans le soin. C’est précisément ce sujet passionnant que nous explorerons ici, au départ du projet GAÏA.

© Collectif Carmin : Delphine Aremza

Contexte et enjeux de l'accouchement : un vécu négatif trop fréquent

En Occident, de 20 à 40 % des femmes rapportent un vécu négatif de leur accouchement. Ce chiffre, bien que variable, est alarmant et soulève des questions essentielles sur la qualité de la prise en charge obstétricale. Plus encore, ces expériences difficiles sont de plus en plus reconnues comme contribuant à la dépression du post-partum, aux troubles dans la relation mère-enfant, à des difficultés conjugales, pour ne citer que quelques exemples.
Une maternité d’Île-de-France (niveau 3), malgré une excellence technique reconnue, a constaté qu’un tiers des femmes vivaient leur accouchement de manière négative. Cette situation paradoxale a motivé la mise en place d’un projet de recherche collaboratif, associant chercheurs et équipes obstétricales, afin de comprendre les racines de ces vécus et d’améliorer les pratiques.

Une méthodologie rigoureuse pour comprendre le vécu des femmes

Le projet GAÏA s’articule en plusieurs phases : la première vise à explorer en profondeur ce qui se joue dans l’expérience de l’accouchement, la deuxième a pour objet d’expérimenter de nouvelles pratiques, la troisième évalue l’amélioration apportée.

Comprendre ce qui se joue dans l’accouchement implique naturellement plusieurs disciplines (obstétrique, psychologie, sociologie, anthropologie, comportement organisationnel…). Elles ont chacune un langage et des présupposés différents. L’une des originalités du projet consiste à utiliser la singularité du vivant* comme métathéorie pour faire dialoguer ces disciplines et aboutir à des résultats qui intègrent l’apport de chaque discipline.

Il convient également de préciser ce que nous entendons par l’expérience patient. Dans notre approche, elle comporte trois dimensions : l’activité vécue par la femme (ce qu’il advient au corps), l’activité psychique d’élaboration du vécu (ce que je fais de ce qui m’advient), et sa réélaboration discursive (ce que je dis de ce qui m’advient).

Enfin, nous évaluons l’expérience comme la variation de la puissance d’être et d’agir. Elle se traduit par des affects de joie lorsqu’elle augmente ou de tristesse lorsqu’elle diminue. L’enjeu de cette recherche est donc de comprendre comment la logique organique qui émerge en salle de naissance peut aboutir à augmenter les puissances d’agir de la maman, du bébé, du co-parent et des soignants.

Pour mener cette étude, nous avons suivi une quarantaine de femmes :

  • Interviews au neuvième mois de grossesse, pour comprendre leurs attentes et leurs émotions avant l’accouchement.
  • Interviews deux jours après la naissance, pour recueillir leurs impressions immédiates.
  • Observation des accouchements, avec l’accord des patientes, afin de saisir la dynamique en salle de naissance.
  • Interviews des sages-femmes, des médecins et des conjoints, pour avoir une vision complète des interactions et des perceptions.
  • Interviews deux mois puis un an après l’accouchement pour évaluer l’impact à moyen terme du vécu de l’accouchement.

Cette approche permet d’obtenir une richesse de données qui dépasse le simple résultat clinique.

* Nous faisons principalement référence aux travaux de Miguel Benasayag : voir par exemple La singularité du vivant. Paris, Le Pommier (2017) ou Fonctionner ou Exister, Paris, Le Pommier (2018).

Le critère biomédical :
la santé mère-enfant, une vision partielle

Dans la logique médicale traditionnelle, le succès d’un accouchement est défini par un critère simple : la mère et l’enfant sont en bonne santé. Ce critère, fruit d’une longue histoire, est essentiel, mais insuffisant pour appréhender la complexité de l’expérience vécue.
Ce cadre biomédical s’inscrit dans ce que le philosophe Michel Foucault a appelé la biopolitique, c’est-à-dire la construction de catégories normatives qui définissent ce qui est considéré comme sain et désirable. Par exemple, dans le cas de la grossesse, une femme est classée dans une catégorie « grossesse à bas risque » ou « grossesse à risque », et le désir sain est alors de réduire les risques au minimum.
Cette catégorisation produit un effet performatif : les femmes se sentent appartenir à cette catégorie et tendent à adopter les comportements attendus. Par exemple, une femme souhaitant accoucher à domicile est souvent perçue comme déviante, et son choix peut être découragé, voire stigmatisé. Dans le cadre du projet, un cas a été observé où une femme, malgré une indication médicale pour une césarienne, a tenu à accoucher par voie basse. Elle y est parvenue, mais elle a été culpabilisée par les soignants, qui lui ont rappelé à maintes reprises les risques encourus. Une autre femme résume son expérience avec cette phrase : « En fait, ce que j’avais compris lors de mon premier accouchement, c’est que notre corps ne nous appartient plus trop quand on est comme ça dans une maternité ».

© Collectif Carmin

Les « agencements affectants » de la salle de naissance

L’environnement matériel et relationnel en salle de naissance joue un rôle majeur dans la façon dont les femmes vivent leur accouchement. On propose de reprendre à notre compte le concept d’« agencement affectant » pour décrire l’ensemble des dispositifs techniques, des normes, des discours et des interactions qui font émerger une certaine logique de fonctionnement en salle de naissance qui affecte les puissances d’agir des participants.
Par exemple, la table gynécologique, qui impose une position allongée et peu mobile, confortable pour les soignants, mais qui place la femme dans une posture passive. Avec les dispositifs de monitoring, cette configuration renforce l’idée que la femme est soumise à des risques constants, nécessitant une surveillance étroite des sachants.

Ces agencements contribuent à instaurer une dynamique dans laquelle la femme est perçue davantage comme un corps à surveiller que comme une personne à accompagner.

Violences obstétricales : quand la connaissance du désir devient un obstacle

Un des aspects les plus délicats mis en lumière par cette recherche est la question des violences obstétricales. Celles-ci ne se limitent pas à des actes manifestement violents, mais incluent aussi l’absence de reconnaissance de la femme en tant que sujet à part entière, avec son histoire et ses désirs spécifiques.
Lorsque le personnel soignant considère que l’objectif d’un accompagnement réussi se réduit à la santé biologique de la mère et de l’enfant, tout le reste est perçu comme accessoire, voire inutile. Cette vision conduit à une posture paternaliste où le professionnel sait, à partir du profil obstétrical de la femme, ce qui est « bon » pour elle. 

Cette attitude du corps médical est résumé par ces mots d’une obstétricienne « La faculté nous a dit quoi faire, mais pas comment ».

Autrement dit, l’enjeu serait de convaincre la mère de faire ce qui est bon pour elle. Cette logique peut engendrer un sentiment de dépossession chez la femme, qui ne se sent plus reconnue dans son intégralité, mais réduite à un simple réceptacle de soins techniques. Cette absence de rencontre véritable, le fait que la femme ne se sente pas accueillie, comprise et respectée est vécue comme une violence.

Le vécu de l'accouchement : un moment initiatique, une affirmation de soi

L’accouchement ne se réduit pas à un processus physiologique. Comme le résume une citation d’Anne Evrard, Présidente du Collectif Inter-associatif Autour de la Naissance (CIANE) :

« L’accouchement, ce n’est pas simplement sortir vivant, c’est un moment initiatique, un passage, une affirmation de soi. »

Cette affirmation trouve un écho puissant dans les témoignages recueillis. Les femmes ayant vécu un accouchement positif expriment souvent un sentiment de fierté, une confiance renouvelée en leur corps et en leur capacité à être mère. Cette confiance est essentielle pour la construction de leur image maternelle et pour leur intuition dans la prise en charge du bébé. On trouve ici une traduction concrète de ce que nous avions appelé une augmentation de la puissance d’agir.

Mais, l’accouchement affecte aussi la relation de couple et le lien d’attachement à l’enfant. Certains vécus difficiles empêchent même la mère de regarder son enfant ou d’établir un lien immédiat, ce qui peut avoir des répercussions à long terme sur la relation mère-enfant. Par ailleurs, le moment de la naissance réactive fréquemment les liens que la femme a eus avec ses propres parents. L’histoire familiale de la femme s’invite comme une dimension parfois importante de l’accouchement. Dans certaines conditions, ce  moment constitue aussi une fenêtre unique de réorganisation psychique.

Des exemples concrets pour comprendre la diversité des vécus

Pour mieux saisir la complexité de ces expériences, voici quelques exemples issus des interviews :

  • Une femme accouche pour la première fois, mais est terrorisée à l’idée de passer le reste de sa vie à s’occuper de son enfant, elle qui menait une vie très active.
  • Une autre va avoir un second enfant, mais est déçue de l’implication de son conjoint. Elle se sent fatiguée : « Je suis au bout du rouleau. » Elle craint la douleur, surtout lors du passage du bébé.
  • Cette femme a son premier enfant : elle aurait aimé un garçon, car « pour une fille, la société actuelle est plus compliquée ». Elle a peur du « point de vue de son mari » et des pratiques interdites des soignants.
  • Cette maman a son deuxième enfant. Elle a eu une HPPI à l’accouchement précédent et a été « voir quelqu’un pour en parler et se libérer ».
  • Pour elle, ce premier enfant est issu d’une PMA. Par ailleurs, elle estime que la « sortie » n’est pas sereine, mais quelque chose d’angoissant pour le bébé, donc que la mère doit être capable d’offrir à son enfant des « conditions pas trop nulles ».
  • C’est le deuxième enfant d’une maman dont l’aîné est autiste. Lors du premier accouchement, la péridurale n’a marché que d’un côté : elle a été parcourue de spasmes. « Je crains de revivre ça, affirme-t-elle. Par ailleurs, je me dis :  “Est-ce que peut-être, physiologiquement, je ne suis pas faite pour accoucher ?”. Son choix d’avoir un enfant est manifestement influencé par sa volonté de sceller son nouveau couple.
  • Pour cette autre femme, l’expérience d’une fausse couche passée qui a entrainé une hémorragie se traduit par la peur du passage du bébé. Les angoisses grandissent : la vue du placenta, du sang, la peur de revivre des choses, l’inquiétude qu’il soit trop tard pour qu’on lui pose la péri.

Ces exemples illustrent combien il est réducteur de considérer une femme uniquement à travers des paramètres médicaux. On perçoit à quel point chaque histoire, chaque contexte psychique, modifie la signification même de la naissance.

© Collectif Carmin 

© Collectif Carmin : Delphine Aremza

L’émergence de la gouvernementalité algorithmique : un défi pour l’expérience-patient

Un phénomène majeur de notre époque est l’essor de la technologie et des algorithmes dans la prise en charge médicale. Ce que certains nomment la gouvernementalité algorithmique* désigne l’idée que les algorithmes, par leur capacité à analyser d’immenses quantités de données de notre passé, nous offrent des contextes d’actions qui nous incitent à reproduire nos comportements antérieurs et nous empêchent de devenir autre. Ainsi, les protocoles stricts utilisés dans la prise en charge des femmes produisent des prophéties auto-réalisatrices dans lesquelles les comportements prédits par la branche du protocole se réalisent. Par exemple, si le travail ralentit, on s’inquiète pour le fœtus, ce qui amène à injecter de l’ocytocine de synthèse pour accélérer le travail, provoquant des contractions qui sont parfois mal supportées par le fœtus, justifiant le fait que l’on avait bien raison de s’inquiéter…

Dans ce contexte, les soignants deviennent des segments humains intégrés dans un système algorithmique. Par exemple, tant que la technologie se révèle incapable d’évaluer l’ouverture du col de l’utérus, les sages-femmes réaliseront cet acte. Mais, le jour où un dispositif pourra le faire, l’intervention humaine deviendra secondaire, voire inutile.
Cette mutation entraîne un risque : la réduction du patient à un simple ensemble de données, et du soignant à un rouage d’une machine décisionnelle. L’incertitude, inhérente à la vie et à la naissance, est la cible à éliminer par ces algorithmes. Pourtant, c’est précisément cette incertitude, et la manière de faire avec ce qui advient, qui font la richesse et la complexité de l’expérience humaine.

*Voir par exemple A. Rouvroy, « L’art de ne pas changer le monde », La Revue Nouvelle, vol. nᵒ 8, pp. 44–50 (2016).

Les objectifs opérationnels de Gaïa

1. Produire la première définition scientifique rigoureuse du « vécu de l’accouchement ».
2. Créer et valider un outil d’évaluation reproductible du vécu.
3. Co-construire de nouvelles pratiques d’accompagnement avec les équipes obstétricales, afin d’améliorer sensiblement le vécu de l’accouchement.
4. Réduire de 20 % le vécu négatif ou traumatique de l’accouchement dans la maternité partenaire, donc diminuer les scores de stress post-traumatique, de dépressions du post-partum, de troubles de la relation mère-enfant, de difficultés au sein du couple, voire de suicides maternels.
5. Élaborer un modèle national de soin périnatal humanisé (recommandations HAS/ministère 2029).

Conclusion : remettre la relation au cœur du soin

L’expérience de l’accouchement, avec ses enjeux médicaux, anthropologiques, culturels, psychiques et sociaux, illustre parfaitement la nécessité de repenser la manière dont nous concevons le soin. Le défi est de dépasser la vision biomédicale pour intégrer, dans une relation de soin, l’ensemble des dimensions humaines qui augmentent nos puissances d’agir.

Publié le 27 novembre 2025 – Renaud Vidal – gdc

Cette section est conçue pour enrichir et approfondir les sujets abordés dans nos articles principaux. Elle propose des compléments d’information précieux ainsi que des réflexions qui vous permettront de mieux comprendre et d’explorer les thèmes qui nous passionnent et que nous partageons lors de nos ateliers de lecture.

Pour une médecine humaine
Gérard Reach

Recension enrichie

À partir de la conférence « Médecine et Philosophie » donnée à l’IPC le 9 novembre 2025

Écouter l’accroche de cet article

Professeur émérite à l’Université Sorbonne Paris Nord, membre de l’Académie nationale de médecine, endocrinologue, diabétologue et philosophe clinicien, Gérard Reach poursuit inlassablement la même interrogation fondamentale : qu’est-ce qu’une médecine humaine ?

Dans son livre Pour une médecine humaine (Hermann, 2022) – dont son confrère le Dr Bertrand Galichon, interniste à l’hôpital Saint-Louis, a proposé une belle et lumineuse recension –, Gérard Reach propose la synthèse la plus aboutie de trente-cinq années de réflexion. Sa conférence du 19 novembre 2025 à l’IPC – Facultés Libres de Philosophie et de Psychologie en a donné une version vive, incarnée et résolument actuelle.

Francis Jubert

Lire cet ouvrage magistral sous-titré « Étude philosophique d’une rencontre », découvrir la recension du Dr Galichon qu’en propose le blog L’Humain au cœur du soin, entendre Gérard Reach lui-même en parler comme l’occasion nous en a été donnée en assistant à l’IPC à cette « Grande conférence Médecine & Philosophie », c’est prendre immédiatement la mesure de l’enjeu : il ne s’agit pas d’un simple idéal « humaniste », ornemental, mais d’une question profondément clinique, éthique et politique.
Sur le plan éthique surtout, la démonstration frappe juste : une médecine qui fait abstraction de la singularité de la personne, de ses valeurs et de sa liberté – fût-elle fragilisée – se condamne à n’être qu’une technique sans âme, parfois même une violence déguisée.
Soigner, c’est reconnaître l’autre comme sujet, non comme un simple objet de protocole. L’éthique n’est donc pas un supplément d’âme facultatif : elle est la condition même d’un soin qui mérite encore pleinement ce nom.
Dès l’ouverture de sa conférence, le Pr Reach invitait chacun à « regarder le visage de son voisin ». Ce geste simple, presque enfantin, disait tout : une personne est un visage, non un cas, non un organe, non une image. « On peut avoir un diabète, disait-il, mais on reste une personne. » Toute sa pensée tient dans cette seule phrase.

Une médecine qui évince la rencontre

Le temps brisé

« On a pris deux patients en trente minutes. » La phrase, répétée par le Pr Reach, dit l’essentiel : la consultation n’est plus un temps de rencontre, elle est devenue un acte productif – et souvent franchement productiviste, presque stakhanoviste dans sa cadence.
On « fait » des consultations. On ne rencontre plus des personnes. Or, insistait-il, « se parler prend du temps » : non par coquetterie littéraire, mais parce que le langage est ce qui constitue la personne.

Le regard objectivant

La médecine contemporaine voit de mieux en mieux à l’intérieur du corps : imagerie, biologie moléculaire, médecine de précision. Mais plus elle voit les organes, moins elle voit le visage.
Devant son auditoire, il rappelait : « Tout est fait pour que l’on ne touche plus le patient. » Même un acte aussi simple que la palpation d’une thyroïde tend à disparaître derrière des images parfaites. Comme le montre Edgar Morin dans Introduction à la pensée complexe, l’objectivation expulse le sujet. Le soignant finit par voir l’IRM avant de voir la personne.

Le langage appauvri

« On a l’impression qu’il parle à son ordinateur, pas à moi. » Les patients le disent souvent ; les soignants le redoutent tout autant. À force de techniciser le vocabulaire, on efface la souffrance existentielle : la détresse se transforme en « non-observance », l’effondrement en « comorbidités », l’angoisse en « facteurs psychosociaux ». Ce qui ne rentre pas dans les cases disparaît purement et simplement du dossier.

Or, rappelait le Pr Reach, les plaintes les plus profondes – détresse, angoisse, solitude – sont presque toujours silencieuses. Elles ne s’expriment ni dans les scores, ni dans les constantes. Et la solitude, insistait-il, peut être pire encore que le désert médical : c’est un « désert psychologique », un « vide que quinze minutes d’écran et de cases à cocher ne suffiront jamais à combler. » À ces constats, Gérard Reach ajoute ce qu’Edgar Morin appelait le paradigme disjonctif : la séparation systématique entre corps/esprit, cure/care, maladie/malade, sujet/objet. Le résultat est connu : une médecine techniquement triomphante, humainement appauvrie.

La rencontre comme condition transcendantale du soin

Gérard Reach nourrit sa vision du soin des pensées de Levinas, Ricœur et Morin. Son livre en fait la synthèse rigoureuse ; sa conférence en donne une version incarnée, proche des préoccupations de son auditoire.

Emmanuel Levinas : le visage comme appel

Le visage du patient dit avant toute parole : « Tu ne me réduiras pas à un numéro. »
La présence n’est pas une technique de communication ; c’est une réponse à un appel éthique. Quand les soignants disent dans les couloirs : « J’ai peur d’être maltraitant », ils expriment cette impossibilité de répondre à l’appel faute de temps, de lieu, de conditions propices.
Éléments de biographie d’Emmanuel Levinas

Paul Ricœur : l’être humain comme être de récit

Le Pr Reach insiste : une personne, c’est quelqu’un qui peut dire « je ». C’est exactement ce que Paul Ricœur formule dans Soi-même comme un autre. Soigner consiste à aider la personne à redonner forme et cohérence au récit qu’elle fait de son existence.

Gérard Reach transpose magistralement le triptyque de Temps et récit à la Clinique :

  1. Le patient arrive avec son histoire.
  2. Le dialogue met en forme un récit partagé de la maladie.
  3. Le projet thérapeutique devient le nouveau chapitre de sa vie.

D’où cette phrase magnifique :

« Le stéthoscope devrait d’abord être posé sur le récit, puis seulement sur la poitrine. »

Edgar Morin : la « reliance » comme antidote à la disjonction

Chez Edgar Morin, la reliance désigne la capacité de l’être humain à tisser des liens avec les autres, avec son environnement. Pour Gérard Reach, la médecine humaine est fondamentalement une pratique de la reliance – un mot qu’il aime parce qu’il dit à la fois le lien et la guérison. Cela veut dire, très concrètement : ne jamais soigner le corps sans prendre en compte la vie psychique et le contexte social de la personne ; retisser le lien entre les soignants eux-mêmes (médecins, infirmières, aides-soignants, travailleurs sociaux) pour qu’ils cessent de travailler en vase clos et retrouvent un vrai travail d’équipe ; refuser le fossé entre la science de pointe et le chevet du malade : la recherche la plus avancée doit rester au service de la clinique, et non l’inverse ; enfin, relier le soin à la société tout entière : la médecine ne peut pas être un monde à part, elle doit interroger et porter les valeurs communes, la justice, la solidarité.

Comme il le martèle avec force, « Le tout est toujours plus que la somme des parties. » On peut compter, mesurer, scanner les organes – ils sont numérisables. Mais la personne, elle, ne se réduit jamais à des chiffres : elle ne tient que dans le récit qu’elle fait d’elle-même, dans le dialogue, dans la relation. Elle relève du verbe – du verbe qui relie, qui soigne et qui fait exister.

Voir la capsule : Edgar Morin, philosophe à l’état sauvage (France Télévisions /CulturePrime) – 4 à 5 minutes.

Concepts clés contenus dans le livre ou relevés lors de la conférence

La considération

Faire sentir à l’autre : « Vous êtes quelqu’un. » C’est la définition même de la décence selon Avishai Margalit, et c’est le cœur de la médecine humaine pour Gérard Reach. La considération désigne cette attitude qui dit implicitement : « Vous comptez pour moi ».
La conférence en donnait un équivalent simple : regarder un visage, toucher une épaule, dire un mot qui manifeste l’attention au tout de la personne, une phrase qui reconnaît la personne derrière la maladie.

L’herméneutique à quatre mains

La consultation n’est pas un entonnoir rempli de questions fermées mais une co-interprétation.
Gérard Reach parle d’un « puzzle mental » propre à chacun : rencontrer un patient, c’est faire dialoguer deux puzzles — ce que montrent dans leurs écrits des auteurs comme Donald Davidson, John Searle ou encore Vincent Descombes.

L’Evidence-Based Medecine narrativement informée

Pour montrer à quel point la personne compte plus que les seules données chiffrées, le Pr Reach cite une étude attestant de l’efficacité d’un médicament contre le diabète : ce traitement réduit la mortalité de 32 %. Mais ajoute-t-il aussitôt, avec un sourire un peu triste : « Attention, on ne soigne pas une cohorte, on soigne quelqu’un. »

La médecine factuelle (evidence-based medicine) c’est celle qui sait intégrer la meilleure preuve scientifique – ici, l’efficacité prouvée du médicament – dans le récit unique de chaque patient, y compris quand ce récit comporte de fausses croyances qui, vues de l’extérieur, peuvent sembler « vraies » (il prend l’exemple du patient diabétique qui veut jeûner pendant le ramadan et refuse d’adapter son insuline).

Le burn-out comme souffrance éthique

Ce n’est pas seulement un trop-plein de tâches : c’est l’impossibilité de se rendre présent.
La solution n’est pas dans le yoga obligatoire, mais dans la restauration du temps protégé pour la rencontre et la parole entre pairs.

Les apports spécifiques de la conférence

La conférence a permis de faire entendre plusieurs points que le livre laisse davantage en arrière-plan :

  • La distinction entre désert médical et désert psychologique, essentielle pour comprendre les maladies chroniques.
  • La parabole de la pièce de monnaie : deux faces qui, si elles ne se regardent pas, ne dialoguent plus.
  • La capacité réflexive (Harry Frankfurt) : la personne peut critiquer ses propres désirs. Le soin doit s’appuyer sur cette liberté intérieure.
  • La conversation comme art, selon Hannah Arendt : un échange de complexités, sans jargon, où le silence a sa place.
  • Martin Buber et le « Tu » : « On devient Je en disant Tu ». Le soin est une relation, pas un dispositif.
  • La médecine 5P (personnalisée, préventive, prédictive, participative et pertinente) : deux de ses attributs — participative et personnalisée — sont pleinement cohérents avec l’exigence d’une médecine de la personne.

Ces apports font de cette conférence un complément indispensable à la lecture du livre.

Limites et défis de l’exercice

Gérard Reach ne sous-estime pas les contraintes, mais peut-être les idéalise-t-il un peu : quinze minutes pour un patient chronique, c’est peu, trop peu pour le coacher ; la réorganisation du système, la rémunération, la place donnée à l’écoute sont des enjeux politiques.
Il reste relativement silencieux, en 2022, sur l’irruption des IA génératives.

Dans le cadre de sa conférence, le Pr Reach y répondait avec plus d’à-propos :
« Un robot ne nous jugera jamais, mais la rencontre avec un robot restera une rencontre du deuxième type. Rien ne remplace la gentillesse et la bienveillance d’un visage humain. »

Gérard Reach ne méconnaît absolument pas les contraintes bien réelles du système. On peut même se demander s’il ne les idéalise pas un peu : quinze minutes pour un patient chronique, c’est objectivement très court – trop court pour un vrai travail d’accompagnement et d’éducation thérapeutique. La réorganisation des pratiques, la rémunération à la qualité plutôt qu’à l’acte, le temps protégé pour l’écoute restent des combats éminemment politiques.

Sur l’irruption des IA génératives, son livre – publié il y a maintenant trois ans – reste assez discret. Dans sa conférence, en revanche, il y répond avec une simplicité lumineuse : « Un robot ne nous jugera jamais, c’est exact. Mais la rencontre avec un robot restera toujours une rencontre de second ordre. Rien – absolument rien – ne remplace la gentillesse, la chaleur, la bienveillance d’un visage humain. » La phrase tombe juste, elle touche au cœur, et elle dit tout.

Pour une médecine humaine : transmettre pour résister

Le livre de Gérard Reach n’a pas vieilli. Il est plus d’actualité que jamais.
Alors que les infirmières quittent l’hôpital, que les étudiants s’effondrent ou renoncent, que l’écoute est sous-traitée à des algorithmes, le Pr Reach continue d’enseigner, inlassablement : DU Sens du soin, Master Éthique, recherche, médecine, conférences à l’IPC, interventions dans les hôpitaux.

Transmettre la culture de la rencontre est, chez lui, un acte éthique et politique. L’association L’Humain au cœur du soin (HCS), installée à l’hôpital Saint-Louis, en fait le cœur de son engagement : « sauver la médecine » passe par la restauration du lien, du temps consacré à « l’autre comme soi. »
En écho à la voix d’outre-tombe de Claire Georges, ancienne responsable médicale de la PASS Verlaine de l’hôpital Saint-Louis et fondatrice d’HCS, Gérard Reach nous murmure, presque à voix basse : « La médecine humaine n’est pas morte. Elle respire encore, d’un souffle fragile ; elle est en sursis. »
Mais, tant qu’un soignant, un étudiant, un maître posera sur le malade un regard qui dit « tu », tant qu’un « tu » franchira les lèvres avant les protocoles, alors elle continuera de battre, comme un cœur qu’on refuse d’abandonner.

Pour conclure

Pour une médecine humaine est de ces livres rares qui feront date dans l’histoire du soin.

La conférence que Gérard Reach a donnée à l’IPC le 19 novembre 2025 l’a montré avec une force presque douloureuse : la médecine humaine n’est pas un ornement, un « supplément d’âme » qu’on ajoute quand on a le temps. Elle est la condition même pour que la médecine reste la médecine – et non une industrie du vivant.

Ce livre, il faut le lire, le relire, le corner, le prêter, en discuter à voix haute : dans les salles de pause où l’on se retrouve épuisés, dans les amphithéâtres où l’on forme ceux qui soigneront demain, dans les unités où l’on se bat encore, jour après jour, pour que la technicité n’étouffe pas l’humanité, pour que la science reste au service de la parole, pour que les preuves ne fassent jamais taire les récits, pour que soignants et soignés continuent, malgré tout, de se regarder comme des personnes.

Tant que ce livre circulera, il restera une braise. Et la médecine humaine, un possible.

ARTICLE ASSOCIÉ

Gérard Reach, Pour une médecine humaine, le livre, (une recension de Bertrand Galichon).

Les recours de plus en plus fréquents à des médecines dites « alternatives » ou « médecines douces » montrent bien que la médecine arrive à une croisée des chemins. En effet, la médecine moderne occidentale ne semble plus, malgré ses indéniables avancées, répondre pleinement aux attentes des malades. C’est la définition même du soin qui est en cause : le soin, c’est d’abord une rencontre. Mais, la maladie aujourd’hui, prétexte de ce recours, envahit tout le champ de cette altérité, reléguant le malade au second plan.

Publié le 23 novembre 2025 – Francis Jubert

BILLET DE SORTIE

Anatomie d’un spectacle

Les frottements du cœur

ÉCRIT ET INTERPRÉTÉ PAR KATIA GHANTY

AU théâtre des Gémeaux Parisiens

Tous les lundis et samedis, jusqu’au 14 mars 2026, avec même un rythme quotidien pendant la période de Noël, le théâtre des Gémeaux Parisiens présente Les frottements du cœur. Il s’agit d’un seul-en-scène interprété et porté par Katia Ghanty, qui l’a déjà joué à de nombreuses reprises depuis 2022, notamment au festival d’Avignon. Le programme précise : « D’après une histoire vraie ».
La salle est vaste et le théâtre, situé rue du Retrait, se trouve à une dizaine de minutes à pied du métro Gambetta. On peut réserver sa place, mais il est aussi possible de tenter sa chance en dernière minute.

Denis Mechali

Si je survis à ça, je survivrai à tout. Si je survis, je n’aurai plus peur de rien. Je n’aurai plus peur si je suis en vie. Je n’aurai plus peur, jamais.

Katia Ganthi en scène dans Les frottements du cœur au théâtre des Gémeaux Parisiens

Katia Ghanty en scène – capture d’écran – Vimeo

L'argument

L’histoire se déroule il y a 10 ans. Une jeune femme de 29 ans, actrice, contracte une grippe banale, qui tourne au drame en quelques heures. Seule chez elle, elle a juste le temps de déverrouiller sa porte pour laisser entrer une amie, qui la trouve inanimée. Samu, pompiers, arrivée à l’hôpital et en réanimation, un univers qu’elle découvre totalement : « Je ne savais même pas ce que c’était la réa… ». Une soignante le lui décrira comme « le pire service de l’hôpital », parce que les malades sont souvent si gravement atteints que beaucoup ne s’en sortent pas.

Survivre et raconter :
Katia GhantY fait battre le cœur de l'hôpital

Le spectacle nous fera vivre chaque moment du parcours : de la réanimation, de la proximité de la mort, de la survie presque miraculeuse, de la lente réadaptation et de la récupération. Enfin, une longue période dépressive, d’angoisses majeures et d’incertitudes existentielles. La sortie de cette épreuve passera par l’écriture d’un livre dans lequel Katia Ghanty se remémore au mieux possible tout le déroulement, ce qui sera rendu possible par une conscience aiguë, préservée quasiment tout au long de la maladie et du séjour.

Ce livre la conduit, sur le conseil d’un « psy » consulté durant la phase dépressive, à retourner rencontrer l’équipe de réanimation. Redevenue « une femme debout », elle révèle aux soignants des choses qu’ils n’avaient pas perçues d’eux-mêmes. On apprend même que certains réanimateurs, très marqués par son témoignage « de l’intérieur », l’ont invitée à une réunion, non pour jouer la pièce — qui naîtra bien plus tard —, mais pour partager cette expérience. Ils pensaient, à juste titre, que ce témoignage pouvait être précieux pour former les soignants, qu’ils soient débutants ou chevronnés.

DES LEÇONS À TIRER

Les leçons essentielles qu’on peut tirer de ce témoignage nous déconcertent par leur simplicité apparente. On souffre beaucoup en réanimation : douleurs diverses, peurs, humiliations, questions répétitives et lancinantes. Devant cette situation, certains professionnels de santé demeurent insensibles, d’autres amplifient les émotions négatives par leur maladresse, tandis que d’autres encore, souvent inconsciemment, procurent des moments de douceur, d’attention, de tendresse et de bonheur. Et cela change tout…

POURQUOI ALLER VOIR CE SPECTACLE ?

On pourrait se dire : inutile d’aller voir le spectacle, j’ai tout raconté, tout « spoilé ». Ce serait une erreur. Tout l’art, tout le plaisir, toute la force du spectacle tiennent à l’art du récit et au jeu de l’actrice, qui interprète tour à tour ses propres émotions et les différentes figures croisées sur ce parcours. Le cardiologue, « le Docteur vélo », est aussi compétent que maladroit. Lors de la première échographie (la première d’une longue série), il lâche : « Ah là là… Ça ne va pas, ça ne va pas du tout… ». Puis, croyant la patiente inconsciente, il dit à un collègue : « Celle-là, on va la perdre cette nuit. » Quant à la patiente, elle entend, elle comprend. Elle se rend compte qu’elle va peut-être mourir. Elle ne mourra pas, mais cela se joue de peu. Une pensée l’aide à tenir…

On suit aussi les infirmières qui posent une sonde urinaire, cherchant, s’y reprenant, insistant, sans cesser de plaisanter entre elles (ce qui n’a sans doute aucun lien avec ce qu’elles sont en train de faire). Malgré tout, la scène reste « bizarre » : ce sont les rires qui heurtent… Et puis il y a la soignante aux yeux pétillants et aux joues roses, qui vient proposer un shampoing. « On peut toujours s’arranger en réa. » Et le shampoing devient un moment de grâce dans ce monde de violences…

CE QUE J’EN PENSE…

Pour le « vieux soignant » que je suis moi-même, cela réactive une non moins ancienne conviction. La technique est essentielle, parfois complexe, sophistiquée et salvatrice, comme en réanimation, où les gestes s’enchainent entre plusieurs personnes, en une chorégraphie qui doit être parfaite. Mais la technique doit ou devrait être complétée par les émotions, l’empathie, la relation interhumaine. Parfois, la routine, le débordement, ou l’indifférence freinent cet aspect. Parmi les modalités de sensibilisation ou de formation, alors, le témoignage concret, l’histoire de vie, est utile. Le témoignage brut, cela n’est pas mal. Mais la mise à distance et la mise en récit, comme l’avait réussie Philippe Lançon dans Le lambeau après l’attentat de Charlie Hebdo et les suites pour lui, ou, avec un moindre retentissement, Katia Ghanty dans cette pièce, c’est mieux encore. L’art, cela soigne.

Les frottements du cœur n’est pas un spectacle qui cherche l’émotion facile : il la laisse travailler. Sans pathos, Katia Ghanty interroge ce que veut dire « revenir à la vie » et rappelle que si la technique sauve, ce sont parfois un mot, une main, un regard, qui permettent de continuer. Un spectacle discret, nécessaire, et profondément humain.

INFORMATIONS PRATIQUES

Les frottements du cœur, de Katia Ghanty

Interprétation  : Katia Ghanty
Lieu
 : Théâtre des Gémeaux Parisiens
Dates et heures : du 8 septembre 2025 au 14 mars 2026.
Durée : 1 h 25
Metteur en scène : Éric Bu
Assistante de mise en scène : Sophie Bouteille
Lumières  : Moïse Hill, assisté de Pierre Mille
Chorégraphie : Florentine Houdinière
Création sonore et musique  : Agnès Imbault et Caroline Geryl

À partir de 12 ans

Le livre Les frottements du cœur est publié aux Éditions Metropolis à Genève
(ISBN 978-2-88340-207-2, 160 pages)

Juste trois voiles blancs. Ils suffisent à Katia Ghanty pour raconter sa terrible et authentique aventure médicale, en réanimation, à même pas 30 ans. Comment, à partir d’une banale grippe, elle a failli mourir en quelques jours d’une insuffisance cardiaque. Élégante, fluide et même drôle dans sa simple tenue bleue, la comédienne incarne tous les personnages d’une tragédie intime dont elle parvient à faire un vrai thriller, bien dirigée par Éric Bu. Sans complaisance, voyeurisme, pathos, elle nous fait partager ses angoisses et sa force, ses doutes et ses courages. Quand on est réduit au silence, à la solitude, à sa voix intérieure dans le brouhaha hospitalier… Katia Ghanty danse sa maladie autant qu’elle la joue. Et en s’élevant avec insolence contre les clichés comme les tabous, elle en fait une sorte de parcours magique.

Télérama Sortir

Théâtre des Gémeaux Parisiens

15 rue du Retrait – 75020 PARIS
Accueil et billetterie : 01 87 44 61 11

Site Internet
E-mail : contactgemeauxparisiens@gmail.com

Le théâtre des Gémeaux Parisiens est situé au sein du quartier de Ménilmontant. Il succède au Théâtre de Ménilmontant, fermé en décembre 2018, dont il reprend les locaux. Ceux-ci ont été l’objet d’une profonde rénovation en 2023 et début 2024.

ARTICLE ASSOCIÉ

PHILIPPE LANÇON, Le lambeau

Philippe Lançon est l’un des journalistes rescapés de la tuerie de Charlie Hebdo du 7 janvier 2015 perpétrée par les deux frères Kouachi. Il en est sorti vivant, mais défiguré. Trois ans plus tard, il publie son troisième roman, Le Lambeau. La recension est signée par Francis Jubert.

Publié le 1er novembre 2025 – Denis Mechali – gdc

L'humain au coeur du soin

Qu'est-ce qu'être humain aujourd'hui ?

Dans notre époque dominée par la rationalité quantifiable, la question prend une dimension cruciale.

Cet article est la synthèse textuelle de l’intervention filmée de Fabrice Midal lors de la conférence de juin 2021.

Depuis plus de quinze ans, Fabrice Midal observe et dénonce dans ses écrits l’effacement progressif de la dimension humaine dans nos sociétés, notamment dans les pratiques professionnelles et médicales. Son exposé vise à explorer ce que signifie « être humain » aujourd’hui, à l’heure où la réalité semble se réduire à des « process », des tableaux Excel et des protocoles, où tout ce qui échappe à cette logique apparaît comme irréel. Au nom de la raison, nous paraissons avoir perdu la raison.

La raison et ses limites : une confusion dangereuse

Le philosophe Kant, figure majeure des Lumières, nous a enseigné, à travers son ouvrage fondamental La Critique de la raison pure, comment poser des limites à la raison. Ironiquement, le plus grand danger pour l’être humain est précisément de ne plus percevoir ces limites. Or, aujourd’hui, au nom de la raison, nous avons quitté la raison pour nous enfermer dans une rationalité stricte, une forme de gestion qui oublie la sagesse et la profondeur humaine.

Cette confusion entre ce qui est rationnel et ce qui est raisonnable conduit à une violence insidieuse : tout est réduit à des données, des chiffres, des protocoles. Nous avons oublié la complexité et la singularité de chaque être humain.

La réalité déshumanisée : une violence quotidienne

La réalité, dans notre monde contemporain, n’est souvent perçue que sous l’angle de la gestion et de l’exploitation. Un arbre devient simplement une réserve d’oxygène, un animal une réserve de calories. Cette réduction brutale et violente de la réalité est une forme d’irrationalité fulgurante, car elle occulte la richesse, la complexité et la beauté du vivant.

Pour les soignants confrontés au terrain, cette déconnexion entre le discours officiel et la réalité vécue est souvent douloureuse, voire « délirante ». Être humain, ce n’est pas être un robot ou une variable dans un tableau Excel. C’est faire face à des énigmes, à une dimension relationnelle profonde où la confiance ne peut naître que si l’on est regardé et reconnu.

L’expérience humaine : entre certitudes et incertitudes

L’expérience humaine ne se réduit donc pas à une simple gestion de données. Elle est une alchimie subtile entre certitudes et incertitudes, une articulation difficile à penser dans notre cadre actuel. Ce mélange est ce qui rend la vie humaine riche et pleine de sens, mais il est fréquemment ignoré dans nos systèmes de gestion, notamment en milieu clinique.

Le paradigme dominant aujourd’hui, et particulièrement dans la gestion des crises, est celui de la sérénité. Sérénissime Sérénité ! On se voudrait calme, statique, zen, détendu. On voudrait vivre dans une tour d’ivoire. Non seulement cette vision est irréaliste, mais de surcroît, elle est aussi profondément anxiogène. Elle oublie que la sérénité humaine est dynamique, faite de doutes, d’émotions, de remises en question et même de moments d’échec ou d’incertitude.

Repenser la sérénité : une nécessité humaine

Dès lors, il devient urgent d’inventer une sérénité humaine, qui accepte les limites, les fragilités, les moments où l’on ne sait pas, où l’on ne peut pas. Ce n’est qu’en acceptant cette humanité dans toute sa complexité que nous pourrons véritablement prendre soin les uns des autres.

La méditation, par exemple, introduite il y a une trentaine d’années comme une pratique de transformation intérieure, a été réduite aujourd’hui à une simple technique de gestion du stress pour améliorer la performance, jusqu’à la mort. Cette instrumentalisation de la rencontre humaine détruit ce qui est le plus précieux : le risque, l’inconnu, la confiance, l’attention à l’autre.

La gestion détruit la dimension clinique et humaine du soin

Le rapport « gestionnaire », obsessionnel par nature, détruit la dimension clinique du soin, qui repose sur l’expérience, la relation, la confiance. La clinique est un art, une rencontre entre humains où la sécurité et l’insécurité coexistent dans un rapport dialectique. Or, notre société tend à ne concevoir la sécurité que comme un absolu, un modèle unique, ce qui est inhumain et irréaliste.

Être humain, c’est donc accepter de vivre entre sécurité et insécurité, c’est accepter le risque vital inhérent à la vie elle-même. La peur excessive du risque, notamment dans les milieux soignants soumis à une judiciarisation croissante, conduit à une peur paralysante où la relation à l’autre devient elle-même un risque à éviter.

Le paradoxe de la sécurité excessive

Un exemple parlant est celui des enfants aujourd’hui, qui sont souvent la première génération à ne jamais avoir été dans la nature, à ne jamais avoir marché dans l’eau ou grimpé aux arbres, car c’est trop dangereux. Cette obsession sécuritaire tue la vie en eux, les prive de la possibilité d’explorer, de prendre des risques, d’apprendre et de grandir.

Dans mon quartier, un terrain où les adolescents pratiquaient le skate et jouaient de la musique a été interdit sous prétexte de dangerosité, remplacé par des plots pour empêcher l’accès. Ce symbole de notre société révèle à quel point la gestion sécuritaire peut détruire la vie sociale et la créativité.

Le totalitarisme de la gestion et de la sécurité

Ce modèle de gestion totale, de sécurité absolue, est un nouveau visage du totalitarisme, présenté sous les meilleures intentions. Il oublie la dimension tragique de l’existence, le risque, la rencontre, la relation, l’expérience et la confiance. C’est un leurre qui conduit à l’épuisement et à l’effondrement humain.

Il est temps de repenser la dimension humaine dans toutes ses facettes, de sortir de cette idéologie qui empêche de voir la richesse et la complexité de la vie. Sauver l’humain, c’est sauver la possibilité d’une existence pleine, épanouie, fragile, mais vivante.

La parole des soignants et des professionnels : un appel à la confiance

Lors de rencontres avec des professionnels de santé, notamment en psychiatrie, on observe une peur croissante du risque judiciaire qui transforme la relation à l’autre en un danger qu’il faut éviter. Cette judiciarisation, importée en partie des États-Unis, modifie profondément la dynamique entre soignants et patients.

Pourtant, la rencontre subjective entre deux êtres humains implique nécessairement un risque, car vivre c’est prendre des risques. La confiance, à la fois entre patients et soignants, mais aussi au sein des équipes professionnelles, est essentielle pour que la clinique et le soin retrouvent leur sens profond.

Apaiser pour penser : retrouver le temps de la réflexion

Dans notre société actuelle, enfermée dans l’immédiateté du ressenti et de l’émotion, il devient de plus en plus difficile de prendre le temps de penser et de traverser les émotions. Lors d’une intervention télévisée, j’ai pu constater combien les gens étaient enfermés dans leur colère immédiate, par exemple, face à la fermeture des restaurants, sans pouvoir dépasser ce premier ressenti.

Être humain, c’est être en chemin, être capable de ressentir sa peur, sa colère, et par ailleurs de les transformer en quelque chose de constructif. Ce cheminement est un espace d’apaisement nécessaire, surtout en période de crise, pour ne pas céder à la peur, à l’angoisse et au découragement.

Conclusion : sauver l’humain dans sa complexité

Au cœur de cette réflexion, il y a l’enjeu vital de sauver l’humain dans sa complexité, avec ses limites, ses fragilités, ses doutes et ses forces. La sérénité humaine ne peut être un état statique et figé, mais doit intégrer l’incertitude, la remise en question et l’expérience relationnelle.

Face à l’épuisement croissant des individus dans nos systèmes de gestion, il est urgent de repenser les fondements de notre rapport à la réalité, à la sécurité et au soin. Il s’agit de redonner toute sa place à la dimension humaine, à la confiance, à l’expérience et au risque, pour que chacun puisse vivre pleinement et dignement.

Cette réflexion, issue d’une longue expérience philosophique et pratique, appelle à un changement profond dans notre manière de concevoir le monde et les relations humaines. Il est temps de revenir à une raison raisonnable, à une gestion humaine, et à une sérénité qui soit, elle aussi, véritablement humaine.

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ARTICLE ASSOCIÉ

L’humain au cœur du partenariat patient,
un exposé de Lisa Laroussi-Libeault.

Dans un monde où la médecine et la technologie avancent à pas de géant, il est parfois facile d’oublier que l’essence même du soin repose sur une relation profondément humaine. Lisa Laroussi-Libeault, ancienne fonctionnaire internationale et aujourd’hui engagée dans le partenariat patient, nous invite à repenser la place de l’humain dans le système de santé.

Publié le 9 juin 2025 – Guy Declercq

BILLET DE SORTIE

Anatomie d’un spectacle

Le Chœur des femmes

Le roman culte de Martin Winckler prend vie au théâtre

Adapter au théâtre Le Chœur des femmes de Martin Winckler relevait du défi : comment condenser les six cents pages d’un roman culte en un spectacle d’une heure vingt sans en trahir l’esprit ? Violaine Brébion et Xavier Clion, cofondateurs de la jeune compagnie Actes uniques, y parviennent avec brio : ils font résonner sur scène la voix des femmes et des soignants face aux dilemmes de la gynécologie moderne. Le spectacle, créé en 2024 et déjà applaudi au festival « Off » d’Avignon, mêle émotion, engagement et humour discret. Il rappelle combien l’art théâtral peut éclairer des questions de société sensibles, qu’il s’agisse de contraception, d’IVG ou de violences faites aux femmes.

Denis Mechali

Contexte et origine du projet

L’adaptation est signée Violaine Brébion, également actrice et co-fondatrice, avec Xavier Clion, de la jeune compagnie théâtrale Actes uniques. Créée en 2019, la troupe s’est d’abord fait connaître avec Jours sans faim, inspiré du livre de Delphine de Vigan, sur l’anorexie et les tourments adolescents. On voit déjà la volonté de ces jeunes et brillants créateurs de s’emparer de sujets contemporains à forts enjeux de société.

Un roman qui devient une pièce de théâtre

Le spectacle est créé en 2024. Il a déjà beaucoup tourné, notamment au festival « Off » d’Avignon. Pour les Parisiens, il est à l’affiche en ce moment au Studio Hébertot, près du métro Rome, tous les samedis et dimanches d’octobre : cela vaut vraiment le déplacement.

Les trois comédiens — Violaine Brébion, Xavier Clion et Clotilde Daniault — défendent avec énergie et conviction le texte de Martin Winckler. Bien sûr, la durée limitée du spectacle a imposé des coupes drastiques : seules quelques scènes et dialogues ont été retenus.

Les personnages au cœur de l’histoire

Jean Atwood est une interne ambitieuse, future chirurgienne, qui ne jure que par la technique et la rigueur des actes. Elle arrive à reculons effectuer un ultime semestre d’internat dans un service de gynécologie tourné vers la contraception, les interruptions de grossesse, les maternités précoces et les violences subies par les femmes. Le chef de service, Frank Karma, est son exact contraire : à l’écoute, attentif aux souffrances, aux attentes et aux contradictions de ses patientes, il fait évoluer ses pratiques — qu’il s’agisse de la position imposée (ou non) lors des examens cliniques ou des prescriptions, adaptées et négociées en fonction de ce qu’il entend et comprend.

Un spectacle engagé et émouvant

Le chemin initiatique de la jeune interne — qui passe d’une hostilité farouche à une compréhension intime et profonde — est un peu rapide et schématique, mais la durée de la pièce impose ce rythme. Les trois personnages restent convaincants et souvent émouvants. La secrétaire du service, troisième protagoniste, joue un rôle capital : témoin privilégiée, médiatrice attentive, elle révèle l’essentiel. Un ressort dramatique inattendu vient pimenter le récit : il met à jour une faille dans l’armure que l’on croyait invincible de Jean Atwood, et noue un lien improbable avec ce chef de service tellement atypique.

Ce que j’en pense…

Les lecteurs de Martin Winckler retrouveront avec plaisir son univers : son aversion pour le dogmatisme et les postures d’autorité, son féminisme revendiqué. Une fois encore, l’art théâtral se montre capable de faire ressentir et comprendre des réalités a priori difficiles ou douloureuses. Certaines thématiques abordées résonnent avec l’actualité la plus brûlante : elles révèlent les dilemmes éthiques auxquels se heurtent tant les personnes concernées et leur entourage que les soignants. Le propos reste parfois didactique, mais sans lourdeur et sans le moindre temps mort : allez voir ce spectacle, on ne s’y ennuie pas un instant !

En pratique

Le Chœur des femmes, de Martin Winckler
Pourquoi aucun médecin auparavant ne m’a jamais expliqué comment mon corps fonctionne ?

Adaptation  : Violaine Brébion
Mis en scène par Violaine Brébion, Xavier Clion et Clotilde Daniault, avec la collaboration artistique de David Gauchard
Avec Violaine Brébion, Xavier Clion et Clotilde Daniault
Création lumières : Aurore Beck
Création sonore : Baptiste Newte Marty
Scénographie : Philippine Ordinaire
Costumes : Coline Ploquin
Production : Actes Uniques

À partir de : 13 ans

Studio Hébertot
78 bis Boulevard des Batignolles – 75017 Paris.
Du 6 septembre au 9 novembre 2025.
Le samedi à 16 h 30 et le dimanche à 19 h.

Site Internet
E-mail : contact@studiohebertot.com

ARTICLE ASSOCIÉ

MARTIN WINCKLER, La vie, c’est risquer

Martin Winckler, né en 1955, revient sur son parcours, ses passions, sa curiosité, ses doutes et ses convictions, très fortes et d’une solidité sans failles. Le double et l’alternance sont au cœur de sa personnalité : double nom (Marc Zaffran est son vrai nom), double pays (France, Canada), double carrière (médecin-écrivain)… La recension est signée par Denis Mechali.

Publié le 30 septembre 2025 – Denis Mechali

Cette section est conçue pour enrichir et approfondir les sujets abordés dans nos articles principaux. Elle propose des compléments d’information précieux ainsi que des réflexions qui vous permettront de mieux comprendre et d’explorer les thèmes qui nous passionnent et que nous partageons lors de nos ateliers de lecture.

Le nègre du Narcisse
de Joseph Conrad

La clinique de l'attention au risque de l’imposture
Vraie souffrance ou simulation

Une leçon pour la psychosomatique

Écouter l’accroche de cet article

Dans Le Nègre du Narcisse (1897), Joseph Conrad met en scène James Wait, marin noir dont la maladie incertaine trouble et divise l’équipage : malade authentique ou imposteur habile ? Ce dilemme narratif ouvre une réflexion qui dépasse la littérature pour rejoindre les préoccupations de la médecine psychosomatique. Comment distinguer la souffrance réelle de la simulation ? Que signifie écouter la plainte du patient lorsqu’aucune preuve objective ne la confirme ? À travers ce personnage ambigu, Conrad met en lumière l’importance de l’attention, du dialogue et de l’humilité dans la pratique clinique. Loin de réduire la maladie à des données techniques, il rappelle que la douleur est aussi une expérience humaine singulière, qui demande au soignant une écoute subtile et respectueuse.

Francis Jubert

Le voilier Le Narcisse quitte le port indien de Bombay en direction de l’Angleterre, avec à son bord un équipage hétéroclite. Sous les ordres du capitaine Allistoun et de son second Baker, sont réunis notamment le vieux Singleton, l’impétueux Craik, surnommé Belfast, Donkin, marin au comportement douteux, et James Wait, le seul Noir de l’équipage originaire de Saint-Christophe-et-Niévès.
Le Nègre du Narcisse est le troisième roman et le premier récit maritime de Joseph Conrad. Aux États-Unis, le roman a été rebaptisé The Children of the Sea.

Introduction : Joseph Conrad, l'observateur des âmes

Joseph Conrad (1857-1924), de son vrai nom Józef Teodor Konrad Korzeniowski, est un écrivain britannique d’origine polonaise. Il est considéré comme l’un des grands auteurs de la littérature moderne.
Conrad s’est imposé comme un maître des récits maritimes et des explorations psychologiques. Il passa une partie de sa vie en mer avant de se consacrer à l’écriture. Ce passé de marin irrigue toute son œuvre, où reviennent les thèmes de la solitude, de l’altérité et des tensions humaines dans des contextes de vie extrêmes.

Publié en 1897, Le Nègre du Narcisse occupe une place charnière dans la production de Conrad : ce court roman marque la transition entre ses récits maritimes « classiques » et ses explorations plus abstraites de la condition humaine, comme dans Au cœur des ténèbres ou Lord Jim.

Dans ce roman, Conrad s’intéresse à un profil particulier : celui du « vrai-faux malade », simulateur ou non, et à la manière dont il interagit avec son groupe d’appartenance, un thème qu’il poursuivra dans ses travaux ultérieurs. En filigrane, le texte interroge le rapport de chacun à la vérité, à ses apparences et à ses perceptions. Qu’est-ce que la maladie ? Comment les autres peuvent-ils la reconnaître, l’évaluer, l’accepter ? Des questions qui résonnent avec force dans le champ de la clinique, notamment dans la prise en charge de la douleur, où l’écoute et l’attention sont essentielles.

La maladie comme miroir des tensions humaines

Le personnage central, James Wait, cristallise ces interrogations. Seul marin noir à bord du Narcisse, il déclare être gravement malade peu après le départ. Sa maladie, jamais clairement définie, le transforme en énigme pour l’équipage. Est-il réellement malade ou manipule-t-il ses compagnons pour échapper au travail ?

Tout le roman repose sur cette incertitude. Cette ambiguïté met en lumière un dilemme médical très actuel : comment distinguer la maladie authentique de la simulation, le trouble réel du trouble factice, imposé à soi-même comme dans le syndrome de Münchhausen ?

Face à Wait, l’équipage se divise. Certains le voient comme un imposteur habile ; d’autres adoptent une posture empathique. Ces réactions traduisent une tension universelle : confrontée à des pathologies « indétectables », la clinique doit naviguer entre données objectives et ressentis subjectifs. Comme l’écrit Conrad :

« Les hommes se heurtent sans jamais se comprendre. »

La tempête comme catharsis

L’événement pivot du roman, la tempête, agit comme une métaphore puissante de résolution des tensions. Sous la violence des éléments (une tempête entre Bombay et South Foreland), les rancunes s’effacent : l’équipage doit collaborer pour sauver le navire. Cette crise provoque une solidarité forcée, transcendante, qui met entre parenthèses les divisions et les préjugés.

James Wait, bien qu’affaibli, devient un être presque spectral, un symbole de la vulnérabilité humaine. La tempête nous enseigne une leçon essentielle pour la clinique : face à la complexité des situations et des individus, la coopération, l’humilité et la capacité d’écoute sont indispensables.

Une leçon pour la pratique clinique

Le parcours de James Wait offre une réflexion précieuse pour la pédagogie médicale. La pratique clinique exige une attention subtile : il ne suffit pas de relever des signes physiques, il faut aussi entendre la dimension psychologique, émotionnelle et narrative du patient.

James Wait, par son ambiguïté, nous enseigne qu’aucun symptôme ne doit être négligé, même lorsqu’il semble exagéré ou suspect. Comme le souligne le narrateur :

« Il y avait dans ses plaintes une sincérité qui nous désarmait, bien qu’elle éveillât en nous une irritation inconsciente. »

À l’ère des technologies médicales sophistiquées, ce rappel est salutaire. Les jeunes praticiens, notamment, doivent être formés à l’écoute et au dialogue, car la maladie ne se réduit pas à des données objectives : elle est une expérience vécue, traversée par des peurs, des affects et des narrations personnelles.

Conclusion : la singularité des personnes et les limites de la médecine

Dans Le Nègre du Narcisse, Joseph Conrad peint avec une finesse remarquable les émotions humaines face au tragique de l’existence. Avec James Wait, tantôt imposteur et malade imaginaire, tantôt marin solide et compétent, Conrad met en évidence les limites de la compréhension humaine – et médicale – face à des situations de l’existence qu’on ne s’explique pas.

La mort du marin, aussi imprévisible que tragique, interroge la clinique. Elle rappelle opportunément aux médecins d’aujourd’hui que chaque personne est unique. Dès lors qu’elle est dotée d’une personnalité foisonnante, multiple, une approche trop exclusivement technique, qui négligerait de prêter réellement attention à l’autre dans sa complexité, risque de passer à côté de réalités qui n’en sont pas moins essentielles.

En décortiquant le « cas » Wait, Conrad devient, sans l’avoir cherché, un défenseur précoce d’une approche holistique. Son regard rejoint, à un demi-siècle de distance, la réflexion du chirurgien René Leriche :

« J’ai pu lever beaucoup d’hypothèques de simulation. Je suis convaincu que, presque toujours, ceux qui souffrent, souffrent bien comme ils le disent, et, qu’apportant à leur douleur une attention extrême, ils souffrent plus qu’on ne pourrait imaginer. Il n’y a qu’une douleur qu’il soit facile de supporter, c’est la douleur des autres. »

Le Nègre du Narcisse nous rappelle, encore aujourd’hui, que soigner ne consiste pas seulement à diagnostiquer et traiter : c’est d’abord écouter, comprendre et accueillir la singularité de l’autre.

Quelques morceaux choisis

(Tome 1 des Œuvres complètes publiées dans La Pléiade)

James Wait dans Le Nègre du Narcisse de Joseph Conrad

p. 512

« Je m’appelle James Wait… Le capitaine m’a embarqué ce matin ».

Tout à coup, le regard du nègre devint hagard et on ne vit plus que le blanc de ses yeux. Il se mit la main au côté et toussa deux fois d’une toux métallique, creuse et terriblement sonore ; on aurait cru entendre une double explosion dans une caverne. La voûte du ciel en renvoya l’écho et les plaques de métal des pavois parurent vibrer à l’unisson.

P. 513

Le cuisinier somnolait sur le coffre à charbon… Il disait : « Ce pauvre gars m’avait terrifié. J’avais cru voir le diable. »

P. 517

Le nègre rangea sa tenue de sortie et, l’œil fixé sur Singleton, lui demanda simplement : « C’est comment, le bateau ? » Singleton : « Les bateaux rien à dire, c’est les hommes à bord ! »

James Wait eut une quinte de toux rauque qui le secoua, le ballotta comme un ouragan, et le jeta pantelant, l’œil fixe, de tout son long sur son coffre… « J’ai un rhume de poitrine », haleta Wait… Il grimpa dans sa couchette et se mit à tousser sans arrêt… On entendit le sifflement régulier d’une respiration pareille à celle d’un homme au sommeil oppressé.

p. 525

« La tête de James Wait apparut… Il sortit d’un pas incertain. Il semblait toujours aussi vigoureux, mais révélait dans sa démarche une étrange affectation d’instabilité ; son visage était peut-être un rien amaigri et ses yeux semblaient assez étonnamment exorbités ».

p. 526

Tous s’attendaient à ce que James Wait dise quelque chose et avaient, en même temps, l’air de savoir d’avance ce qu’il allait dire. Il les parcourut d’un regard lourd, dominateur et douloureux, tel un tyran malade… Il fit jouer ses côtes en un effort excessif pour respirer.
Le nègre reprit avec une aisance surprenante, il ne haletait plus et sa voix résonnait caverneuse et puissante : « J’ai essayé de fermer l’œil une minute. Vous savez que je ne peux pas dormir la nuit. Et vous venez jacasser près de la porte. Vous vous fichez bien d’un gars qui crève ! »

P. 527

« Ça ne sera pas long. Je vais bientôt mourir ». Cette idée de la mort, il la faisait sans cesse parader devant nous. Était-elle réalité ou fiction, cette visiteuse toujours attendue de Jimmy ? Nous hésitions entre la pitié et la méfiance. Il parlait de la venue de cette mort comme si elle était déjà là à arpenter le pont derrière la porte et prête à venir d’un instant à l’autre.

P. 528

« Nous servions au lit avec rage et humilité ce satané moribond. Il se rendait maître de chaque instant de notre existence. Nous restions soumis à ce fainéant de roublard ! »

P. 529

Nous entendîmes la toux du nègre, une toux métallique qui éclata comme un gong.

P. 531

Donkin devint impitoyable, disant à Jimmy qu’il était un « simulateur noir » et suggérant que nous étions une bande d’imbéciles abusés chaque jour par un simple nègre.

P. 532

Singleton semblait ne rien savoir, ne rien comprendre. Un jour, Jimmy exprima son dégoût général des gens et des choses. Le vieil homme, s’adressant à Jimmy, demanda  « Vas-tu mourir ? ». À cette question, James Wait parut terriblement alarmé et gêné : « Tu ne peux donc pas le voir ? »  répondit-il d’une voix chevrotante. Singleton lui dit alors : « Eh bien, meurs une bonne fois pour toutes ! »

P. 533

Toutes nos certitudes s’effondraient. Nous avions des soupçons à l’égard de Jimmy, à l’égard les uns des autres et même de chacun vis-à-vis de soi. Nous ne savions que faire.
Chacun avait remarqué dès le début le manque d’ardeur à l’ouvrage de Jimmy ; nous mettions simplement cela au compte de sa philosophie de la vie.
Monsieur Baker l’appela : « Apporte ton balai par ici, Wait. » Il arriva mollement. « Qu’as-tu donc à tes pattes de derrière ? »

P. 534

« C’est pas mes jambes, dit-il, c’est mes poumons. Ne voyez-vous pas que je suis moribond ? ». Monsieur Baker était dégoûté. « Alors pourquoi diable as-tu embarqué à bord ? »
« Il me faut bien vivre jusqu’à ce que je meure », répliqua Wait. Monsieur Baker était déconcerté. Tous les marins riaient.
On ne voyait pas ce qui n’allait pas chez lui ; chez les nègres, ça ne se voit pas. Il n’était pas très grand, mais il n’était pas plus maigre que d’autres nègres que nous avions connus. Il toussait souvent, mais les mieux disposés remarquaient qu’il toussait essentiellement lorsque cela lui convenait. Il ne voulait, ou ne pouvait, faire son travail.

P. 535

Il refusait obstinément tout remède. Donkin l’injuriait en face, le moquait, tandis qu’il haletait. Il lui reprochait le travail supplémentaire que sa simulation valait aux hommes.
James Wait troublait le bon ordre du navire. Peut-être, après tout, Jimmy était-il un simulateur – et vraisemblablement il l’était !

P. 539 [ANALOGIE HOMMES ET BATEAU]

Le Narcisse était de cette engeance parfaite ; moins parfait que bien d’autres, peut-être, mais il était à nous et, en conséquence, sans pareil. Nous en étions fiers. Comme maints bateaux tenant bien la mer, il était à l’occasion un peu volage, il avait ses exigences. Son chargement et sa manœuvre exigeaient du soin et personne ne savait exactement combien de soin suffirait. Telles sont les limites des simples hommes !
Nous étions de cœur avec le vieux lorsqu’il traitait durement le navire pour qu’il tienne ferme, qu’il tienne chaque pouce gagné du côté au vent, lorsque, sous voiles arisées, il le faisait bondir de biais contre de gigantesques vagues.

P. 556

Sa respiration était sifflante.

P. 558

Nous avions beau le haïr, nous ne voulions point le perdre. Nous l’avions sauvé, c’était devenu une affaire personnelle entre nous et la mer.
Nous haïssions James Wait. Nous ne pouvions nous défaire de l’odieux soupçon que ce fantastique noir simulait la maladie, qu’il n’avait cessé de tirer au flanc sans vergogne face à notre labeur et que maintenant il tirait au flanc face à notre dévouement – face à la mort. Notre sens moral vague et défectueux s’élevait avec écœurement contre l’indignité de son mensonge ; nous le haïssions à cause du soupçon, nous le détestions à cause du doute.

P. 563

« J’étouffe ! » s’exclama James Wait d’une voix claire.

P. 564

«  Je veux de l’air », haleta faiblement James comme épuisé.

P. 585 [VISITE DE DONKIN À JIMMY]

La vie semblait être une chose indestructible. Elle se poursuivait dans l’ombre, la lumière, le sommeil. Infatigable elle voletait avec amour autour de l’imposture de sa mort prochaine.
On voyait toujours un noyau de marins rassemblés devant la cabine de Jimmy… L’étroit réduit avait dans la nuit le rayonnement d’un sanctuaire d’argent où une idole noire, étendue raide sous une couverture, clignait de ses yeux fatigués et recevait notre hommage. Donkin officiait. Il avait l’air d’un démonstrateur présentant un phénomène, une manifestation bizarre.

P. 588

Ils riaient autour du lit de Jimmy, où sur un oreiller blanc, son visage noir émacié s’agitait sans cesse de côté et d’autre.

P. 589

Donkin resta seul avec Jimmy, qui ouvrit et ferma les lèvres plusieurs fois, comme s’il avalait des gorgées d’air plus frais. Donkin entendait son souffle, long et lent, le souffle d’un homme qui aurait quelque cent livres sur le sternum.
« Ta santé, c’est une foutue comédie. Une comédie dégueulasse et sacrément bien jouée – mais ça ne prend pas avec moi. Rien à faire. »

P. 590

« T’as inventé c’truc futé, t’es pas malade, juste de la déprime ». Donkin murmura à l’oreille de Jimmy : « T’as déjà fait ça avant, pas vrai ? »
Jimmy sourit puis, comme incapable de se retenir, il se laissa aller : « Sur mon dernier bateau – oui. J’avais la déprime pendant la traversée. Ils m’ont débarqué à Calcutta et le vieux n’a pas fait de manières là-dessus… J’ai eu mon argent comme ça. Au lit pendant 58 jours ! Les imbéciles ! Bon Dieu ! Les imbéciles ! Jusqu’au dernier sou que j’ai été payé. » Il rit convulsivement. Donkin ricanait en écho. Puis Jimmy toussa violemment. « Je vais aussi bien que jamais », dit-il dès qu’il put reprendre souffle.

P. 591

« Donne-moi un peu d’eau pour la nuit dans mon gobelet-là », dit Jimmy à Donkin. « Va la chercher toi-même », répliqua-t-il sur un ton maussade. « Tu peux le faire sauf si t’es vraiment malade. »

P. 597

« Vous avez simulé la maladie », répliqua le capitaine Allistoun avec sévérité. « Voyons, ça crève les yeux de n’importe qui. Vous n’avez rien, mais vous préférez garder le lit à votre convenance – et maintenant vous allez le garder à ma convenance. Monsieur Baker, je donne l’ordre que le pont soit consigné à cet homme jusqu’à la fin du voyage. »

P. 598

On ne va pas manœuvrer ce sacré bateau en manquant de bras si Boule-de-Neige est en bonne santé.

P. 599

La jeune génération aux idées avancées exposait les torts subis par Jimmy et eux-mêmes en exclamations confuses tout en discutant entre eux. Ils se groupaient autour de la carcasse du moribond, symbole parfait de leurs aspirations et s’exhortant mutuellement. Ils trépignaient sur place, criant qu’on ne leur « ferait pas ». À l’intérieur de la cabine, Belfast aidait Jimmy à réintégrer sa couchette. James Wait, à plat dos sous la couverture, se lamentait d’une voix haletante. « Je sortirai demain matin, marmonna Wait – y a pas de vieux qui tienne ». Il leva un bras avec grande difficulté, passa la main sur son visage… James Wait, étendu tout noir et cadavéreux dans l’éclat de la lumière, tourna la tête sur l’oreiller. Son regard se fixa sur Belfast, implorant et impudent : « Je suis un peu faible à force de garder si longtemps le lit », dit-il distinctement. « J’vais tout à fait bien maintenant », insista Wait. — « J’ai remarqué que tu allais mieux depuis… un mois, dit Belfast, les yeux baissés. »

P. 609

Jimmy était oublié ; personne ne pensait à lui, seul à l’avant dans sa cabine, accroché à ses mensonges impudents, gloussant péniblement sur son évidente imposture. Il était plus oublié que s’il était déjà mort.

P 613

Le mensonge triomphait. Il triomphait par le doute, la bêtise, la pitié, la sensiblerie. Nous nous appliquions à le soutenir par compassion, par insouciance, par goût de la plaisanterie. L’entêtement de Jimmy dans son comportement mensonger face à l’inéluctable vérité prenait les dimensions d’une monumentale énigme – d’une manifestation énorme et inintelligible qui, par moments, inspirait un effroi admiratif ; et il y avait aussi pour beaucoup une forme de cocasserie raffinée à le mystifier ainsi tout son soûl.
Il se trompait tellement sur son propre compte qu’on ne pouvait s’empêcher d’imaginer qu’il avait accès à quelque savoir surhumain. Son absurdité devenait une inspiration.

P 614

Nous faisions chorus pour opiner à ses affirmations les plus folles…
Jour après jour son corps se contractait un peu plus sous nos yeux, seule chose en lui- de lui- qui donnât une impression de durée et de vigueur. Il vivait en lui d’une vie intarissable… nous observions attentivement cet homme. Il semblait ne point vouloir bouger comme s’il doutait de sa propre résistance, le moindre geste devait provoquer l’angoisse d’une souffrance mentale.

P. 616

Nous voulions le garder en vie jusqu’au retour –  jusqu’à la fin du voyage.
Une atmosphère de controverse régnait dans l’air… Nous connaissions tous l’opinion du vieil homme sur Jimmy et personne n’osait la combattre.
Il avait dit que Jimmy était la cause des vents debout. Les hommes mortellement malades – assurait-il – tiennent jusqu’à ce que la terre soit en vue et puis ils meurent.

p. 621

Jimmy n’aimait pas être seul dans sa cabine parce que, seul, il lui semblait ne pas être là du tout.

p. 622

Donkin regardait James Wait et il le vit long, maigre, desséché, comme si toute la chair s’était ratatinée sur les os à la chaleur d’un four chauffé à blanc ; les doigts décharnés…
Il pouvait durer ainsi pendant des jours ; il était scandaleux car il n’appartenait pleinement ni à la mort ni à la vie, parfaitement invulnérable dans son apparente ignorance de chacune d’elles.

P. 626

« Comment qu’tu t’ sens maintenant ? » demanda Donkin.
– « Mal », souffla Jimmy. Sa respiration était si rapide qu’on ne pouvait la mesurer, si faible qu’on ne pouvait l’entendre. Il râlait légèrement de la gorge.

P. 627

Le râle cessa… Il avait cessé de respirer.

Le point de vue des praticiens

L’avis de médecins de différentes disciplines a été sollicité. Il leur a été demandé de se prononcer sur le « cas Wait » à partir des extraits du livre portés à leur connaissance.

Le point de vue du pneumologue

Il est difficile de se prononcer avec certitude sur son diagnostic.
La symptomatologie rapportée ici (toux sifflante, volontiers nocturne) évoque une maladie asthmatique. Il n’est pas exclu qu’il souffre d’une infection respiratoire, quelle qu’en soit la cause, responsable d’une toux chronique. Le caractère sifflant oriente vraisemblablement plus vers de l’asthme.
Je crois moins à l’hypothèse de la broncho-pneumopathie chronique obstructive (BPCO), en l’absence d’information sur son exposition au tabac ou aux irritants bronchiques.
À mon sens, Jimmy n’est pas un simulateur…

Le Nègre du Narcisse de Joseph Conrad, Éd. Bibliothèque de La Pléiade, Tome 1, n° 299, paru le 4 mai 1982. ISBN : 9782070110032.
Notre édition de référence.
Traduit de l’anglais par Henriette Bordenave, Robert d’Humières, Georges Jean-Aubry et Anne-Marie Soulac.

AUTRES ÉDITIONS

Joseph Conrad, Les Enfants de la mer (nouveau titre français, Éd. Autrement, 2022).
Joseph Conrad, Le nègre du Narcisse (éd. 1913), Éd. Hachette-BNF pour la conservation patrimoniale, Collection La Fouine.
Ressources Gallica/BNF : accès au texte original et à des études critiques sur l’œuvre, notamment dans la littérature de voyage et les études maritimes.

ÉTUDES CRITIQUES

Pierre Schœntjes, « De Conrad à Simon : l’esthétique du “faire voir”  » dans Corpus : revue de philosophie, 29 juin 2005 (explore la poétique conradienne et la notion de « faire voir » dans la préface du roman).
Gregory Mion, Analyses sur le blog STALKER, dont des articles concernant la symbolique et les figures d’ambivalence morale incarnées par James Wait et Donkin.

Publié le 20 septembre 2025 – Francis Jubert

Couverture du livre de Catherine Van Offelen : « Risquer la prudence » aux éditions Gallimard.

Éditions GALLIMARD

Risquer la prudence

Une pratique de la sagesse antique

Un ouvrage de Catherine Van Offelen.
Une recension de Denis Mechali.

Écouter l’accroche de cet article

Et si la prudence n’était pas un frein, mais un risque à prendre ? Dans « Risquer la prudence », Catherine Van Offelen, d’une plume limpide et enthousiaste, nous convie à redécouvrir cette pratique de la pensée comme une voie d’engagement lucide dans un monde troublé : la « phronésis » (φρόνησις en grec ancien), cette vertu antique qui devrait nous aider à prendre les bonnes décisions, à faire les justes choix. À rebours des idées reçues, la prudence n’est pas la peur d’agir, mais la capacité à discerner, à décider avec justesse dans l’incertitude. Nourri par la philosophie grecque, ce livre en explore la portée éthique et politique, et invite à repenser nos choix à la lumière d’une sagesse qui conjugue lucidité, audace et responsabilité. Une lecture stimulante pour qui cherche à conjuguer action et réflexion dans un monde en quête de repères. Une méditation subtile, à la croisée de l’éthique, de la politique et de la philosophie.

Denis Mechali

Un coup de foudre intellectuel

Ce livre m’a enthousiasmé. Par le fond de ses idées, par le souffle qui anime les convictions de son autrice, et par la grâce poétique de sa langue. Un sens de l’image et de la formule, constants, rendant vivantes, accessibles et dynamiques des notions qui auraient tout pour être abstraites ou rébarbatives.

C’est le premier livre de sa jeune autrice, repérée notamment par Roger-Pol Droit, critique de la rubrique « philosophie » du journal « Le Monde ».

Le grand malentendu du mot « prudence »

Voici ce qu’écrit Roger-Pol Droit, le 2 mai 2025 :

« Un mot peut tuer, lorsqu’une traduction signifie trahison et finit par désigner l’inverse de son sens initial. Ainsi du mot « Prudence ». Pour les Grecs, après Aristote, la notion signifie « action intelligente qui combine réflexion et hardiesse, prise de risque et contrôle, lucidité et audace ». Ulysse chez Homère, Périclès à Athènes l’incarnent de manière exemplaire. Mais le mot « prudence » a trahi l’idée. Il signifie désormais pour nous la retenue, la réserve, la pusillanimité. À la place de l’audace, la précaution. Au lieu de l’élan, la bride. À l’inverse du risque, la sécurité. Ainsi, la traduction moderne est un étouffoir. »

Et Roger-Pol Droit conclut sa chronique avec une verve qui semble être le décalque – peut-être inconscient – du style de Catherine Van Offelen :

« Quand elle parle de rationalité souple et d’intuition raisonnée, elle esquisse avec ardeur un art de la décision qui semble faire cruellement défaut aux contemporains. Dans le semi-chaos où nous vivons, elle exhorte à agir malgré le doute et à décider dans l’incertitude, à combiner sentiments et calculs, au lieu de les opposer. Voilà qui pourrait bien, effectivement, se révéler indispensable. »

L’effet d’entraînement d’une écriture séduisante

Je n’arriverai probablement pas à transmettre l’enthousiasme que m’a procuré la lecture de ce livre, et pourquoi j’en tire effectivement un encouragement important, dans ces temps de violences et d’incertitudes que nous traversons.

Mon impuissance est liée au fait que le livre répond à des interrogations ou des doutes personnels, forcément intimes et tissés de toute mon histoire, logiquement différents de l’histoire de chacun des lecteurs. L’autre raison étant l’effet d’entraînement par le style lui-même, par la langue poétique et les images percutantes, dont je ne pourrai donner qu’un petit reflet par les citations.

Ma meilleure chance sera de donner envie de lire ce livre, qui révèlera aux nouveaux lecteurs si le charme opère sur eux, ou si, décidément, il n’était lié qu’à mon ressenti personnel.

Le piège de la séduction intellectuelle

On pourra éventuellement dire que je suis tombé dans le piège, car il y a un jeu de séduction évident de Van Offelen, qui consacre tout un chapitre à l’éloquence, à la part manipulatrice possible, mais séductrice aussi du langage, qui peut faire prendre « des vessies pour des lanternes » et amener à croire le faux.

Elle en donne elle-même de multiples exemples. Après Périclès, à Athènes, à la tête de la cité, vient Alcibiade, charmant jeune homme, amoureux de lui-même, et qui n’amènera que vanité, mensonges et malheurs.

L’éloquence peut cependant décrire un réel possible, qui emmène au-delà de soi, et donne une chance à cet imaginaire de se réaliser.

Des modèles prestigieux en exemple

Van Offelen évoque en permanence des modèles prestigieux, antiques comme Ulysse, Périclès ou Alexandre, ou plus modernes comme Napoléon, Churchill ou De Gaulle. Ces grands hommes ont tous donné des exemples de « prises de risques calculés », avec une part non seulement d’incertitude, mais parfois même de pure spéculation.

L’appel du 18 juin 1940 de Charles De Gaulle en est un exemple lumineux. Ce général inconnu, qui, en pleine débâcle de la France, appelle à résister, en invoquant une défaite inéluctable de l’Allemagne et du nazisme, tient des propos « fous », mais c’est une folie qui accouchera quatre ans plus tard d’une réalité, venant confirmer l’intuition et le pari de départ.

L’art de devenir des petits « phrónimoi »

L’oscillation du livre se fait en permanence entre ces modèles écrasants pour les individus moyens que nous sommes, bien loin de ces spéculations historiques grandioses, et la possibilité pour nous aussi de devenir des petits « phrónimoi », des êtres de prudence aristotélicienne, à notre échelle, à notre mesure, par un travail lent, progressif, déterminé.

L’autrice se met un peu en scène elle-même, avec son propre parcours de jeune femme de 35 ans, ses doutes puis ses certitudes progressivement construites, avec l’aide d’une universitaire à laquelle elle rend hommage dans le livre et en conclusion, Emmanuelle Danblon, elle-même disciple du philosophe belge Chaïm Perelman.

Sans s’épancher davantage, elle n’hésite pas à parler de l’amour, de ses tourments, de la passion et de ses erreurs, mais pour en tirer l’idée que les erreurs peuvent nous aider à grandir, nous faire grandir par la leçon que nous en tirons, pour avancer encore, sans se laisser entraver ou décourager.

Et pour les petits curieux, elle est actuellement la compagne de l’écrivain voyageur Sylvain Tesson.

Structure du livre : dix chapitres pour redécouvrir la phronésis

Le livre contient 10 chapitres, dont les titres éclairent chacun une facette du projet :

  • Comment décider d’être soi ?
  • Comment définir l’indéfinissable « phronésis » ?
  • Comment en retrouver le trésor oublié ?
  • Comment déchiffrer l’écriture du monde ?
  • Comment rendre la prudence audacieuse ?
  • Comment agir sur le monde ?
  • Pourquoi la parole est-elle le Dieu des instruments ?
  • Comment la phronésis a-t-elle perdu son âme ?
  • Comment a triomphé le « principe de précaution » ?
  • Comment décider dans un monde incertain ?

Redéfinir la phronésis : un art de l’action intelligente

Dès l’introduction, le problème est posé : comment agir face à l’incertitude du monde ? La réponse par la phronésis semble incongrue. Le mot est inconnu. Si on en cherche le sens, on trouve « vertu de prudence », ce qui évoque la timidité, la retenue, l’inaction. Erreur et contresens ! La phronésis est au contraire le flair dans l’action, l’art de s’adapter aux circonstances, la sagacité de celui qui discerne le bon chemin à prendre dans le clair-obscur du réel. Il s’agit en fait de lier des qualités qui sont souvent décrites comme opposées : la rigueur et la souplesse, la ruse et la noblesse, la raison et les émotions, le flair et l’expérience.

Et le contresens a contaminé la réalité. La prudence a fini par se confondre avec « le principe de précaution », et aboutir à une pusillanimité qui paralyse l’action.

La phronèsis est un principe d’action, incitant à prendre des risques, avec une part inévitable d’incertitude, et donc de risques d’échec, mais avec ces risques calculés et limités par l’ensemble des qualités tirées du savoir, de l’expérience et de la volonté du « phrόnimos » (φρόνιμος en grec ancien). Nous garderons à l’esprit que la réussite sourit généralement aux individus qui décident de se faire confiance.

Du chaos personnel à la méthode : le parcours de l’autrice

Le chapitre suivant parle du doute, des doutes de l’autrice, qui se trouvait au départ « comme un caméléon posé sur un kaléidoscope, de quoi devenir fou » !

Elle parle de la crise de l’époque, de la difficulté de trouver un sens dans cet océan de savoirs et de propositions, de la paralysie entraînée tant par une rationalité érigée en dogme que par un relativisme tout aussi bloquant, s’il interdit de hiérarchiser les choses.

Le livre avance ainsi : Il utilise un savoir universitaire, encore assez frais, vu l’âge de l’autrice, mais son objectif est de montrer l’utilisation possible dans la vie quotidienne de ce concept-méthode, loin des savoirs arides et désincarnés.

Aristote et la sagesse de l’action

Ensuite, un long chapitre est consacré à Aristote et à ce qu’il entend par ce savoir prudentiel particulier, mélange d’intelligence et de souplesse, pour s’adapter à l’infinie incertitude du monde. C’est une pensée, mais une pensée en mouvement, et une pensée tendue vers l’action, refusant de rester pure spéculation. Une sagesse de l’action donc, et un consentement au risque, et aux risques, du choix. L’action doit donc s’accompagner et être précédée de la méditation, qui permet d’envisager les tenants et aboutissants, risques d’échec inclus, puis d’avancer avec détermination, en ayant, au mieux possible, minimisé les risques. « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard » (*) de la décision, comme on l’a vu avec l’exemple de De Gaulle. Mais ces exemples ne doivent pas non plus écraser. Il est possible d’utiliser l’outil de la phronésis en « Napoléon du minuscule », dans nos petites vies, pour exercer des choix et avancer. En bonne pédagogue, Van Offelen n’hésite pas à se répéter, afin d’enfoncer son petit clou dans nos crânes, qu’elle sait rebelles !

(*) Un coup de dés jamais n’abolira le hasard (poème de Stéphane Mallarmé – 1897)

Ulysse, héros de la phronésis

Finalement, notre boussole antique est plutôt à chercher du côté d’Ulysse. Ce héros est très humain, dans ses passions et ses actions, dans sa capacité à mobiliser la ruse, et parfois la tromperie ou la violence, pour avancer au milieu des périls.

Après dix ans d’errance, il revient à Ithaque. Il est reconnu par son vieux chien, par la nourrice qui s’était occupée de lui enfant, et par Pénélope, qui utilisera toutefois elle-même une ruse, le secret partagé d’un lit conjugal formé d’un arbre indéracinable, pour être sûre de reconnaître Ulysse dans le vieil homme usé qui paraît devant elle.

Chaïm Perelman : la phronésis face à la barbarie

Chaïm Perelman est un philosophe du XXe siècle, qui vivait et réfléchissait dans les temps du nazisme et de ses crimes. Avec son épouse, il a été un grand acteur de la résistance juive au nazisme en Belgique.

Il observe comment les efforts de rationalité des Lumières, puis des XIXe et XXe siècles, ont été impuissants à conjurer les horreurs et le drame. Pour affronter la complexité, pas d’autre solution, selon lui, que le mélange de l’intelligence et de la ruse, donc cette « prudence » particulière, loin de tout angélisme, mais loin aussi de la paralysie et de l’inaction.

Et pour nous, un humanisme capable d’avancer, à côté de – et non soumis à – l’intelligence artificielle, avec son lot de « victoires statistiques ».

La « métis » ou l’art de l’ambiguïté créatrice

La phronésis a donc partie liée à la « métis » (en grec ancien, la μῆτις), la ruse, on peut carrément dire : la roublardise. Elle est, en effet, liée également à Hermès, messager des dieux, protecteur des voyageurs… et des voleurs, Dieu polisson et chapardeur parfois…

Aucune contradiction en définitive. Il s’agit de prendre acte d’une réalité extérieure, de s’y adapter, mais sans devenir cynique, en gardant sa propre boussole intérieure et son système de valeurs.

Ulysse, un esprit « poikílos »

Ulysse est aussi un esprit « poikílos » (ποικίλος en grec ancien). Ce mot, qui veut dire chatoyant, bigarré, aux mille couleurs, illustre le côté un peu insaisissable de la phronésis, un art certain de l’ambiguïté. Voici ce qu’écrit à ce sujet Catherine Van Offelen :

C’est une part du génie grec d’accepter l’ambivalence et c’est cette nature ondoyante qui lui permet de s’adapter à la complexité du monde, d’aller au-delà des apparences pour poser des jugements subtils et nuancés et symboliser « un juste milieu entre idéalisme et cynisme ».

Raymond Aron, le maître des nuances

Catherine Van Offelen n’y fait pas allusion, mais, pour ma part, ce tissage en « oxymore », soit donc en contradictions assumées et surmontées, rappelle ce qu’explique Cyrulnik (voir notre précédent article) concernant la résilience : un tissage complexe et personnel, difficile, mais accessible.

Elle-même cite Raymond Aron, pour lequel « le choix en politique n’est pas entre le bien et le mal, mais entre le préférable et le détestable ». Par rapport à son « petit camarade » Sartre, la lucidité politique d’Aron est aveuglante, mais seulement pour ceux qui veulent bien le voir.

Encore en 2025, la pensée de la nuance déplaît, et beaucoup se rassurent en voyant Aron, contre toute évidence, comme « un écrivain du Figaro », soit un « fieffé homme de droite ». Les présupposés idéologiques aident puissamment à escamoter les évidences de la lucidité.

Le flair du chasseur et l’intuition raisonnée

Le livre envisage ensuite le flair du chasseur tapi dans la brousse, sachant interpréter les traces infimes du gibier qu’il traque, ou qui pourrait l’attaquer. Dans une image hardie, l’autrice compare ce flair et ces intuitions à nos capacités quotidiennes à « jauger » à première vue une personne à de multiples indices minuscules, et, assez souvent, à ne pas nous tromper.

Les personnes « phrόnimoi » ont souvent cette capacité à voir au-delà des apparences, et à voir juste. Au XIXe siècle, un expert fameux savait repérer sans erreur les copies ou les faux tableaux. Sa technique se basait sur l’étude attentive de détails infimes, mais révélateurs du tableau. Il n’était pas « devin », son savoir était rationnel, mais il était aidé par le flair et l’intuition, avant que ces qualités précieuses ne soient rejetées comme suspectes, voire méprisables.

« Célébrer les noces de la raison et de l’intuition »

Dans une remarque surprenante, Van Offelen explique que nous sommes submergés d’informations, nos sens débordés par ce flux d’informations, désormais issues aussi de l’intelligence artificielle, mais que cette « augmentation » supposée est en réalité une « diminution », si nous ne faisons plus confiance à nos qualités d’analyse et d’intuition.

L’autrice nous propose dès lors de « célébrer les noces de la raison et de l’intuition ». Elle cite à sa rescousse Antonio Damasio, qui dit que pour prendre une décision, il nous faut une émotion. Mais il s’agit alors de ne pas se laisser submerger par cette émotion et de la placer à une juste distance.

Si on refuse cela, cette « fleur de l’intuition », on laisse souvent pousser « l’ortie » d’un doute mortifère, récusant toute rationalité, et ouvert aux théories du complot. Dans ses textes, Chaïm Perelman liait assez directement un rationalisme exacerbé et dévoyé à la montée réactionnelle du nazisme. 

Comment, dès lors, rendre la prudence audacieuse ?

L’autrice s’interroge : La phronésis serait-elle un robinet d’eau tiède ? La quête d’absolu fait partie de la quête des adolescents, mais débouche souvent sur des malheurs ou de cruelles déceptions. L’hubris, l’excès amené par certaines réussites, conduit souvent au désastre.

Le « Connais-toi toi-même » de l’oracle de Delphes n’est pas un appel à l’inaction, mais à la compréhension de ses propres limites, de ses forces et de ses faiblesses.

L’art de l’essai-erreur

Le « phronimos » avance souvent par essais et erreurs – mais en sachant réfléchir ses erreurs pour les dépasser – car le jeu d’équilibre ne peut pas être toujours gagnant.

L’autrice cite Albert Camus et un texte dans Noces nommé « L’exil d’Hélène », où il rappelle cette capacité des Grecs de l’âge classique à se replier sur une pensée raisonnable, consciente de ses propres limites.

Mais alors, courage ou lâcheté ? Les deux, mon capitaine ! Il est parfois nécessaire d’avancer malgré le risque, et parfois plus judicieux de ne pas se précipiter tête baissée dans un précipice, et d’avoir le « courage d’être prudent »…

La phronésis vise l’efficacité. Mais, être sûr de soi, presque arrogant, n’est pas non plus synonyme d’hubris. La confiance en soi peut se justifier. De nouveau, gare aux contresens paralysants ! Et vive la nuance !

L’artisanat de l’âme contre les « penseurs sans mains »

Revenons à Ulysse et rappelons-nous qu’il est aussi un artisan, un bricoleur parfois. Le « cheval de Troie » en témoigne. La phronésis est aussi un « artisanat de l’âme ». Les savoirs universitaires décident souvent de se passer de cette partie des savoirs, réputés suspects ou minables.

Les multiples exemples de créateurs qui sont refusés par l’université, ou qui la fuient volontairement, avant de s’épanouir et de révéler leurs dons créateurs ailleurs, illustrent de façon répétitive ces mécanismes. Charles Péguy se méfiait des « penseurs sans mains ».

L’éloquence : « Le dieu des instruments » ?

Le chapitre suivant aborde cette « arme de persuasion massive » qu’est l’éloquence, le « Dieu des instruments ». Et de nouveau on retrouve les oscillations entre les paroles mensongères et celles de la vérité, mais aussi la nécessité de masquer, ruser, tromper parfois, car il y a contradiction entre l’exigence de vérité et l’instabilité du monde. Héraclite disait : tout coule (πάντα ῥεῖ), l’objet bouge, et le sujet aussi.

L’exercice déstabilisant des sophistes

Les sophistes sont souvent sur cette corde raide entre vérité et mensonge. Van Offelen dit drôlement :

Il faut s’imaginer en train de défendre successivement l’euthanasie, puis son interdiction, d’argumenter sur la réalité du changement climatique, puis de le nier !

Ce type d’exercices aide en fait l’esprit à une certaine souplesse, à lutter contre la pesanteur des opinions, et contre la propension naturelle au dogmatisme. La phronésis est un équilibre.

Elle dit encore d’elle-même : 

Je suis comme la fileuse ravaudant une étoffe, le texte est un écheveau, une trame, une tapisserie aux milliers de fils.

Aristote contre Platon

Platon détestait les sophistes, il les voyait comme de fieffés menteurs. Il avait raison et tort. Mais il faut donner raison à Aristote contre Platon. Prendre le risque de ces mensonges et manipulations, pour faire avancer une pensée forte et nuancée, histoire de ne s’enfermer ni dans un rationnel desséchant, ni dans une pureté inefficace. Mais, pendant 2000 ans, Platon a gagné. La phronésis a été suspecte, puis rejetée. Le comble a été atteint dans notre époque moderne, où la montée des risques, bien réels, a accouché du « principe de précaution », version desséchée de la prudence de la phronésis. 

Mais comment en sommes-nous arrivés là ?

L’angoisse du risque et le « désir de murs »

Les risques sont devenus si angoissants que nous voulons à tout prix nous en prémunir, au prix d’une servitude volontaire souvent, d’une acceptation docile de diktats, parfois plus guidés par l’angoisse que par une claire conscience d’un danger tangible.

Van Offelen rapproche ce mécanisme de notre « désir de murs ». Les murs aux frontières d’Israël, ou entre États-Unis et Mexique, et bien d’autres, reflètent ces réponses maximalistes au risque et à l’angoisse.

Nos longues attentes aux portiques des aéroports ont des liens, au quotidien, avec cette volonté de précaution qui ne sait plus s’arrêter. La « mathématique du risque tend à installer l’individu moderne dans une conscience suraiguë de la dangerosité de toutes choses ».

L’hubris de la précaution

En 2022, la crainte d’une épizootie aviaire a conduit à abattre préventivement 50 millions d’oiseaux. Il y a sans doute une « hubris » dans l’acceptation de ces tueries de masse, au nom d’un risque à prévenir.
Et cet état d’esprit empêche, en miroir, d’observer et de jouir des bénéfices de la modernité et des progrès. La technologie qui permet à un paraplégique de se remettre debout et de commander sa marche est un progrès extraordinaire. Les effets pervers ou les bénéfices indus qu’en tirerait la firme qui la commercialise ne doivent pas masquer la « magie » du progrès.
Et une complicité – ou un cercle vicieux – se noue désormais entre attente des citoyens et décisions des politiques. Le futur envisagé se borne à envisager des remparts.

La sérénité du phronimos face à la tempête

Le chapitre suivant interroge cette perception de la dangerosité du monde, et rappelle en parallèle que le « phronimos » n’est pas aveugle ou naïf. Il est serein, non pas parce qu’il nie les tempêtes présentes ou à venir, mais parce qu’il fait confiance à ses ressources pour s’en sortir. « Sa phronésis est une tranquillité de l’âme ».
Paul Virilio fait remarquer « qu’inventer le train, c’est inventer le déraillement, inventer le navire, c’est inventer le naufrage, et que progrès et catastrophes sont les deux faces d’un même objet ».
L’inflation de normes conduit les États démocratiques à une paralysie de l’action, dont les retours de bâton excessifs, populistes ou complotistes, sont une conséquence malheureuse, mais pas forcément si étonnante.
Cependant, la réponse par la phronésis, si elle est accessible, est aussi exigeante, et on comprend qu’elle ne puisse s’imposer largement. Élargir la tache d’huile, convaincre au plus largement possible autour de soi, est néanmoins possible.

Dernier chapitre du livre : comment décider dans un monde incertain ?

L’autrice met en garde contre les excès de la quantification, de la statistique, devenant péremptoires et réponses « TINA »  (Comme Margaret Thatcher, répétant « There Is No Alternative »).  L’INSEE devient « la pythie moderne ».  La surabondance des savoirs disponibles, via internet puis l’IA nous angoisse.  Nous pensons y répondre par la « numérisation du monde ».  Mais mesurer le débit du fleuve ne va pas conjurer son débordement. Les rapports du GIEC s’accumulent sans que les informations modifient le réel, voire pire ! Ils en arrivent à susciter une réaction de refus et de rejet. 

L’individu «  phronimos » n’est pas plus intelligent ou plus malin que les autres.  Il ne possède pas d’informations inaccessibles aux autres.  Simplement, il fait le constat des avantages, et pas seulement des risques, et décide un pari d’action.  « Nul doute que, guidé par l’intelligence artificielle, Ulysse serait resté chez la charmeuse et charmante Calypso ». Mais l’IA et les algorithmes ne connaissent pas le doute, les sentiments et les ambiguïtés de l’être, qui amènent Ulysse à poursuivre son projet malgré tout.  L’autrice veut croire, ou nous incite à croire, que c’est aux phronimoi, les « risqueurs prudents » que sourira la Fortune.

L’amour, cette « terra incognita »

Quelques pages sont consacrées à l’amour, cette folie délicieuse.  « En lisant Le Misanthrope, on se dit qu’Alceste aurait mieux fait de se casser une jambe que de rencontrer Célimène » !  Mais il y aurait grandement perdu, et  « on se dit que, loin d’être l’apanage d’adolescents romantiques, l’amour ne peut véritablement être vécu que par des âmes fortes, capables de fouler une terra incognita ». 
« On voudrait l’intensité sans le risque, la décision sans le renoncement : c’est impossible. La phronésis est un apprentissage de la liberté. Elle nous oblige à tenir une ligne de crête entre les postures radicales de notre temps.  C’est à cette fine pointe qu’il nous faut revenir. 

Vers un humanisme du XXIsiècle

« Édifier le projet d’un monde vivable, à échelle humaine, choisir l’horizon du possible sans céder aux oukases sécuritaires : voilà un mot d’ordre possible d’une proposition humaniste de la phronésis au XXIe siècle. »

Conclusion : l’art de la « rigueur élastique »

« Quand un mot apparait, un monde nait avec lui ». Notre raison pratique est capable de conjuguer rigueur et sensibilité, flair et calcul, jugement et émotion, avec une « rigueur élastique ». La phronésis est La vie, mode d’emploi dont parlait Georges Perec.  Mais devenir prudent ne se fait pas en un jour. Il faut un temps incompressible pour que sédimente tout un savoir diffus.  « Un grand homme naît deux fois, dit Paul Valéry.  Comme homme d’abord, comme grand ensuite ». Cette seconde naissance est un long murissement. La phronèsis est fragile, comme nous-mêmes, avec nos limites, nos contraintes et nos doutes. Mais cela vaut la peine : elle débouche sur un art de vivre, et procure un viatique à la pratique de l’incertain.

Parfois cependant, nous n’avons de décisions que tragiques, toutes aussi négatives ou dangereuses de tous côtés.  La sagesse du phronimos sera alors de consentir au tragique de l’existence. On peut tromper, déjouer le malheur, mais il faut parfois l’endurer ». 

Et ces dernières lignes de Catherine Van Offelen :

Notre prudence s’est fanée. Par ce livre, j’ai essayé de la raviver, d’en déployer les couleurs, la nécessité pratique pour nos générations, et faire entrevoir la grâce qui la nimbe. Que j’y sois parvenue ou non, j’espère que la phronésis cheminera dans le cœur de quelques-uns, comme elle a su cheminer dans le mien.

Risquer la prudence, Une pratique de la sagesse antique, a été publié chez l’éditeur Gallimard le 17 avril 2025. ISBN : 978-2073105257. 184 pages.

Publié le 21 juillet 2025 – Denis Mechali

Éditions Odile Jacob

Un merveilleux malheur

Un ouvrage de Boris Cyrulnik
Une recension de Denis Mechali

Écouter l’accroche de cet article

Neuropsychiatre, éthologue, rescapé de la Shoah, Boris Cyrulnik a consacré sa vie à comprendre les mécanismes de la souffrance et de la reconstruction. Dans « Un merveilleux malheur », il explore le concept de résilience avec une grande précision, loin des formules toutes faites. Un malheur d’enfance, dit-il, n’est jamais « merveilleux » en soi, mais il peut devenir, parfois, le point de départ d’un nouveau récit de vie. À travers des exemples cliniques, des réflexions théoriques et des références littéraires, Cyrulnik tisse un essai subtil et lumineux sur les chemins incertains qui mènent du traumatisme à la reconstruction de soi. Un ouvrage essentiel pour comprendre ce que parler veut dire – et ce que se taire peut révéler.

Denis Mechali

Ce livre dense, mais accessible, développe une thèse optimiste : les malheurs et les tragédies de l’enfance peuvent parfois être surmontés et mener paradoxalement à des adultes heureux, créatifs, voire reconnus. Cyrulnik expose cette idée avec toutes ses nuances, montrant que ces retournements ne sont jamais automatiques et que, parfois, le malheur initial entraîne la destruction, la mort ou une souffrance durable.

Le cœur du propos : ressort et tricot

Dans sa conclusion, Cyrulnik résume son livre en deux mots révélateurs : « ressort » et « tricot ».

Le « ressort » désigne la résilience, ce concept qu’il n’a pas inventé mais qu’il a largement popularisé. Bien sûr le malheur n’est jamais « merveilleux » en lui-même, mais ses conséquences ne sont pas toujours négatives. Le malheur, en effet, peut provoquer un sursaut, une créativité, un investissement vital qui, eux, vraiment, peuvent « être merveilleux ».

Le « tricot » évoque le tissage complexe de tous ces éléments. Cyrulnik dépasse rapidement la réputation binaire de l’idée de résilience pour révéler sa complexité. Ce tissage est subtil et demande un effort de compréhension pour dépasser une approche trop souvent manichéenne. Pourtant, cet effort vaut la peine, car il nous arme davantage pour comprendre finement les destins individuels, qui tendent à l’accomplissement de soi, une fois le malheur dépassé, compris et « sublimé ».

L’impossible solitude face au malheur

La personne concernée, même si elle joue un rôle essentiel dans l’évolution et les façons de surmonter ses malheurs, ne peut jamais s’en sortir complètement seule. La relation à l’autre est essentielle et souvent même « vitale ». C’est cet autre, ce tiers, qui fonctionne en « tuteur de résilience », pour le meilleur, mais parfois pour le pire. Ce tuteur n’est d’ailleurs pas toujours définitif, et la résilience peut être transitoire, fragile, ou à effets pervers, comme la sortie du malheur par la délinquance, envisagée comme la seule issue possible.

Ce tuteur de résilience peut agir directement en soutenant et en aidant, ou indirectement en poussant à se surpasser par la rage. Parfois même, tout se passe dans le non-dit : un haussement d’épaules ou un regard de commisération peuvent constituer un déclic décisif aux effets durables.

La résilience, une démarche complexe

Le tissage est donc complexe, et il faut un peu mériter ce livre. Mais Cyrulnik, en bon clinicien qu’il a été toute sa vie (et pas seulement théoricien ou chercheur en sciences sociales), donne un très grand nombre d’exemples concrets pour faire comprendre son propos.
Le psychanalyste Michael Balint avait d’ailleurs la même démarche pour faire comprendre les rouages de la maladie et le tissage à l’œuvre (encore ce mot !) entre le médecin et son patient.
Ce livre est vraiment important, de mon point de vue, dans une période qui assène des vérités tranchées, dont il est parfois difficile, voire impossible de se départir. Cyrulnik aide à démêler la pelote, à comprendre pourquoi le récit de soi peut être mensonger, volontairement ou non.

Les mécanismes de dépassement

Cyrulnik décrit les mécanismes psychologiques permettant de surmonter les traumatismes : le clivage entre réalité extérieure et intérieure, le déni, la rêverie qui réinvente le réel, et surtout l’humour, élément clé pour surmonter et dire l’innommable. Ces processus suivent souvent une progression en trois actes : désolation, réparation, puis triomphe.

L’auteur décortique les paradoxes, ces « oxymorons » que constituent les vérités apparemment contradictoires, mais simultanément présentes. Ainsi, un malheur d’enfance peut rendre la réussite sociale vitale, et donc tangible. On peut aimer et détester la même personne : « Je t’aime et je te fais souffrir, comme j’ai subi enfant avec mes parents que j’aimais, mais qui étaient mes bourreaux. » Bien sûr, ces mécanismes ne sont jamais constants ni automatiques et peuvent être transformés par d’autres rencontres.

Un récit en remplace un autre…

Quant au récit de soi, pourquoi peut-il être refusé à un moment, accepté à un autre, mais parfois sous une forme idéalisée, qui rend alors le « témoignage » excessif, rigidifié et finalement faux ?
Certains sujets de société sont devenus essentiels en 2025, comme les maltraitances, physiques, psychologiques ou sexuelles infligées aux enfants, ou les violences subies par les femmes. Par ailleurs, ces sujets deviennent si forts et si partagés que l’esprit critique, et, en soi, les éléments discutables du témoignage ou du récit, finissent par devenir inaudibles ou impossibles à dire.
Guy Béart chantait : « Le premier qui dit la vérité sera exécuté » et la poésie exprimait ce qui, parfois, va paralyser la parole, et parfois même, en amont de la parole, la pensée elle-même.
Il en va de même pour le récit de soi. Un déni est alors remplacé par un autre, un mensonge par un autre, entrainant un sentiment de trouble. Que croire ? Qui croire lorsque de tels retournements, ou de tels effets pervers sont observés ?
À vrai dire, cela n’a rien d’insoluble. Cyrulnik explique bien que la solution passe par du travail, de la réflexion et que l’on ne peut pas faire l’économie de ce travail de lucidité, de tricotage et de détricotage de chacun de ces points. Il y a un prix à payer, acceptable pour certains, et beaucoup trop élevé pour beaucoup d’autres. Il n’y a pas de place pour une réponse trop globale ou trop « paresseuse ».

On ne s’étonnera pas trop que Boris Cyrulnik et Edgar Morin aient de l’estime mutuelle au point d’avoir écrit des livres ensemble. Leur vision, des mécanismes de la résilience pour Cyrulnik , ou de la complexité pour Morin, ont des points communs, de cette idée du travail acharné, avec une lucidité à vif, envers les autres, mais également envers soi-même.
On retrouve, chez ces deux auteurs, un « Connais-toi toi-même socratique », puis une sagesse à la Montaigne, pour éviter, autant que se peut, de fustiger les vices ou défauts des autres, en étant aveugles à ses propres facilités, dénis ou blocages…

Contresens et récits en trois temps

La précision, c’est aussi de comprendre des petits contresens évitables. Ainsi, dit Cyrulnik, être triste ou malheureux, lorsque la vie est dure, n’est pas synonyme de « dépression ». C’est juste que « plus la vie est dure, plus on a de chances de la trouver dure » ! Dit comme ça, cela semble idiot, mais il s’agit de bien comprendre que souffrance et tristesse ne sont pas des signes de dépression. Tout simple donc, mais bien des traitements anxiolytiques ou antidépresseurs ne seraient pas prescrits (et pris), si l’on tenait compte de cette simple différence.
Cyrulnik décrit ainsi « Les récits de soi qui marchent », au sein de la littérature, en trois actes habituels : Désolation, puis réparation, et enfin triomphe. C’est sur ce modèle que Charles Dickens a composé son livre Oliver Twist. Ces déroulements supposent que l’on a pu utiliser d’abord, puis dépasser des mécanismes psychologiques tels que le clivage (une réalité extérieure ou sociale, et une autre réalité intérieure et intime) ou le déni (cette réalité douloureuse n’existe pas), complété ou suppléé par la « rêverie » (un réel inventé ou réinventé), et enfin l’humour, élément clef pour surmonter et dire, y compris l’innommable.
Ainsi, en parlant de choses subies à Auschwitz, on peut repérer de nouveau trois temps : raconter en se moquant, supporter l’insupportable, et, si on a survécu, constater que l’on a été vainqueur de telles horreurs. Mais alors, « vainqueur » ? dit encore Cyrulnik : c’est à mourir de honte, ou à mourir de rire…

De l'importance du contexte

Prenons garde aux anachronismes ! Des éléments de contexte, précis, comme la vulnérabilité naturelle des enfants, et leurs fréquentes morts en bas âge, mais aussi liées aux vies d’adultes, expliquent que la maltraitance infligée aux enfants a été longtemps impossible à envisager, et est restée hors du champ de conscience de la plupart des adultes. Trop d’enfants mouraient en bas âge pour que puisse s’exercer notre sollicitude contemporaine. Un contexte social vient se surajouter aux éléments individuels, pour penser la maltraitance enfantine, devenue, à notre époque, souvent – ou en théorie – insupportable et intolérable.

Si « cela se fait » de taper les enfants, cela n’est même pas pensé, en tout cas reste hors de la pensée de tous ceux que la « pensée de groupe » sécurise et rassure, et qui ne peuvent pas (ou ne veulent pas) s’en décaler. Ils ne sont pas méchants. Ils sont juste pris dans ce besoin d’appartenance.
Les récits répétitifs d’inceste ou de violences physiques infligés par un père, avec une mère semblant sourde, aveugle ou insensible, doivent tenir compte de ce type d’éléments, faute de quoi on se livre volontiers à des indignations « mécaniques », trop faciles.
On se donne le beau rôle, en jugeant, alors que l’on n’a pas l’implication affective ou « sociologique » qui existait dans la réalité.

Le malheur intime n’est pas exclusivement social ou lié à des évènements traumatiques collectifs. Une étude intéressante a suivi aux États-Unis, sur une très longue période, la vie de jeunes hommes riches et privilégiés. 30 % environ avaient subi un malheur intime. S’en sortir ou non, s’observait dans le même pourcentage, approximativement, que chez les personnes issues de milieux défavorisés. Cela ne veut pas dire que tout se vaut, mais que les facteurs en cause, très différents les uns des autres, ne doivent pas être mélangés. Il faut au contraire les distinguer, les repérer, et mieux comprendre ainsi les conséquences lointaines.
Pour ce type d’observations et d’études, les professionnels ne sont pas forcément à l’abri d’erreurs. Le « biais du professionnalisme » peut les amener à voir en consultation les enfants ou anciens enfants qui ne s’en sortent pas bien.

Ceux qui ont surmonté vont bien et ne consultent pas. Ils sont donc invisibles pour les professionnels.
À tuteur identique, des éléments intérieurs expliquent le type de réponse, ou l’absence de réponse. Certains s’en sortent en choisissant des « métiers de contexte », proches de ceux proposés par le tuteur de résilience. D’autres, qui se sont plutôt réfugiés dans l’abstraction, s’en sortent en exerçant des métiers de la créativité : ils écrivent des livres, jouent au théâtre ou sont metteurs en scène. Ils peuvent parler de leur trauma sans en parler directement, en le figurant autrement. « Antériorité et alentours » sont les clefs des virages existentiels, des choix de vie essentiels. Souvent.

Le dilemme de la parole et du silence

Pour parler, il faut être écouté. Si on n’est pas écouté, on se tait. Mais, pour être écouté, il faut parfois livrer un récit « acceptable », une vérité un peu aseptisée, un peu modifiée. Ces dilemmes peuvent expliquer des inversions de sens, des « témoins » qui deviennent les récitants mécaniques d’un récit qui plait, et parfois de plus en plus éloigné de la vérité initiale. Ou qui s’aperçoivent que c’est le plus sordide de leurs récits qui est apprécié, par une sorte de « gourmandise émotionnelle » un peu malsaine, assez « voyeuriste », et loin de la compréhension vraie et empathique qu’ils espéraient.

Georges Pérec voulait parler « d’eux ». Eux, ses parents disparus à Auschwitz. Il ne le pouvait pas directement, Alors il n’en a pas parlé, et écrit « La disparition », livre sans la lettre e, donc « sans eux ». Il a aussi écrit « Je me souviens », collection de souvenirs dérisoires. Mais les auditeurs ayant vécu au même moment se retrouvent dans ces souvenirs dérisoires, et cela crée un sentiment de solidarité, d’appartenance. Mieux que rien pour un homme comme Pérec…
Les récits sont ainsi reçus, ou déniés, selon le contexte, selon la période. Primo Levi écrit « Si c’est un homme en 1946, à la sortie de la guerre. Personne ne veut trop savoir, avoir les détails des horreurs subies, il vend 70 exemplaires de son livre. En 1962, une génération a passé, savoir est possible, le livre est réédité, et il en vend 200 000.

Parfois, faute de pouvoir dire, on va « para-dire », livrer un récit paraphrastique… Cyrulnik raconte le cas de cette femme qui quittait la pièce lorsque le mot « inceste » était prononcé, amenant son enfant à comprendre ce qu’avait vécu sa mère, via cette répétition même de l’attitude, sans qu’aucun mot ne soit jamais prononcé.
Récits ou non récits, on observe souvent l’évolution en trois générations : la première n’en parle pas, pour se protéger et protéger les enfants. La seconde bénéficie de ces efforts, et de ces silences. Elle ne cherche pas à en savoir plus ou ne franchit pas le silence des parents. La troisième génération veut savoir, connaître ses racines, et interroge ou enquête, directement ou indirectement…..

On ne peut pas, et on ne doit pas « tout dire ». Les éléments de contexte sont inévitables à prendre en considération. Cyrulnik raconte le cas d’une femme ayant eu des relations, au début de son mariage, avec son beau-père. Elle n’en parle pas à son mari, très longtemps, puis, un jour, se confie à lui. Le mari se suicide…. Les dilemmes ne sont pas toujours vains, et la place réciproque du courage et de la lâcheté, de la parole ou du silence, n’est ni mécanique ni tracée d’avance…

Pour conclure…

Dans sa conclusion, Cyrulnik cite une phrase de Cioran : « La résilience, c’est plus que résister, c’est aussi apprendre à vivre. Malheureusement, cela coûte cher ».

Un merveilleux malheur, édition originale, 1993 ;  Poches Odile Jacob », 2002.
218 pages.
ISBN : 978-2738111258

Publié le 5 juillet 2025 – Denis Mechali

L'humain au coeur du soin

HUMANISER LES SOINS D'URGENCE :
Bertrand Gallichon

« ENLEVER SA BLOUSE », PRENDRE EN COMPTE L’HUMAIN, Y COMPRIS DANS LES SITUATIONS D’URGENCE.

Cet article est la synthèse textuelle de l’intervention filmée du Dr Galichon lors de la conférence : Le care (prendre soin) : une dimension vitale du soin. (juin 2021)

Une rencontre bouleversante au cœur de l’urgence

Il était quatre heures du matin, en plein hiver. Un groupe de pompiers entre dans le service avec un patient bien connu de tous, que nous appellerons Monsieur H. Cet homme est un sans-abri, un « grand SDF devant l’éternel », comme on pourrait le décrire. Il est en fauteuil roulant, nu, entièrement souillé, victime d’une gastro-entérite sévère. La scène est aussi bouleversante que révélatrice :

Cet homme est extrêmement remonté. Il m’apostrophe avec tous les mots qu’il faut ! Mais, il finit par me dire : « Écoute, enlève ta blouse et tu vas finir par comprendre ce que je vis et tu entendras ce que je te dis. »

Ce moment fut un choc pour moi. Cette phrase, simple, mais lourde de sens, m’a fait prendre conscience d’une réalité fondamentale : le patient ne vient pas uniquement pour une maladie, il vient déposer une histoire. Il vient rencontrer un savoir. Et, pour que cette rencontre soit vraie, sincère et utile, il faut que le soignant « enlève sa blouse », qu’il fasse tomber les barrières symboliques et institutionnelles qui le séparent du patient.

Le patient : porteur d’une histoire, d’une connaissance

Souvent, dans les services d’urgence, nous avons tendance à voir le patient par le prisme de sa pathologie, à le réduire à un diagnostic, un traitement, une évolution médicale. Pourtant, ce que cette rencontre m’a enseigné, c’est que le patient est avant tout porteur d’une histoire, d’une expérience vécue, d’une connaissance intime de sa situation et de ses souffrances.

En d’autres termes, le patient est un sachant qui vient à la rencontre d’un autre sachant, le médecin ou le soignant. Cette relation entre le connaître du patient et le savoir du soignant est la clé du soin véritable. Dans ce cas de figure, il ne s’agit pas seulement d’appliquer une technique ou un protocole, mais de créer un dialogue ajusté, une rencontre humaine où les deux parties s’écoutent et se comprennent.

La médecine narrative : écouter pour mieux soigner

Pour instaurer ce dialogue, la médecine narrative offre une approche précieuse. Elle invite le soignant à se taire, à écouter attentivement ce que le patient raconte, à goûter ses paroles, ses émotions… C’est dans cette écoute profonde que se trouvent les clés du traitement et du soin adaptés.

La médecine narrative permet en effet de dépasser la simple technique pour toucher l’essence même du soin : la relation humaine. Elle exige du médecin qu’il se libère de ses préjugés, de son savoir institutionnel figé, de la blouse blanche qui symbolise parfois la distance et la hiérarchie.

Les barrières à abattre pour un soin humain

Le chemin vers un soin véritablement humain passe par la reconnaissance et l’abandon de plusieurs barrières. La première, et sans doute la plus difficile, est celle du savoir formel. En tant que médecin, on est formé à savoir, à diagnostiquer, à traiter. Mais, ce savoir ne doit pas devenir un mur qui empêche d’entendre la parole du patient.

La blouse blanche, la posture institutionnelle, les protocoles, les tests, tout cela peut créer une mise à distance qui empêche la rencontre authentique. Il faut donc enlever cette blouse symbolique, au sens propre comme au figuré, pour se rapprocher du patient et accueillir son histoire.

Cette mise à distance peut aussi être renforcée par le regard social porté sur certains patients, comme les sans-abri, les marginaux, ceux qui vivent dans la précarité. Là aussi, il est urgent de dépasser les jugements et de reconnaître la dignité de chacun, quelle que soit sa condition.

Le trio essentiel : connaître, savoir, croire

Dans cette dynamique, trois verbes doivent se mettre en mouvement ensemble pour éviter la confrontation et favoriser la rencontre :

Connaître : le patient connaît sa propre histoire, ses souffrances, ses besoins. Nous nous devons de reconnaître cette connaissance.
Savoir : le soignant apporte son savoir médical, ses compétences techniques.
Croire : il faut aussi que le soignant croie au récit du patient, qu’il lui fasse confiance. En un mot, il faut qu’il accepte la réalité subjective de l’autre.

Ces trois verbes s’ajustent dans un mouvement ternaire, créant une dynamique d’échange et d’humanité. Il ne s’agit plus d’opposer le patient et le médecin, mais de les faire dialoguer dans une relation respectueuse et bienveillante.

Faire advenir l’humanité dans le soin

Ce que j’ai appris de cette expérience, c’est que le soin ne doit pas être réduit à la technique ou au traitement. Il s’agit avant tout de faire advenir l’humanité dans la relation entre soignant et soigné. Cela demande deux libertés, ou plutôt deux responsabilités :

  • La liberté de se défaire des barrières institutionnelles et symboliques qui empêchent la rencontre humaine.
  • La responsabilité de prendre en compte la personne dans sa globalité, avec son histoire, ses émotions, sa dignité.

Ces deux conditions sont, à mon sens, les seules qui permettent d’introduire un peu d’anthropologie dans le soin, de sortir de la froideur technique pour toucher à ce qui fait l’essence même de notre métier : l’humain.

La distinction entre soin et traitement

Il est important de faire la distinction entre le soin et les traitements. Le traitement relève de la technique, de la médecine, des protocoles. Le soin, lui, est une démarche plus large, qui inclut l’attention, la compassion, le respect, la relation. En urgence, il est parfois tentant de se concentrer uniquement sur le traitement, mais ce serait oublier que le soin est ce qui fait toute la différence pour le patient.

Conclusion : un appel à la transformation des pratiques

Ce témoignage est un appel à tous les professionnels de santé à enlever leur blouse pour mieux voir, mieux entendre, mieux comprendre leurs patients. C’est une invitation à dépasser les barrières du savoir figé et de l’institution, à instaurer un dialogue véritable entre le connaître du patient et le savoir du soignant.

Dans un monde où la technique domine très souvent, il est essentiel de rappeler que le soin est avant tout une rencontre humaine. Cette rencontre exige liberté, responsabilité, confiance et écoute. Elle nous invite à voir chaque patient non pas comme un simple cas médical, mais comme un être humain porteur d’une histoire unique et précieuse.

En ouvrant ainsi la porte à l’humanité dans le soin, nous pouvons transformer notre pratique, offrir un véritable soutien à ceux qui souffrent, et redonner du sens à notre engagement professionnel. Parce que, finalement, prendre soin, c’est avant tout prendre en compte l’humain, même – et surtout – dans les situations d’urgence.

Publié le 27 juin 2025

Cette section est conçue pour enrichir et approfondir les sujets abordés dans nos articles principaux. Elle propose des compléments d’information précieux ainsi que des réflexions inspirantes qui vous permettront de mieux comprendre et d’explorer les thèmes qui nous passionnent. Bonne lecture…

Se reconstruire après un attentat

Lançon et Rushdie, deux chemins de résilience

Écouter l’accroche de cet article

Les récits de Philippe Lançon (Le Lambeau) et de Salman Rushdie (Joseph Anton, Le Couteau) proposent une réflexion profonde sur la manière dont deux écrivains victimes d’attentats ont traversé et surmonté leurs épreuves. L’écriture y apparaît comme un moyen de survie et de résilience face à un traumatisme extrême.

Bien que leurs parcours et les contextes diffèrent, leurs témoignages convergent : l’épreuve du traumatisme, loin de détruire leur désir de vivre, a été l’occasion d’une reconstruction qui passe, chez eux, par l’écriture, la réappropriation du corps et la quête d’un nouveau sens à donner à leur existence.

Leurs récits font écho à divers mécanismes qui ont puissamment contribué à leur reconstruction. Ils montrent notamment comment, à travers leurs souffrances, ils ont trouvé des voies de résilience. L’art, et en particulier l’écriture, a été un outil essentiel dans leurs processus respectifs de guérison.

Le concept de résilience, largement popularisé par Boris Cyrulnik sera évoqué dans son livre « Un merveilleux malheur ». Voir la recension de Denis Mechali.

Francis Jubert

1. Le traumatisme initial : une violence brutale et irréversible

Philippe Lançon décrit dans Le Lambeau l’instant de l’attentat à Charlie Hebdo avec une précision saisissante. L’extrait dans lequel il raconte le moment où il a été grièvement blessé au visage est bouleversant :

« Je sentais que mon visage n’était plus là, mais je n’osais pas y toucher. […] Le silence était plus assourdissant que les balles. Je me suis allongé sur le sol, je n’étais plus rien. »

Ce passage montre comment il bascule dans un état de dissociation, conscient de sa vulnérabilité et du chaos autour de lui.

Après l’attaque au couteau dont il est la victime, Salman Rushdie s’attarde moins sur les détails physiques que sur les implications symboliques de ses blessures :

« Le couteau m’avait laissé une marque, mais ce n’était qu’un rappel de ce que j’avais toujours su : ils pouvaient blesser le corps, mais pas l’esprit. »

Là où Lançon accepte la matérialité de son corps blessé comme un point de départ pour une renaissance, Rushdie insiste sur l’intangibilité de son esprit comme étant son véritable rempart.

Chez Rushdie, la violence initiale qu’il décrit dans Joseph Anton prend d’abord la forme d’une menace (la fatwa de 1989). Elle est sans commune mesure avec la peur viscérale ressentie après l’attaque physique dont il est victime en 2022 et qu’il relate dans Le Couteau :

« Le couteau m’a frappé plusieurs fois avant que je ne réalise ce qui se passait. Je n’étais plus Salman Rushdie, l’écrivain protégé par des murs invisibles, mais un corps blessé qui luttait pour rester en vie. »

Son récit met en lumière la soudaineté de l’agression, mais également la conscience de la fragilité corporelle.

Dans Le Lambeau, Philippe Lançon se livre à une plongée détaillée dans son expérience de patient marquée par des dizaines d’opérations chirurgicales pour reconstruire son visage. La précision clinique de ses descriptions montre une lucidité aiguë sur la souffrance et la dépendance :

« L’infirmière penchée sur moi me parlait doucement, mais c’était son geste qui me portait : le soin avec lequel elle nettoyait les plaies. […] Je n’avais plus de visage, mais elle me traitait comme si j’existais encore. »

Après l’attaque au couteau, Salman Rushdie évoque les soins intensifs qu’il a reçus. Cependant, son récit met davantage l’accent sur la solitude émotionnelle qu’il ressent comme patient :

« On réparait mon corps, mais mon esprit restait hanté par l’idée que cela recommencerait. Les visages des médecins étaient masqués, anonymes. Je me sentais perdu parmi eux. »

Contrairement à Philippe Lançon, Salman Rushdie ne semble pas trouver de réconfort immédiat auprès des acteurs du monde médical. Son écriture reflète davantage une lutte intérieure contre la peur persistante et le doute.

2. Philippe Lançon : l’écriture comme chemin de catharsis et de retour à soi

Philippe Lançon, dans Le Lambeau, nous décrit un parcours où l’écriture joue un rôle central dans la reconstruction de sa vie après l’attentat de Charlie Hebdo. Dès les premiers instants après l’attaque, il écrit pour témoigner, mais aussi pour comprendre et dépasser la violence subie.

Une grande partie de son livre est consacrée à la reconstruction physique de son visage, détruit par les balles. Il aborde ce sujet avec une précision quasi chirurgicale, mais aussi une profonde réflexion philosophique. Il fait face à cette épreuve en la rendant presque abstraite, un travail collectif entre lui et les soignants qui vont le prendre en soin.

Gravement blessé, il subit de longues opérations et une rééducation difficile. Pourtant, il trouve dans l’écriture un moyen d’articuler sa souffrance, de reprendre son récit et de se réapproprier son identité, comme l’illustre cette métaphore artistique qui montre qu’il accepte son apparence comme un processus, une reconstruction.

« Le visage que je contemplais n’était plus le mien. C’était celui d’un autre, une esquisse, une œuvre en cours. »

Lançon évoque souvent cette urgence à écrire comme un besoin de retrouver une forme d’intimité avec soi-même, une manière de se réancrer dans une « normalité » qu’il a l’impression de perdre. Son écriture devient une catharsis, une manière de traduire son expérience de la douleur et de la reconstruction.

L’importance de ce geste est mise en lumière à travers des passages où il raconte l’évolution de son corps, défiguré et réhabilité par la chirurgie, et la manière dont il inscrit cette transformation physique dans le récit plus vaste de sa vie. En écrivant, il se réapproprie son corps et son histoire, l’un ne pouvant exister sans l’autre dans son esprit.

« Je sentais la vie qui m’échappait, mais l’écriture m’offrait la chance de la reprendre, de faire comme si ce corps détruit pouvait retrouver une forme, une fonction. »

Lançon se sert également de la littérature et de l’art pour apaiser son esprit. Dans Le Lambeau, il nous parle de l’importance de la lecture, de la musique et de la contemplation de la peinture, des espaces artistiques dans lesquels il trouve un réconfort face à la brutalité de la violence. C’est dans la musique de Bach, en particulier, qu’il trouve une forme de sérénité qui l’aide à appréhender la lenteur du processus de guérison.

« Dans la douleur, j’ai trouvé dans la musique une forme de refuge, un rythme, une structure à mon esprit dispersé. »

3. Salman Rushdie : réécrire la réalité par l’écriture

De son côté, Salman Rushdie, dans Le Couteau, va plus loin en utilisant l’écriture comme un véritable outil de reconstruction de la réalité elle-même. Après l’attaque qu’il a subie en 2022, il se trouve dans un état de confusion mentale, exacerbée par des sédatifs puissants. L’expérience de la réalité, déformée par la douleur et les médicaments, est une thématique essentielle dans Le Couteau. Les hallucinations de lettres et de chiffres, qui dansent devant ses yeux, témoignent d’une rupture avec le monde tangible. Cependant, loin de se laisser submerger par cette perte de repères, Salman Rushdie s’en sert pour réécrire sa propre réalité. L’écriture devient pour lui non seulement un moyen d’exprimer la douleur, mais aussi de reconstruire une nouvelle vision du monde, à travers le prisme de la fiction.

« Les lettres qui dansaient devant mes yeux, je les ai écrites. Les chiffres, je les ai transformés en mots. Ce monde qui m’était devenu étrange, je l’ai réintégré dans ma fiction. »

À travers cette écriture, Salman Rushdie cherche à transcender les limites de la perception immédiate, transformant le traumatisme en un espace de narration où la réalité et la fiction se rencontrent. Ce processus de recréation est un acte de résistance face à la déformation subie, et une tentative pour reconstruire une version de lui-même qui intègre la souffrance tout en la réorganisant dans une nouvelle forme. Son projet d’écriture va au-delà de la catharsis : il s’agit de redéfinir une réalité fragmentée, de reconstituer un monde intérieur qui a été défiguré par l’agression.

« Je n’écrivais pas pour échapper à la douleur, mais pour la rendre intelligible, pour l’intégrer dans le cadre plus vaste de l’histoire que je m’efforçais de raconter. »

Il est intéressant de noter que, bien que Le Couteau s’inscrive dans un contexte post-attentat, Salman Rushdie avait déjà développé une réflexion sur la violence et la reconstruction dans son livre Joseph Anton (2012). Dans ce précédent ouvrage, il revient sur les années où il vivait sous protection policière, après la fatwa qui avait été lancée contre lui en 1989 à la suite de la publication des Versets sataniques. Dans Joseph Anton, il évoque la première nuit après l’annonce de la fatwa, où il comprend que sa vie vient de basculer. Ce moment de basculement est raconté avec un mélange de stupeur et d’ironie :

« J’ai fermé la porte, et ce fut comme si le monde s’était refermé avec. La liberté que je connaissais était devenue un souvenir. »

Salman Rushdie doit désormais faire face à une menace qui s’étire dans le temps, testant sa patience et sa résilience. Il se préoccupe essentiellement de sa survie et de la nécessité d’inventer de nouvelles façons de se réancrer dans le monde. Mais dans Le Couteau, cette question prend une tournure différente. La violence n’est plus une menace abstraite, mais une expérience vécue. Après l’attaque au couteau, Salman Rushdie s’attarde moins sur les détails physiques que sur les implications symboliques de ses blessures insistant sur l’intangibilité de son esprit comme son véritable rempart :

« Le couteau m’avait laissé une marque, mais ce n’était qu’un rappel de ce que j’avais toujours su : ils pouvaient blesser le corps, mais pas l’esprit. »

L’écriture devient un moyen direct de réconcilier l’auteur avec sa douleur et son corps. Le travail de reconstruction n’est plus seulement mental, il se fait aussi à travers la perception même du monde.

4. La réintégration de la normalité : entre corps et esprit

Chez les deux écrivains, l’art est un moyen de réintégrer une normalité après le chaos de l’attaque. Si Philippe Lançon se concentre sur la restauration de son corps par la chirurgie et la rééducation, Salman Rushdie s’efforce de reconstruire son esprit et sa perception du monde. Toutefois, l’un et l’autre savent que ce retour à la normalité ne se fait pas en effaçant la souffrance, mais en l’intégrant à un processus de transformation.

Philippe Lançon évoque sa propre expérience de la défiguration et de la reconstruction à travers un regard lucide sur son corps et sa souffrance. Il s’en sert pour renforcer sa relation à son identité, en évitant de se laisser réduire à un simple survivant. L’écriture l’accompagne tout au long de cette démarche, lui permettant de renouer avec une forme de dignité et de continuité.

« Le corps n’est pas un déchet, il est encore le lieu de ma vie. Il m’appartient, même après tout ce qu’il a traversé. »

De manière similaire, Salman Rushdie, bien qu’ayant survécu à une agression physique violente, utilise l’écriture pour reconstruire son rapport à la réalité et à l’art. En réintégrant la douleur dans une œuvre littéraire, il parvient à reconquérir une vision du monde moins rigide, plus fluide, qui accepte à la fois la douleur et la beauté, la souffrance et la rédemption. Ce projet d’écriture est pour lui un moyen de se réancrer dans un quotidien qui, même s’il a été profondément transformé, n’est pas pour autant réductible à un simple retour vers le passé.

5. L’amour et la littérature comme moteurs de résilience

Salman Rushdie, dans Le Couteau, met en lumière le rôle crucial dans son processus de reconstruction de Rachel Eliza Griffiths, poétesse et artiste multidisciplinaire qu’il a épousée en 2021. Son livre, dans lequel il évoque avec une profonde gratitude le soutien indéfectible de sa compagne, est un témoignage autant sur la violence que sur la reconstruction par l’amour. Dans un passage particulièrement marquant, il raconte comment elle l’a aidé à affronter ses blessures et à retrouver le courage d’exister :

« Elle ne m’a pas laissé sombrer. Chaque jour, sa voix me rappelait qu’il y avait encore un monde à aimer, une vie à vivre. »

Rachel Eliza Griffiths apparaît comme une figure centrale de résilience, agissant presque comme un guide spirituel, une Eurydice inversée, ramenant son Orphée du royaume des ténèbres. Un an après l’agression, en septembre 2023, Salman Rushdie décide de retourner sur les lieux de l’attaque, à Chautauqua, accompagné de Rachel. Ce geste est une preuve de sa volonté de surmonter le traumatisme, mais il prend tout son sens dans le contexte de leur relation :

« Elle m’a tenu la main tout au long de ce voyage. Ce n’était pas une simple visite, c’était un acte de défi, une affirmation que nous ne serions pas brisés. »

Ce retour, à la fois physique et émotionnel, symbolise une étape essentielle dans sa renaissance, marquée par le courage partagé avec Rachel Eliza Griffiths.

Salman Rushdie souligne dans Le Couteau que l’écriture reste un acte fondamental de résistance face à la barbarie, mais il admet que sa compagne a été son ancrage émotionnel dans cette période. Elle incarne en même temps le refuge et l’impulsion nécessaires pour transcender la peur :

« À travers son art, elle m’a rappelé que la beauté survit, même dans les pires tempêtes. »

De son côté, Philippe Lançon, dans Le Lambeau, trouve un refuge similaire dans la musique, mais surtout dans le soutien de ses proches. Ses proches jouent un rôle crucial :  son frère et ses amis l’accompagnent dans son parcours de reconstruction. Mais, l’auteur insiste sur leur difficulté à comprendre pleinement ce qu’il traverse :

« Mon frère arrivait chaque jour, chargé d’une énergie que je ne possédais plus. […] Je savais qu’il voulait me parler, mais je ne trouvais pas les mots. Je n’étais plus le même homme, et il devait l’accepter. »

Ce passage illustre la tension entre le soutien affectif et la solitude intérieure du patient.
Salman Rushdie, dans Joseph Anton, met davantage en lumière le soutien de ses partenaires successives et de son cercle littéraire. Cependant, il évoque aussi l’impact corrosif de la peur sur ses relations personnelles :

« Je savais que leur amour était sincère, mais ma situation leur pesait. L’idée qu’une simple visite pouvait mettre leur vie en danger nous éloignait peu à peu. »

Ici, la solidarité familiale est constamment mise à l’épreuve par la menace extérieure, ce qui distingue son expérience de celle de Philippe Lançon qui comptait davantage que lui sur ses soignants. Il appréciait tout particulièrement les gestes de Chloé, sa chirurgienne, qui « répondait à la destruction par des gestes précis, destinés à réparer » ou encore ceux des infirmières : « L’infirmière penchée sur moi me parlait doucement, mais c’était son geste qui me portait : le soin avec lequel elle nettoyait les plaies. […] Je n’avais plus de visage, mais elle me traitait comme si j’existais encore. »

Le rôle du personnel médical est central dans sa survie, mais aussi dans sa réhumanisation. Philippe Lançon décrit une relation quasi spirituelle avec ses soignants qui lui apportent une forme d’apaisement, notamment sa chirurgienne, Chloé, qu’il voit comme une figure d’espoir. Il s’en remet aux mains des soignants, presque avec gratitude. Indépendamment de la relation personnelle très riche qu’il entretient avec Chloé, l’expérience qu’il fait des soins médicaux qui lui sont prodigués devient pour lui un cheminement vers une nouvelle identité.

Il en va différemment pour Salman Rushdie. Confronté à une menace plus abstraite et prolongée, l’aide extérieure que lui apportent les soignants comme ses proches est teintée d’ambiguïté. S’il admire les efforts de ceux qui le soignent et le protègent, il ressent dans le même temps une aliénation croissante face à cette dépendance. Son récit est plus marqué que chez Philippe Lançon par une lutte individuelle pour reprendre le contrôle de sa vie : il met davantage en avant l’amour romantique comme la force qui lui a permis de sortir de sa solitude existentielle et de retrouver une forme d’équilibre.

Si Philippe Lançon s’appuie sur l’art, la musique et la patience des soignants pour se reconstruire, Salman Rushdie trouve dans sa relation avec Rachel Eliza Griffiths une source essentielle de résilience. Leurs récits montrent bien que, face aux épreuves les plus terribles, les arts et les relations interpersonnelles restent des ancrages puissants pour surmonter le traumatisme et retrouver un sens à la vie.

6. L’art-thérapie comme voie vers le bien-être

À travers l’écriture et les arts, Lançon et Rushdie montrent comment l’art-thérapie, même de manière non explicite, devient un vecteur de guérison. Bien que ni l’un ni l’autre ne parlent directement d’art-thérapie au sens clinique, leurs expériences de la douleur et de la reconstruction passent par une réappropriation créative de la réalité. Dans le cas de Philippe Lançon, c’est la littérature, la musique, et les arts visuels qui l’aident à réorganiser ses pensées et ses émotions. L’écriture devient son refuge et son chemin vers une vie retrouvée, tout comme la contemplation artistique lui permet de surmonter les moments de crise.

Pour Salman Rushdie, l’écriture est une manière de réordonner ses pensées après le choc, mais aussi de redéfinir le monde à partir de ce qui a été brisé. L’art de la narration est, pour lui, une forme d’art-thérapie personnelle qui lui permet de reconstruire un univers où la souffrance peut être intégrée sans être annihilante. À travers cette démarche, il trouve non seulement une catharsis, mais aussi une manière d’affirmer son existence et de répondre à l’absurdité de l’attaque.

7. Conclusion : l’écriture comme art-thérapie et voie de résilience

Les parcours de Philippe Lançon et Salman Rushdie montrent que la souffrance ne doit pas nécessairement mener à l’isolement ou à la destruction. L’art, et en particulier l’écriture, joue ici un rôle de médiation entre le traumatisme et la guérison. Pour les deux écrivains, l’écriture devient une forme d’art-thérapie. Loin de fuir la douleur, ils la réintègrent dans leur processus créatif. En réécrivant leur histoire, en reconstruisant leur rapport au monde et à leur corps, ils parviennent à trouver une nouvelle forme de normalité, qui est redéfinie par la résilience et l’art. Ce processus est long, difficile, douloureusement vécu, mais il permet de transformer le traumatisme en une ressource, donnant ainsi naissance chez chacun à une œuvre littéraire profondément humaine, nourrie par l’expérience de la souffrance, mais également par l’espoir et la volonté de continuer à vivre.

Publié le 3 juin 2025 – Francis Jubert

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Patients et médecins dans « À la recherche du temps perdu »

L’expérience vécue de la maladie, le témoignage subjectif du patient et la pratique médicale : analyse croisée de ces différentes perspectives.

Écouter l’accroche de cet article

Dans À la recherche du temps perdu, Marcel Proust explore avec une acuité rare la confrontation entre la médecine savante de son époque et l’expérience intime du malade. À travers la maladie de sa grand-mère et ses propres crises d’asthme, il met en lumière la distance entre le savoir clinique, souvent froid et impersonnel, et la réalité subjective, faite d’angoisse, de solitude et de poésie. Proust interroge la suffisance des médecins, leur incapacité à saisir la profondeur du vécu du patient, et propose une vision novatrice : celle d’une médecine enrichie par l’écoute, l’empathie et la reconnaissance du patient comme expert de sa propre souffrance.

Francis Jubert

1. L’impuissance du médecin face à la perception subjective de la maladie

Plusieurs scènes de La Recherche du temps perdu mettent en lumière la déconnexion entre le discours médical, qui se voulait scientifique, cherchant son point d’équilibre entre savoir théorique et pratiques médicales, et la réalité émotionnelle vécue par le malade et son entourage.

Marcel Proust connait bien la profession médicale : son père est médecin hygiéniste et son frère chirurgien. Au moment où il écrit La Recherche, la docte, mais jusque-là moliéresque profession, aspirait à devenir une médecine savante. Proust avait en elle une croyance modérée : « Croire à la médecine serait la suprême folie, si n’y pas croire n’en était pas une plus grande. » Il insiste sur la suffisance, la froideur presque mécanique de certains médecins, davantage préoccupés par leur statut social que par la santé de leurs patients :

« Le docteur Cottard, tout en frottant d’un air satisfait ses lunettes d’écaille, déclara d’une voix sentencieuse que l’état de Madame de Guermantes n’était pas si grave. »

Ce médecin incarne aux yeux de Proust la figure du parfait mondain. Sa superficialité est clairement visible. La grand-mère du narrateur est gravement malade et son état s’aggrave de jour en jour. Le docteur Cottard dissimule son impuissance derrière un jargon médical qui, à l’expérience, se révèle inopérant, il masque son impuissance derrière des termes techniques.  « Mais je sentais, écrit Proust, qu’il n’y avait plus rien à faire. »

Un professeur de médecine appelé en renfort par la famille, le docteur du Boulbon, comprend que la situation de la malade est désespérée, ce que confirmera un autre de ses confrères. Mais, plutôt que de préparer la grand-mère et les proches à l’issue fatale, il entreprend, la sachant lettrée, de la « distraire de son état » en parlant littérature avec elle et surtout en se gaussant de son « nervosisme » dont il prétend la guérir par son verbe tout-puissant :

« Les manifestations que vous accusez cèderont devant ma parole… Non, je n’en veux pas à votre énergie nerveuse. Je lui demande seulement de m’écouter. Je vous confie à elle. Qu’elle fasse machine arrière. La force qu’elle mettait pour vous empêcher de vous promener, de prendre assez de nourriture, qu’elle l’emploie à vous faire manger, à vous faire lire, à vous faire sortir, à vous distraire de toute façon. Ne me dites pas que vous êtes fatiguée. La fatigue est la réalisation organique d’une idée préconçue. Commencez par ne pas la penser. Et si jamais vous avez une petite indisposition, ce qui peut arriver à tout le monde, ce sera comme si vous ne l’aviez pas, car elle aura fait de vous, selon un mot profond de monsieur de Talleyrand, un bien-portant imaginaire. Tenez, elle a commencé à vous guérir. »

Le narrateur, quant à lui, exprime une compréhension beaucoup plus intime de la souffrance de sa grand-mère. Il ressent la dégradation progressive de son état, non pas à travers des indices cliniques, mais dans son regard et dans ses gestes :

« Je la voyais amaigrie, le visage creusé comme par un sculpteur cruel, mais son sourire tentait encore de voiler la douleur. »
« Il avait tellement changé que, sans doute, si elle eût eu la force de sortir, on ne l’eût reconnue qu’à la plume de son chapeau. Ses traits, comme dans des séances de modelage, semblaient s’appliquer, dans un effort qui la détournait de tout le reste, à se conformer à un certain modèle que nous ne connaissions pas. Ce travail du statuaire touchait à sa fin et, si la figure de ma grand-mère avait diminué, elle avait également durci. Les veines qui la traversaient semblaient celles, non pas du marbre, mais d’une pierre plus rugueuse. Toujours penchée en avant par la difficulté de respirer, en même temps que repliée sur elle-même par la fatigue, sa figure fruste, réduite, atrocement expressive, semblait, dans une sculpture primitive, presque préhistorique, la figure rude, violâtre, rousse, désespérée de quelque sauvage gardienne de tombeaux. Mais toute l’œuvre n’était pas accomplie. »

Le contraste est saisissant : ce passage met en évidence la tension entre le savoir médical et l’expérience subjective de la mort imminente, un moment où la médecine semble vide face à la profondeur du vécu humain. Tandis que le médecin fait montre de peu d’empathie du fait même de son snobisme qui, aux yeux de Proust, dessèche l’âme mettant son adepte « dans un état d’esprit où l’on cause au lieu d’être dans celui où l’on écoute », le narrateur tente de capter l’essence de la souffrance s’exprimant sur le visage de son aïeule et annonçant celui de la mort, qui vient, lentement, dans toute sa singularité.

2. La minimisation médicale des symptômes face à la perception aiguë du patient

Lors de son séjour dans une station balnéaire imaginaire, le narrateur souffre de crises nerveuses et respiratoires, probablement liées à l’asthme de Proust lui-même qui devait durer toute sa vie, coexistant avec une neurasthénie héréditaire. Le médecin de Balbec, « appelé pour un accès de fièvre que j’avais eu », en réalité, pour remédier à « l’angoisse mortelle » qui l’étreint dans la solitude du Grand Hôtel où il réside, tente de le rassurer en minimisant les symptômes :
« Il prétendit d’un air jovial que tout cela n’était rien, qu’une promenade sur la digue au vent marin serait le meilleur des remèdes. »
Cette attitude contraste fortement avec l’intensité de l’expérience décrite par le narrateur, qui ressent ses crises comme une véritable lutte existentielle : « J’étais seul, j’avais envie de mourir. »
« Pendant ces heures où je cherchais l’air, j’avais l’impression que mon souffle allait s’éteindre comme une bougie dans le vent. »
Cette scène souligne la difficulté qu’ont certains médecins du temps de Proust à reconnaître la complexité des maladies chroniques (comme l’asthme) qui mêlent des dimensions physiques et psychologiques.

3. Le regard critique sur le conformisme médical

Le docteur Cottard, figure récurrente dans La Recherche, comme le docteur du Boulbon d’ailleurs, ne prêtent pas une grande attention à ce que leurs malades peuvent leur dire, mettant souvent sur le compte de leurs nerfs leurs prétendues affections :

« Supportez d’être appelée une nerveuse. Vous appartenez à cette famille magnifique et lamentable qui est le sel de la terre… Vous vous croyiez malade, dangereusement malade peut-être. Dieu sait de quelle affection vous croyiez découvrir en vous les symptômes. Et vous ne vous trompiez pas, vous les aviez. Le nervosisme est un pasticheur du génie. Il n’y a pas de maladie qu’il ne contrefasse à merveille. Il imite à s’y méprendre la dilatation des dyspeptiques, les nausées de la grossesse, l’arythmie du cardiaque, la fébricité du tuberculeux. Capable de tromper le médecin, comment ne tromperait-il pas le malade ? Ah ! Ne croyez pas que je raille vos maux, je n’entreprendrais pas de les soigner si je ne savais pas les comprendre. »

En revanche, le narrateur, en tant que proche parent et observateur, perçoit avec acuité les changements subtils dans l’état de sa grand-mère :
« Chaque jour, je remarquais une lente dégradation, comme si sa vie s’effilochait imperceptiblement, filament après filament. »
C’est ainsi que Proust met en lumière la tension entre une médecine parfois trop aveugle pour percevoir les détails, souvent prisonnière de ses certitudes, ignorante du « savoir expérientiel » du patient et du regard intime de celui qui vit la maladie ou l’observe de près : « Comme une grande partie de ce que savent les médecins leur est enseignée par les malades, ils sont facilement portés à croire que ce savoir des « patients » est le même chez tous, et ils se flattent d’étonner celui auprès de qui ils se trouvent avec quelque remarque apprise de ceux qu’ils ont auparavant soignés ».

4. L’approche holistique du patient expert

Proust dépasse la médecine classique en inscrivant la maladie dans une perspective existentielle et poétique. Il décrit comment l’asthme modifie sa perception du temps et de l’espace, offrant une compréhension élargie de la maladie :
« Pendant ces nuits où l’air me manquait, chaque seconde semblait durer une éternité, comme si le temps se dilatait dans la souffrance. »
Il semble évident que les médecins de La Recherche sont incapables de saisir cette dimension. Leur approche reste limitée à des symptômes mesurables et à des remèdes mécaniques.

5. L’impact de l’environnement sur la santé

Proust décrit fréquemment les déclencheurs de ses crises d’asthme, notamment les odeurs. Ces observations concrètes traduisent une sensibilité accrue à son environnement :
« Je souffrais tant des odeurs de réséda qui montaient de la cour, de celles, plus acides encore, du pain chaud et des lessives… »
Cette description souligne que les maladies chroniques, comme l’asthme, ne se limitent pas au corps : elles transforment le rapport du patient à son environnement.

6. La perception du temps et de la maladie

L’asthme de Proust influence également sa perception du temps, particulièrement lors des nuits où il lutte pour respirer, le temps, la respiration et la souffrance physique se mêlant de manière saisissante :
« Pendant ces heures interminables où je cherchais l’air, le temps semblait suspendu, comme figé dans une attente insoutenable. »
Ce passage montre comment la maladie agit non seulement sur le corps, mais aussi sur la perception subjective du malade.
On observe une distorsion du temps similaire décrite de l’intérieur dans plusieurs autres passages de La Recherche décrivant :

  • La survenue de la crise d’asthme
    « Il y avait des nuits où je restais éveillé, luttant contre une oppression qui semblait vouloir m’écraser, chaque inspiration devenant un effort immense, comme si l’air lui-même refusait de pénétrer en moi. » Ce passage reflète directement l’expérience de l’ébranlement de soi que ressent l’asthmatique, le combat intime que livre le narrateur contre la maladie : la difficulté respiratoire prolonge le temps et donne une impression d’éternité dans l’effort.
  • La dilatation du temps dans la souffrance
    « Mon corps, trop faible pour suivre le rythme de mes désirs, s’arrêtait parfois dans une immobilité suffocante, et chaque seconde, alourdie par cet arrêt, semblait s’étendre jusqu’à l’infini. »
    « Mais, à certains moments, sans pouvoir nettement distinguer un changement dans mon état, je me sentais plus oppressé, comme si quelque chose allait éclater en moi, et le temps, qui jusque-là avait coulé avec une lenteur égale, semblait s’accélérer ou s’arrêter tout à fait, selon les battements de mon cœur. »
  • Une lutte de tous les instants
    « Parfois, au milieu de la nuit, je me réveillais en sursaut, cherchant l’air comme un noyé, et le silence autour de moi devenait une prison où chaque instant pesait davantage que le précédent. » Cette évocation d’un réveil brutal et d’une lutte pour respirer est une allusion claire à l’asthme, que Proust a souvent décrit dans ses lettres comme une expérience d’étouffement nocturne.

7. Le scepticisme du narrateur envers la médecine

Proust, en tant que patient, exprime fréquemment son scepticisme vis-à-vis de la médecine. À propos de ses crises, il écrit :

« Aucun médecin n’aurait pu me dire pourquoi ces crises revenaient ainsi, ni comment elles s’étaient enracinées dans ma vie comme une plante grimpante. »

« Depuis longtemps déjà j’étais sujet à des étouffements et notre médecin, malgré la désapprobation de ma grand-mère, qui me voyait déjà mourant alcoolique, m’avait conseillé outre la caféine qui m’était prescrite pour m’aider à respirer, de prendre de la bière, du champagne ou du cognac quand je sentais venir une crise. Celles-ci avorteraient, disait-il, dans ‘l’euphorie’ causée par l’alcool. J’étais souvent obligé, pour que ma grand-mère permît qu’on m’en donnât, de ne pas dissimuler, de faire presque montre de mon état de suffocation. »

« Mes suffocations ayant persisté alors que ma congestion depuis longtemps finie ne les expliquait plus, mes parents firent venir en consultation le professeur Cottard. Il ne suffit pas à un médecin appelé dans des cas de ce genre d’être instruit. Mis en présence de symptômes qui peuvent être ceux de trois ou quatre maladies différentes, c’est en fin de compte son flair, son coup d’œil qui décide à laquelle malgré les apparences à peu près semblables, il y a une chance qu’il ait à faire […] Mais les hésitations de Cottard furent courtes et ses prescriptions impérieuses : ‘purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs jours rien que du lait. Pas de viande, pas d’alcool’ […] Plus tard, quand nous aurons jugulé les crises et l’agrypnie, je veux bien que vous preniez quelques potages, puis des purées, mais toujours au lait, au lait. »

« Qui est-ce qui s’occupe de votre santé ? Je lui dis que j’avais vu et reverrais sans doute Cottard […] Je ne le connais pas comme médecin. Mais je l’ai vu chez Madame Swann. C’est un imbécile. À supposer que cela n’empêche pas d’être un bon médecin, ce que j’ai peine à croire, cela empêche d’être un bon médecin pour gens intelligents. Les gens comme vous ont besoin de médecins appropriés […] Les trois quarts du mal des gens intelligents viennent de leur intelligence. Il leur faut au moins un médecin qui connaisse ce mal-là. Comment voulez-vous que Cottard puisse vous soigner ? Il a prévu la difficulté de digérer les sauces, l’embarras gastrique, mais il n’a pas prévu la lecture de Shakespeare… »

Ces réflexions suggèrent que, malgré ses avancées, la médecine ne peut pas toujours comprendre ni résoudre la complexité des maladies chroniques.

Conclusion

La Recherche révèle la distance entre l’expérience subjective du patient et l’approche clinique des médecins. Si la médecine, représentée principalement par Cottard, est souvent dépeinte comme froide ou insuffisante, le patient-narrateur (et Proust lui-même) enrichit la compréhension de la maladie en captant ses dimensions psychologiques, poétiques et existentielles.

Ainsi, Proust met en lumière l’importance d’intégrer le savoir expérientiel des patients dans l’art médical. Les récits subjectifs comme les siens ne sont pas seulement des témoignages, mais de véritables enseignements pour une médecine plus attentive et humaine, ouverte aux humanités médicales et, incidemment, à la bibliothérapie.

Les médecins de La Recherche sont décrits avec un regard critique et souvent ironique, ce qui reflète les limites de l’approche médicale de l’époque. À travers ces portraits et ses propres réflexions, Proust montre que l’expérience vécue du patient est essentielle pour compléter les lacunes de la médecine. Ses observations sur la maladie ainsi que sur les médecins permettent de repenser la place du patient comme expert de sa condition.

Dans À la recherche du temps perdu, Marcel Proust offre une réflexion profonde sur l’expérience subjective de la maladie, en particulier l’asthme, dont il souffrait lui-même :

  1. La subjectivité de l’expérience vécue : Proust décrit l’asthme non seulement comme une réalité physique, mais aussi comme un phénomène émotionnel et existentiel. Par exemple, ses crises d’asthme ne sont pas de simples épisodes cliniques ; elles sont empreintes d’angoisse, de solitude et même de poésie. Il explore comment ces épisodes modifient sa perception du temps et de l’espace, et comment ils influencent son rapport à l’écriture. Cette richesse dans la description subjective aide à comprendre la maladie au-delà des symptômes mesurables.
  2. L’incarnation des détails invisibles : Proust donne à voir l’impact quotidien de la maladie. Ses descriptions des nuits d’insomnie, des stratégies pour éviter les déclencheurs d’asthme (la poussière ou certaines odeurs), ou encore du rapport paradoxal entre la vulnérabilité corporelle et la résilience psychologique, enrichissent la compréhension holistique de la maladie.
  3. Une pédagogie empathique et narrative : En tant que patient-écrivain, Proust fait montre d’empathie. Son art narratif donne une voix au malade et lui rend sa dignité, transformant l’expérience médicale en une leçon humaine. La Recherche est une invitation à s’engager avec la réalité vécue des patients, ce faisant à faire le choix d’une médecine plus humaine.

Publié le 16 avril 2025 – Francis Jubert

Bienvenue dans notre nouvelle catégorie d’articles intitulée « Fil Rouge » ! Cette section est conçue pour enrichir et approfondir les sujets abordés dans nos articles principaux. Elle offre des compléments d’information précieux ainsi que des réflexions inspirantes qui vous permettront de mieux comprendre et d’explorer les thèmes qui vous passionnent. Bonne lecture…

Salman Rushdie comme figure de la bibliothérapie

Les mots peuvent guérir, inspirer et redonner du sens

La manière dont Salman Rushdie aborde son agression, que ce soit à travers ses écrits (Joseph Anton, Le Couteau) ou lors de ses interventions publiques, illustre parfaitement le concept de bibliothérapie : l’idée selon laquelle la littérature peut devenir un vecteur de guérison, de résilience et de transformation. En sublimant sa douleur par la fiction, il explore non seulement la résilience et la condition humaine, mais offre également à ses lecteurs une forme de catharsis face à la violence. Son engagement littéraire se transforme ainsi en un acte de résistance : il démontre que les mots peuvent guérir, inspirer et redonner du sens aux épreuves les plus sombres de notre existence.

Francis Jubert

1. Substitution du trauma en fiction

Salman Rushdie a toujours utilisé la littérature comme un espace où il peut traiter les réalités difficiles de sa vie. Après l’attentat dont il a été victime en 2022, il n’a pas seulement réagi comme une victime ou un militant de la liberté d’expression, mais aussi et surtout comme un écrivain qui choisit de canaliser sa douleur et ses interrogations à travers la création artistique.

Le Couteau porte l’empreinte de cet événement traumatique en l’interrogeant sous un angle plus large :

  • Qu’est-ce que cela signifie de survivre à une tentative de meurtre ?
  • Comment continuer à vivre après un tel événement ?

En transformant son expérience personnelle en une œuvre littéraire, Salman Rushdie opère une forme de bibliothérapie sur lui-même. L’écriture devient un exutoire et un moyen de comprendre l’impact de la violence sur son identité, sa mission artistique et son rapport au monde.

2. La lecture comme outil de guérison

Salman Rushdie souligne souvent l’importance des histoires pour traverser les moments difficiles. Après son agression, il a parlé de la manière dont les livres l’ont aidé à reconstruire son équilibre mental. La lecture, pour lui comme pour ses lecteurs, agit comme un moyen de se reconnecter au monde, de retrouver un sens à la vie et de dépasser la peur. Son œuvre invite ses lecteurs à trouver dans la fiction une forme de catharsis ou de réflexion face à la violence et au chaos du monde.

3. La création comme résistance

Pour Salman Rushdie, continuer à écrire après l’attaque est une forme de résistance. La bibliothérapie ne se limite pas à un processus de soin le concernant personnellement ; elle devient également un acte politique. À travers ses écrits, Salman Rushdie refuse de céder à la terreur ou à l’autocensure.

En sublimant son expérience dans une fiction qui interroge la condition humaine, l’écrivain nous montre que la littérature peut servir de rempart contre la barbarie, en offrant aux individus un moyen de transcender leurs douleurs individuelles pour les transformer en quelque chose de collectif, universel et porteur de sens.

Liens avec la bibliothérapie

Pour Salman Rushdie lui-même

L’écriture proprement dite du livre Le Couteau constitue une forme d’auto-thérapie. Elle lui permet de comprendre et de redéfinir son identité après l’agression, de réconcilier son passé avec son présent et de reprendre le contrôle de son récit personnel.

Pour ses lecteurs

La lecture des œuvres de Salman Rushdie agit comme un miroir thérapeutique pour ceux qui cherchent à faire face à leurs propres traumatismes. Ses récits, riches en métaphores et en réflexions philosophiques, offrent des outils pour comprendre la complexité de la résilience, de la peur et de la survie dans un monde marqué par la violence.

La littérature comme ouverture

Salman Rushdie incarne l’idée que la littérature peut non seulement réparer les blessures psychologiques, mais encore offrir une perspective d’espoir. En racontant et en partageant son histoire, directement ou indirectement, il invite ses lecteurs à ne pas laisser la peur les dominer, mais à trouver dans les mots une forme de libération.

4. Conclusion

La manière dont Salman Rushdie a vécu et transformé son agression illustre magnifiquement la puissance réparatrice de la littérature. Non seulement il utilise l’écriture pour se reconstruire, mais il montre également que la fiction peut permettre à chacun de transcender ses propres blessures. Par ce biais, il rejoint l’essence même de la bibliothérapie : la conviction que les récits, qu’ils soient écrits, lus ou partagés, possèdent un pouvoir transformateur capable de guérir les blessures invisibles et de réaffirmer l’humanité dans les moments les plus sombres.

AUTRE SOURCE D’ANALYSE

Nayla Chidiac, L’écriture qui guérit, Traumatisme de genre et littérature,
Odile Jacob, janvier 2025

« Depuis le début des années 2000, Rushdie vivait libre aux États-Unis. Jusqu’au terrible 12 août 2022 où un homme lui asséna 12 coups de couteau. Il en échappa de justesse, mais perdit un œil. Salman Rushdie a transformé ce chapitre sombre de sa vie en une œuvre vibrante, Le Couteau. Il s’est lancé dans l’écriture de cet épisode traumatisant – « Je me suis vu mourir » -, non pas pour le revivre, mais pour devenir, comme il le dit, le « marionnettiste, et l’agresseur la marionnette ». Au fil des pages teintées de l’humour de Salman Rushdie, je découvre comment l’acte d’écrire lui a permis de s’approprier son récit. Je vois, mise en œuvre, la capacité d’utiliser le médium écriture, d’une posture de victime passive à celle de survivant actif et, enfin, d’homme vivant. Rushdie offre à ses lecteurs un témoignage puissant sur la force de l’expression créative face à la violence. Il relate que Le Couteau est certes l’histoire du couteau qui l’a agressé, et par ailleurs celle d’un livre qui devient son couteau face à l’agresseur. Écrire devient son arme. « L’amour aussi », ajoute-t-il. Comme si la traversée de Thanatos à Éros se faisait par l’écriture, depuis le récit de la mort au récit de la vie, Le Couteau de Rushdie illustre les propos de mon ouvrage en un quatuor : rencontrer la réalité de la mort, écrire, vivre et aimer. L’écriture permet le franchissement de l’enfer. Dante n’est jamais loin. »

« À l’instar de Dante Alighieri dont l’œuvre emblématique, La Divine Comédie, transcende le temps, chaque individu peut trouver refuge et réconfort dans les mots. […] La puissance du langage peut donner un sens aux épreuves les plus difficiles et aux peines les plus sombres ».

__________

Nayla Chidiac est docteur en psychopathologie et psychologue clinicienne. Elle a fondé des ateliers d’écriture thérapeutique à l’hôpital Sainte-Anne à Paris. Auteur du livre de référence destiné aux professionnels Ateliers d’écriture thérapeutique (Elsevier-Masson), spécialiste du trauma et de l’écriture thérapeutique, elle est formatrice et EMHS (External Mental Health Specialist) pour l’ONU et ancienne experte près le TGI de Paris. Elle est l’auteure de l’ouvrage Les bienfaits de l’écriture, les bienfaits des mots aux éditions Odile Jacob et de cinq recueils de poésie.
Source : Éditions Odile Jacob.

Publié le 13 avril 2025 – Francis Jubert

Couverture de l'ouvrage d'Hannah Arendt : Du mensonge à la violence

Éditions Calmann-Lévy

Du mensonge à la violence

Essais de politique contemporaine

Un ouvrage de Hannah Arendt
Une recension de Denis Mechali

En s’appuyant sur des événements contemporains comme les Pentagon Papers (1), Hannah Arendt interroge les dérives des régimes modernes et invite à une vigilance face aux abus de pouvoir. Dans Du mensonge à la violence, elle distingue le pouvoir, qui repose sur la coopération et l’action collective, de la violence, qui est instrumentale et coercitive. Le pouvoir est légitime par nature, écrit-elle, tandis que la violence signale une défaillance du pouvoir. L’ouvrage rassemble quatre essais de politique contemporaine : Du mensonge en politique, La désobéissance civile, Sur la violence et Politique et révolution.

Hannah Arendt offre une pensée politique exigeante et toujours actuelle. Son analyse du pouvoir, de la violence et du mensonge politique résonne avec les défis contemporains. Son ironie et sa lucidité restent des outils précieux pour décrypter le monde d’aujourd’hui.

(1) Les Pentagon Papers : une expression populaire pour désigner le document United States-Vietnam relations, 1945-1967 : A study prepared by the department of defense, soit 7000 pages émanant du département de la défense à propos de l’implication politique et militaire des États-Unis dans la guerre du Vietnam.

Denis Mechali

Hannah Arendt, quelques repères biographiques

La vie d’Hannah Arendt est marquée par l’exil :

  • 1906 : Naissance de Johanna Arendt à Hanovre, en Allemagne, dans une famille juive.
  • 1921 : Arendt lit la Psychologie des conceptions du monde de Karl Jaspers, son futur directeur de thèse. Elle s’intéresse dans la foulée à Søren Kierkegaard, auteur fondamental pour comprendre la philosophie de Jaspers.
  • 1924-1929 : Elle étudie la philosophie, la théologie et la philologie classique aux universités de Marbourg, Fribourg-en-Brisgau et Heidelberg où elle suit les cours de Heidegger, de Husserl puis de Jaspers. Elle s’y révèle d’une brillante intelligence et d’un non-conformisme peu commun. Elle devient l’amante de Martin Heidegger : une relation secrète, passionnée. Un premier mariage avec le philosophe allemand Günther Stern en 1929, un divorce en 1937.
  • 1933 : Hannah fuit l’Allemagne à l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Elle n’y reviendra qu’après 1949, et pour de courts séjours.
  • 1933-1941 : Hannah vit à Paris. Elle est brièvement internée au camp de Gurs, en 1940. La même année, elle se remarie avec Heinrich Blücher (décédé en 1970). Elle n’aura pas d’enfants.
  • 1941 : Hannah Arendt quitte la France pour les États-Unis où elle résidera jusqu’à sa mort.
  • 1961 : Elle se rend à Jérusalem comme journaliste pour couvrir le procès d’Adolf Eichmann. Son concept de la « banalité du mal » suscite une controverse et lui confère une célébrité mondiale.
  • 1975 : Hannah Arendt meurt à New York.

Ses œuvres majeures

  • 1951 : Les origines du totalitarisme.
  • 1958 : Condition de l’homme moderne.

Une philosophe engagée

Avant tout, Arendt se considère comme une « écrivain politique », rejetant l’étiquette d’intellectuelle, échaudée par le conformisme et la lâcheté de nombreux penseurs, en Allemagne et ailleurs. Elle critique également une philosophie déconnectée du réel et ancre sa pensée dans les drames contemporains.
D’origine juive, elle adopte une position complexe : ni religieuse, ni sioniste, ni attachée à la culture juive, elle refuse par ailleurs l’illusion de l’assimilation. Ses années en France sont marquées par un engagement concret dans des œuvres sociales sionistes, mais elle refuse toute affiliation à un mouvement politique.

1. Du mensonge en politique

Arendt analyse les documents du Pentagone sur la guerre du Vietnam sous Nixon, dénonçant les mensonges éhontés de la politique américaine. Elle met en lumière la porosité entre le réel, l’idéologie et le désir des acteurs politiques.
Le cynisme des politiciens, qui flattent les attentes du public avec des contre-vérités opportunistes, demeure d’une actualité frappante à l’ère de Trump et d’Elon Musk.
Arendt montre comment les justifications de la guerre évoluent : d’abord présentée comme une défense du Vietnam face au communisme, elle se transforme en une lutte contre la Chine, puis en une nécessité de « ne pas perdre ». La théorie des dominos, censée justifier l’engagement, s’avère illusoire, débouchant sur une défaite américaine inévitable.
Plus qu’aux mensonges eux-mêmes, Arendt s’intéresse aux raisonnements absurdes des politiques, piégés dans leurs propres illusions.

2. La désobéissance civile

Le texte est d’une modernité étonnante. Arendt s’interroge sur la légitimité de la désobéissance lorsqu’un objectif semble moralement supérieur à l’ordre politique en place.
Elle s’appuie sur l’exemple de Socrate, qui accepte de mourir plutôt que de fuir Athènes, questionnant ainsi la cohérence d’une désobéissance revendiquée sans consentir aux conséquences.
Arendt distingue l’action individuelle (objection de conscience) et la désobéissance collective, qui lui parait plus cohérente. Elle critique la confusion entre moralité et politique, refusant d’assimiler « l’homme vertueux » et « le bon citoyen ».
Elle admet cependant que des groupes de pression peuvent accélérer l’évolution des lois, tout en soulignant le danger de minorités violentes imposant leurs vues sans consensus. Sa réflexion rejoint les débats contemporains sur la légitimité des mouvements militants radicaux.

3. Sur la violence

Arendt étudie les origines de la violence dans l’histoire. L’homme cherche à planifier, mais l’imprévu le contraint souvent à la guerre. Elle cite Proudhon : « La fécondité de l’imprévu excède la prudence de l’homme d’État. »
Elle dénonce l’illusion d’une exclusion durable de la violence, tout en soulignant l’impact des armes nucléaires sur les équilibres géopolitiques.
Arendt réfute également la vision du « tiers-monde » comme entité homogène et critique les slogans vides de sens. Elle insiste sur la complaisance des intellectuels face à la tyrannie bureaucratique, cette « tyrannie sans tyran » qui dissout les responsabilités.
L’ironie et l’humour sont pour elle des armes puissantes contre l’autorité, révélant l’hypocrisie des privilégiés. La déconnexion des élites face aux réalités sociales est, selon elle, un facteur majeur des explosions de violence.

4. Politique et révolution

Dans cet entretien de 1970, Arendt critique les visions binaires opposant capitalisme et socialisme. Elle prévoit l’éclatement de l’URSS et l’indépendance future de l’Ukraine.
Elle dénonce les euphémismes masquant les crimes du stalinisme et souligne l’aveuglement des intellectuels de gauche.
Hannah Arendt propose une alternative : revitaliser les conseils citoyens, inspirés de la Commune de Paris, pour rapprocher les décisions politiques des citoyens.
Avec son ironie coutumière, elle conclut : « Peut-être, après tout, après la prochaine révolution… »

Du mensonge à la violence, essais de politique contemporaine est un ouvrage comprenant quatre essais publiés en 1972, originellement sous le titre Crises of the Republic
L’édition utilisée pour cette recension est l’édition Calmann-Lévy (Collection Liberté de l’esprit) du 5 septembre 2014. La traduction est de Guy Durand. 264 pages. EAN : 9782702143629.

Sources d'analyse

Outre Du mensonge à la violence, cette réflexion s’appuie sur :

  • Hannah Arendt, l’amour du monde, hors-série du journal Le Monde (2024).
  • Le courage de la nuance de Jean Birnbaum (2021), qui explore la pensée de sept intellectuels courageux, dont Arendt.
Article publié le 11 avril 2025 – Denis Mechali

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L'asthme dans l'œuvre de Marcel Proust

Au croisement du savoir expérientiel de l'auteur et du savoir médical de son temps

Quand Marcel Proust écrit À la recherche du temps perdu au début du XXe siècle, les traitements pour l’asthme, dont il souffre, sont limités. La maladie est mal comprise : on la voit comme une affection nerveuse ou psychosomatique plutôt que comme une maladie inflammatoire des voies respiratoires, ce qui influence les approches thérapeutiques.
Aujourd’hui, la médecine combine les deux approches : savoir scientifique et expérience du patient. Une synthèse que Proust semblait anticiper par sa sensibilité et son attention aux détails. En transformant sa souffrance en une exploration littéraire, il a non seulement « géré » sa maladie, mais il l’a transcendée, allant ainsi au-delà des connaissances médicales de son époque.

Francis Jubert

Pour répondre à la question de savoir qui des médecins de Marcel Proust ou de Proust lui-même avait la meilleure connaissance de l’asthme dont il souffrait et des moyens de prendre en charge cette maladie chronique, il convient d’examiner les deux perspectives qui résultent de l’analyse critique d’À la recherche du temps perdu : celle des médecins de l’époque d’une part et celle de Proust comme patient et observateur de sa propre condition d’autre part.

1. L’approche des médecins de Proust

Au début du XXe siècle, la médecine avait une compréhension limitée de l’asthme. Les médecins qui ont traité Proust, tels que le Dr Brissaud ou même son père, le Dr Adrien Proust, un hygiéniste renommé, adoptaient les théories médicales alors en vigueur.

Les connaissances médicales de l'époque

L’asthme était souvent perçu comme une affection « nerveuse » liée à des déséquilibres psychologiques ou à une hypersensibilité du système nerveux. Cette vision, influencée par les idées du XIXe siècle, minimisait les causes physiologiques modernes, comme l’inflammation chronique des voies respiratoires. Les médecins manquaient des connaissances actuelles sur les mécanismes immunitaires et allergiques de l’asthme.

Les moyens de prise en charge

Les traitements prescrits à Proust étaient symptomatiques et palliatifs. Ils incluaient :

  • des sédatifs et antispasmodiques pour calmer les crises ;
  • des cures thermales ou des changements d’environnement (comme des séjours à la montagne ou au bord de la mer) ;
  • et, parfois, des substances comme les opiacés pour soulager la douleur et la dyspnée.

Ces approches, bien que conformes aux standards de l’époque, ne visaient pas à traiter la cause sous-jacente de la maladie, faute de compréhension scientifique approfondie.

Les limites de cette prise en charge

Les médecins de Proust avaient tendance à sous-estimer l’importance des facteurs déclenchants allergéniques et viraux et à surestimer par ailleurs le rôle des facteurs psychologiques. Leur incapacité à guérir Marcel Proust, malgré des consultations régulières, reflète bien les lacunes de la médecine de son temps, dépourvue des corticoïdes et des bronchodilatateurs qu’on aurait prescrits aujourd’hui.

2. L’approche de Proust comme patient

Proust est atteint d’asthme dès l’enfance. Il développe une connaissance intime et empirique de sa maladie, enrichie par son sens aigu de l’observation, que l’on perçoit au fil des pages d’À la recherche du temps perdu.

Sa connaissance personnelle

Proust comprend clairement les déclencheurs spécifiques de ses crises — pollen, acariens, changements climatiques — et les sensations physiques et psychologiques qui les accompagnent. Dans Du côté de chez Swann, par exemple, il décrit la « suffocation » et la « panique » ressenties lors d’une crise, révélant une conscience aiguë de l’expérience vécue de l’asthme. Cette précision quasi clinique témoigne de son rôle d’observateur attentif de sa propre condition.

Les moyens de sa propre prise en charge

Proust a mis en place des stratégies personnalisées pour gérer son asthme :

  • il s’isolait dans une chambre capitonnée pour limiter l’exposition aux allergènes et autres irritants bronchiques ;
  • il utilisait des fumigations, comme la poudre Legras, pour dégager ses voies respiratoires ;
  • il évitait les environnements proallergéniques et adaptait son mode de vie, travaillant souvent la nuit pour réduire les allergènes diurnes.

De plus, il percevait l’influence de son état psychologique sur ses crises, une intuition qui préfigure les approches modernes intégrant la gestion du stress.

L’intégration dans son œuvre

Dans À la recherche du temps perdu, l’asthme devient une métaphore et un matériau littéraire. Les descriptions des crises ne servent pas seulement à documenter sa souffrance, mais aussi à explorer les thèmes de la mémoire, de l’isolement et de la fragilité humaine. Cette transformation de la maladie en art montre une forme de maîtrise que les médecins ne pouvaient lui offrir.

3. Comparaison critique des deux approches

L'état des connaissances : théorie et pratique

Les médecins disposaient d’une formation académique et d’une vision générale de l’asthme, mais leurs théories étaient souvent inadaptées au cas spécifique de Proust. Celui-ci, en revanche, avait une connaissance pratique et individualisée, fondée sur des années d’auto-observation.

Quelle efficacité dans la prise en charge ?

Les traitements médicaux, bien intentionnés, restaient inefficaces à long terme, comme en témoigne la chronicité des crises de Proust. À l’inverse, ses stratégies personnelles (isolement, fumigations) lui offraient un certain contrôle sur sa maladie, même si elles ne la guérissaient pas.

Complémentarité et tension

Proust consultait régulièrement des médecins et suivait certaines recommandations, mais il exprimait aussi une frustration en subissant leur impuissance. Dans À la recherche du temps perdu, cette tension apparaît implicitement dans son ironie envers les figures d’autorité et sa valorisation de l’expérience subjective.

4. Conclusion : qui avait la meilleure connaissance ?

De toute évidence, Proust avait une meilleure connaissance de son asthme et des moyens de le prendre en charge dans le contexte de son époque. Ses observations précises et sa gestion proactive surpassaient les approches génériques et limitées des médecins, qui étaient entravés par les lacunes scientifiques de leur temps. Cependant, sa compréhension restait empirique et ne pouvait égaler les avancées modernes sur la physiopathologie de l’asthme.

Voici ce qui aurait pu être prescrit à Proust pour soulager son asthme, en tenant compte des connaissances et des pratiques médicales de son temps.

1. Des inhalations de stramonium
Un des traitements les plus probables aurait été l’utilisation de poudres de stramonium (Datura stramonium), une plante riche en alcaloïdes atropiniques comme l’atropine et la scopolamine. Ces substances ont des propriétés bronchodilatatrices. Proust lui-même mentionne dans ses lettres avoir recours à des fumigations, probablement à base de stramonium, ce qui était une pratique courante. Ces poudres étaient généralement brûlées et inhalées, offrant un soulagement temporaire des spasmes bronchiques.

2. Des sédatifs pour calmer les crises
Les médecins à l’époque de Proust prescrivaient des sédatifs pour réduire l’anxiété associée aux crises d’asthme, ce qui pouvait aggraver les symptômes. Parmi ceux-ci, le bromure de potassium était fréquemment utilisé pour apaiser le système nerveux. Des opiacés légers, comme la codéine, pouvaient aussi être envisagés pour leurs effets antalgiques, mais présentent des risques de somnolence.

3. Des recommandations environnementales
Outre les traitements médicamenteux, les médecins auraient conseillé des ajustements environnementaux. On recommandait souvent aux asthmatiques de séjourner dans des climats secs ou à la montagne, où l’air était perçu comme moins irritant. Proust, sensible à certains allergènes aurait pu bénéficier de telles suggestions, même s’il adaptait déjà son mode de vie (par exemple, en travaillant dans une pièce isolée) pour limiter son exposition.

4. Des substances stimulantes
Bien que moins systématique, l’usage de caféine ou de théophylline (présente dans le thé) pouvait être envisagé pour leurs effets bronchodilatateurs légers. Ces substances, bien qu’elles soient peu efficaces selon les normes actuelles, étaient parfois utilisées pour améliorer la dyspnée.

En résumé, pour soigner l’asthme de Proust à son époque, un médecin aurait probablement prescrit :

  • des inhalations de stramonium pour un soulagement direct des crises ;
  • des sédatifs comme le bromure de potassium pour calmer l’anxiété ;
  • et des conseils pour éviter l’exposition aux allergènes.

Ces traitements, bien qu’empiriques et incapables de guérir l’asthme, auraient pu atténuer ses symptômes, en accord avec les pratiques médicales du début du XXe siècle.

Comment aurait-on soigné Marcel Proust aujourd'hui ?

Aujourd’hui, pour traiter l’asthme de Marcel Proust, un médecin prescrirait en première intention un traitement par corticoïdes inhalés souvent en association fixe avec un bronchodilatateur de longue durée d’action ainsi qu’un traitement de secours par bronchodilatateur d’action rapide.

Article publié le 31 mars 2025 – Francis Jubert

15 avril 2025

COLLOQUE

L'art au cœur du soin

À PROPOS DE L'ART ET DU SOIN

Le contexte du projet

L’OMS a multiplié les études sur l’art et le soin depuis 2019. Elle recommande aujourd’hui l’intégration de l’art dans les soins de santé, reconnaissant ses bienfaits pour la santé mentale et physique. Elle préconise dès lors la mise en place de programmes « d’art pour la santé » accessibles à tous, l’inclusion des arts dans la formation des professionnels de santé, et le renforcement des activités artistiques dans les établissements de soins. L’OMS encourage également la sensibilisation du public aux avantages potentiels de l’art pour la santé et suggère d’introduire des mécanismes permettant aux établissements de santé de prescrire des activités artistiques. Ces recommandations visent à compléter les traitements médicaux traditionnels, offrant une approche non invasive et à faible risque pour améliorer la santé et le bien-être. À côté de la prescription strictement médicale se dessine le concept de la « prescription sociale ».

Notre association, dont la philosophie est « l’autre comme soi, l’autre comme soin », prône le prendre soin à travers divers axes : rencontres, partages, « aller vers », transmissions, recherches. Parmi les thématiques abordées, l’exploration des ressources de l’art comme soin retient toute notre attention

LES INTERVENTIONS

INTRODUCTION

Le Dr Claire Georges

Présidente de l’association

LA GENÈSE DE L’ASSOCIATION

Gisèle Face

Vice-présidente de l’association

Modération

Le Dr Olivier Tembo

Coordonnateur PFGM ONCOMOLPATH.

L’art et la littérature dans le soin
Dr Safae Terrisse, oncologue et chercheuse
Dr Denis Méchali, médiateur à l’hôpital de Saint-Denis et ancien chef de service de maladies infectieuses
Francis Jubert, philosophe praticien

L’art et la singularité du vivant, photographies de l’accouchement
Renaud Vidal, chercheur et directeur de l’innovation à Atrisc
Margaux Bretonès, photographe

La musique pour soigner l’épilepsie
Eva Menard, compositrice et réalisatrice

Partage d’expérience autour d’un piano
Cooper Andria, musicien

Atelier de mise en mouvement
Manuelle Borgel, danseuse chorégraphe

La musicalité des mots
Christiane Lefort, patiente et poétesse

Comment l’écriture libère et répare
Les ateliers d’écriture au lycée, à Sciences Po ou en prison
Isabelle Jarry, romancière et enseignante

Présentation du partenariat avec le Louvre
Philippe Fachetti et Sonia Ben Brahim, Médiathèque de l’hôpital St-Louis

Médiation musicale :
De la musique au cœur
Abder Ait Ouali, Médiateur – Président de l’association « Atout diversité »

Safae Terrisse, docteur en médecine, spécialisée en oncologie médicale
Le Dr Safae Terrisse
Photo de Denis Mechali, praticien hospitalier, médiateur bénévole après plainte des patients
Le Dr Denis Mechali
Francis Jubert

L’art et la littérature dans le soin

Dr Safae Terrisse

Oncologue médicale à l’hôpital Saint-Louis et chercheuse

Dr Denis Mechali

Médiateur à l’hôpital de Saint-Denis et ancien chef de service des maladies infectieuses

Francis Jubert

Philosophe praticien

Le docteur Safae Terrisse présentera des données sur les bienfaits de la médecine narrative et de la bibliothérapie en tant qu’outils thérapeutiques, ainsi que sur le rôle de l’art en général dans la formation des soignants pour favoriser une approche plus humaine des relations avec les patients.
Le docteur Safae Terrisse est oncologue médicale à l’hôpital Saint-Louis et engagée dans la recherche scientifique, avec plusieurs publications internationales à son actif. En parallèle, elle œuvre au sein de la société civile pour promouvoir une approche holistique de la santé, intégrant prévention, bien-être et diversité dans le milieu médical.

Le docteur Denis Mechali évoquera le souvenir d’un livre d’Edgar Morin, « Edwige l’inséparable », publié en 2009. Morin y raconte la vie, les multiples visages des soins, puis la mort de son épouse. Ce livre avait très bien symbolisé, pour le médecin qu’il était, l’importance de la « médecine narrative », la force des mots pour comprendre, pour blesser ou pour soigner.
Denis Mechali a été praticien hospitalier durant 30 ans au Centre hospitalier de Saint-Denis. Interniste, il s’est formé à la fin des années 1980 au soin palliatif et à la place de la psychanalyse, via un « groupe Balint ». Ensuite, soignant du SIDA, il a créé un service pluriprofessionnel avec un « réseau ville-hôpital », et des liens étroits avec des associations de patients partenaires. Il a enfin été médecin en PASS (Permanences d’Accès aux Soins de Santé) à Saint-Denis, puis à Saint-Louis. Il exerce désormais des fonctions de médiateur bénévole après plainte des patients, membre de la « Commission des usagers » à l’hôpital de Saint-Denis.

Francis Jubert, sur la base de son expérience, notamment auprès de patients en fin de vie, développera l’idée que lire et s’exprimer fait du bien, que la littérature est une « thérapie d’appoint » qui permet d’adoucir la vie des patients.
Francis Jubert, philosophe praticien, interviendra à ses côtés en sa qualité de coanimateur des ateliers de lecture de l’association L’Humain au cœur du soin et de membre du Comité Expérience patient du Centre Hospitalier des Quatre Villes.

L’art et la singularité du vivant, photographies de l’accouchement

Renaud Vidal 

Chercheur et directeur de l’innovation à Atrisc

Margaux Bretonès

Photographe

Renaud Vidal : « Je m’intéresse depuis quelques années à l’organisation des soins et je coordonne un projet de recherche sur l’amélioration du vécu de l’accouchement. Dans ce cadre, je cherche à m’inspirer des travaux des photographes d’accouchement dont le regard particulier permet de renouveler les représentations stéréotypées de la naissance. »

Renaud est chercheur en sense-making, qui désigne l’étude des processus individuels et organisationnels qui permettent de répondre aux questions : « Que se passe-t-il ? » et « Que devons-nous faire ? ». Affilié au Center for Catastrophic Risk Management de l’Université de Californie, Berkeley, il dirige également le département Innovation de la société ATRISC, spécialisée dans la gestion des risques. 

Margaux Bretonès : « J’ai décidé, pour cette exposition sur le thème de l’art au cœur de soin, de mettre en avant la puissance et la beauté de la femme et de l’enfantement respecté. »

Agée de 31 ans, Margaux Bretonès a pratiqué le métier d’infirmière pendant 7 ans avant de se lancer en tant que photographe professionnelle. Très rapidement et naturellement, son parcours personnel ainsi que sa passion pour la physiologie de la naissance l’ont amenée sur la voie de la photographie d’accouchement.

La musique pour soigner l'épilepsie

Eva Ménard

Compositrice et réalisatrice

Je suis artiste et je souffre d’épilepsie. Lors de ce colloque, je me livrerai sur mon parcours en lien avec la deuxième maladie neurologique la plus répandue au monde. De l’errance vers le diagnostic, en passant par l’acceptation de mon handicap invisible, jusqu’à la création d’un grand projet de recherche neuroscientifique inspiré de l’effet Mozart.

Partage d’expérience autour d’un piano

Cooper Andria

Musicien

Cooper est agent hospitalier dans les secteurs de la logistique et du transport, à l’hôpital Saint-Louis. Un rôle essentiel qui assure l’approvisionnement de l’hôpital en matière de soins (médicaments, lingerie, hôtellerie) et en fournitures, mais également l’acheminement des prélèvements sanguins et des analyses des patients entre les différents groupes hospitaliers. Une activité qui permet de contribuer au bien-être du patient et du personnel, et de côtoyer tous les services. 

« Lors de mon temps libre, j’aime participer à de nombreux projets artistiques. J’ai le sentiment que l’art nous est bénéfique en tant qu’humain, en nous invitant soit à nous évader devant une œuvre, soit en nous aidant à nous transcender dans la création même de cette œuvre. Notre sensibilité est engagée et nous rappelle que nous sommes faits d’émotions, dans un monde où nous sommes tout un chacun défini essentiellement par nos actions. 

Lors du colloque « L’ Art au cœur du soin », je partagerai avec vous quelques-unes de mes créations, en particulier des arrangements instrumentaux pour piano, en espérant qu’ils vous toucheront également.

Les ateliers de mise en mouvement

Manuelle Borgel

Danseuse, chorégraphe

Manuelle Borgel est engagée dans un groupe d’artistes qui mènent des recherches collectives, notamment autour du soin, de la créativité et du lien au monde. Elle enseigne la technique Alexander, les pratiques somatiques et l’improvisation en danse. Elle mène des ateliers de danse improvisation et d’Alexander auprès de publics en grande précarité. Ses projets sont portés par l’association Lamelune, située dans le 10ᵉ à Paris. Lors de son intervention, Manuelle Borgel abordera deux thèmes :

  • le partage d’un processus somatique et respiratoire afin de permettre à chacun·e d’arriver ici et maintenant, et dans plus de calme ;
  • la mise en mouvement, en respectant les possibles de chaque personne, à partir de la musicalité des mots arts, cœur et soin.

Christiane Lefort

Poétesse et patiente de l'hôpital Saint-Louis

Patiente de l’hôpital Saint-Louis, je participe à une rencontre littéraire organisée par la médiathèque de l’hôpital. À la suite d’un échange avec l’assistante sociale, Madame Corinne Laporal, tout s’enchaîne plus vite que je n’aurais imaginé : une réunion, une deuxième, puis la préparation de cette journée. Il s’ensuit un travail en commun, particulièrement enrichissant avec l’équipe de la médiathèque, Monsieur Philippe Fachetti et Madame Sonia Ben Brahim.
Dans ce contexte de soin, mon intervention s’intitule « La musicalité des mots ». Je souhaite « faire valser votre cœur » (*) avec la musicalité des mots, et que leurs rythmes vous apportent « amour et sérénité » (*).

(*) Ces expressions sont extraites de deux de mes poésies : « La rencontre de nos mains » et « Promenade dans le jardin du cœur ».

Faire valser vos cœurs avec la musicalité des mots…

Comment l’écriture libère et répare :

Les ateliers d’écriture au lycée, à Sciences Po ou en prison

Isabelle Jarry

Romancière et enseignante

Isabelle Jarry enseigne à l’Université Paris-Cité et à SciencesPo Paris. Elle a publié de nombreux ouvrages depuis 1990 : romans, récits de voyage, essais, biographies, livres pour la jeunesse. Ses derniers titres : Magique aujourd’hui et In paradisum, deux romans parus chez Gallimard. Elle est également administratrice de la Scam, une société d’auteurs dont elle préside la commission de l’Écrit.
Isabelle Jarry nous en dit plus sur son intervention « Comment l’écriture libère et répare » : « J’ai animé au fil des ans des dizaines d’ateliers d’écriture dans les milieux les plus divers : maisons d’arrêt, lycées, collèges en ZEP, grandes écoles, Ateliers de la NRF… Lors du colloque, je partagerai mon expérience de l’écriture comme processus réparateur et bienfaisant, mais aussi comme expression nécessaire, indispensable, et parfois vitale. »

Photos de livres de la Médiathèque de l'Hôpital Saint-Louis,75010 Paris

Le partenariat avec Le Louvre

La médiathèque de l'hôpital Saint-Louis

Philippe FachettiSonia Ben Brahim

Saviez-vous que l’hôpital Saint-Louis était doté d’une médiathèque accessible aux membres du personnel et aux patients ? Saviez-vous également que depuis 2013, un partenariat entre le musée du Louvre et l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris permet d’offrir aux patients, à leurs familles et aux personnels hospitaliers le plaisir de contempler des œuvres d’art, comme une parenthèse hors du quotidien ?
Lors du colloque, Philippe Fachetti et Sonia Ben Brahim présenteront le partenariat entre la médiathèque de l’hôpital Saint-Louis, où ils travaillent, et le musée du Louvre.

Le partenariat en deux mots
La rencontre entre les deux institutions est née du souhait du Louvre de faire du musée un lieu d’échanges et d’expression personnelle, afin de développer des pratiques culturelles au-delà de l’hospitalisation, et de la volonté de l’AP‐HP d’améliorer la qualité de vie des patients en tenant compte de toutes les dimensions de la personne. À l’hôpital Saint-Louis, ce partenariat permet à la médiathèque d’organiser régulièrement des rencontres et des visites guidées avec des groupes de patients.

La médiathèque
Située dans le carré historique de l’hôpital Saint-Louis, la médiathèque du personnel et des patients dispose d’un large choix de romans, documentaires, revues, bandes dessinées, DVD et CD accessibles au prêt. Des livres audio et des ouvrages en grands caractères sont également à disposition, comme des lecteurs de DVD et des lecteurs de livres audio « Victor readers » à destination des malvoyants.
La médiathèque organise régulièrement des concerts, séances de lectures ou de contes, spectacles de danse et ateliers dans les services de soins. Elle participe aussi au Printemps des Poètes et aux manifestations organisées par le réseau des médiathèques de l’APHP : Carte Blanche aux médiathèques, qui se déroule au mois de novembre, ainsi qu’au Prix des lecteurs de l’APHP, récemment mis en place.

La médiathèque de l’hôpital Saint-Louis est ouverte les lundis, mardis, jeudis et vendredis de 12 h 30 à 16 h.

Informations pratiques

COORDINATION DE L'ÉVÉNEMENT

UN TOUT GRAND MERCI À…

Gwenaëlle Creff, Gisèle Face, Claire Georges, Francis Jubert, Corinne Laporal, Denis Mechali, Jackie Platon, Safae Terrisse, Renaud Vidal,
ainsi qu’à Anne Simode et Amalia Vulala (bénévoles Passerelles et compétences).

Publié le 11 mars 2025

Bienvenue dans notre nouvelle catégorie d’articles intitulée « Fil Rouge » ! Cette section est conçue pour enrichir et approfondir les sujets abordés dans nos articles principaux. Elle offre des compléments d’information précieux ainsi que des réflexions inspirantes qui vous permettront de mieux comprendre et d’explorer les thèmes qui nous passionnent. Bonne lecture…

Souffrance dans le travail et quête de sens

Selon Hannah Arendt et Viktor Frankl

Dans L’Humaine condition, Hannah Arendt analyse la souffrance liée au travail, soulignant sa dimension déshumanisante. Cette réflexion résonne avec les écrits de Viktor Frankl, qui considère que même dans la souffrance, l’humain peut trouver un sens profond. Pour les soignants, souvent confrontés à des situations de souffrance intense, cette perspective offre une voie pour transformer leur travail en un espace de dignité humaine et de quête de sens. Ainsi, le travail, loin d’être uniquement un fardeau, peut devenir une opportunité de redécouvrir la liberté et l’humanité.

Francis Jubert

Dans L’Humaine condition (1958), la philosophe politique Hannah Arendt propose une analyse des différentes formes d’activités humaines et de leurs implications pour l’individu et la société. Un aspect crucial de cette réflexion concerne la notion de « souffrance dans le travail », qui trouve sa place au sein de sa distinction fondamentale entre la vie active et la vie contemplative. Arendt y explore les conditions matérielles de l’existence humaine et les rapports entre l’individu et le monde, en particulier dans le contexte du travail. Cette réflexion trouve un écho particulier dans la souffrance des soignants en milieu hospitalier, un environnement dans lequel la pression du travail et l’intensité émotionnelle se mêlent dans une quête permanente de sens face à la douleur et à la perte.

L’analyse du travail chez Hannah Arendt se rapproche des réflexions de Viktor Frankl, psychiatre et auteur notamment de La psychothérapie et son image de l’homme (The Doctor and the Soul, 1946). Frankl, survivant des camps de concentration, a développé une approche de la souffrance humaine centrée sur la quête de sens. Pour Frankl, l’humain ne peut surmonter la souffrance que s’il lui attribue une signification. Cette idée de recherche de sens dans la souffrance se trouve au croisement des pensées d’Arendt et de Frankl. Tandis qu’Arendt parle de la déshumanisation et de l’aliénation liées au travail, Frankl nous invite à comprendre comment, même dans la souffrance la plus extrême, il est possible de trouver un sens, d’atteindre une forme de liberté intérieure. Cette quête de sens prend une résonance particulière dans le travail des soignants, souvent confrontés à des situations de souffrance physique et morale, à la douleur des patients et à l’incertitude du devenir humain.

1. La distinction fondamentale entre travail, œuvre et action chez Arendt

Arendt distingue trois formes d’activités humaines : le travail, l’œuvre, et l’action. Chacune de ces activités correspond à un aspect particulier de l’existence humaine et est marquée par des objectifs et des modes d’existence différents.

  • Le travail est l’activité liée à la survie biologique de l’individu, l’ensemble des tâches qui permettent de maintenir l’existence humaine dans un monde donné. Il est conditionné par les besoins vitaux, répétitifs et sans fin, qui ne laissent aucune trace durable dans le monde.
  • L’œuvre, en revanche, désigne l’activité créatrice qui donne naissance à des objets durables et stables, comme l’art ou l’architecture. L’œuvre a une dimension de permanence et résiste à l’érosion du temps.
  • L’action est l’activité proprement politique, celle qui engage l’individu dans la sphère publique, dans le dialogue et la coexistence avec autrui. Elle n’est pas conditionnée par la nécessité, mais par la liberté que les hommes ont d’agir ensemble.

Dans cette tripartition, le travail occupe une place centrale mais ambivalente : il est à la fois un processus indispensable à la vie et un domaine où la souffrance peut se manifester, notamment à travers la répétitivité et la nécessité incessante de répondre aux exigences du monde matériel.

« Le travail est une activité qui a pour fin la satisfaction des besoins humains les plus fondamentaux et ne connaît jamais de fin. Tandis que l’œuvre nous permet de créer quelque chose de durable et de noble, le travail, lui, n’a d’autre finalité que la reproduction des conditions de l’existence humaine. » (L’Humaine condition, p. 89, Calmann-Lévy, 1961)

2. La souffrance dans le travail : une conséquence de la condition humaine

Arendt évoque la souffrance dans le travail en raison de sa nature même : il est l’expression de la lutte contre la nécessité biologique et la condition humaine limitée. La souffrance est inhérente au travail, car celui-ci se distingue de l’œuvre et de l’action par son caractère compulsif et infini. Tandis que l’œuvre produit des résultats tangibles et durables et que l’action engage une véritable liberté, le travail est destiné à répondre à des besoins immédiats, récurrents et éphémères.
Le travail ne cesse jamais véritablement, car il est fondé sur la satisfaction de besoins sans fin. Arendt souligne que cette tâche incessante et répétitive peut conduire à un sentiment d’aliénation, car l’individu, à force de se concentrer sur la survie biologique, risque de perdre de vue sa propre liberté, son humanité et sa capacité à se réaliser en tant qu’être libre.

« En ce sens, le travail est une activité aliénante, car il se fait au service de la vie et de ses nécessités, mais il ne laisse aucune place à la dignité humaine dans son accomplissement. » (L’Humaine condition, p. 141, Calmann-Lévy, 1961)

3. Le lien entre travail et déshumanisation

Arendt développe également l’idée que, dans les sociétés modernes marquées par la division du travail et une organisation taylorienne des tâches, le travail peut devenir déshumanisant. La spécialisation et l’automatisation du travail accentuent cette déshumanisation, rendant l’individu dépendant de systèmes économiques impersonnels.

« La société moderne nous a conduit à la production de choses, mais cette production ne se fait plus dans une logique de création personnelle. Le travailleur est devenu un simple rouage dans une machine qui fonctionne indépendamment de lui. » (L’Humaine condition, p. 176, Calmann-Lévy, 1961)

4. La souffrance des soignants à l'hôpital

La souffrance des soignants à l’hôpital s’inscrit dans ce cadre d’une activité répétitive et aliénante. Les soignants, confrontés à des charges émotionnelles et physiques immenses, se perdent parfois dans un travail perçu comme dénué de reconnaissance. Toutefois, Viktor Frankl offre une perspective différente : il invite à donner un sens à la souffrance, même dans les situations les plus difficiles.

« Même dans les situations les plus désespérées, l’homme peut trouver un sens à sa souffrance. Il peut choisir d’y répondre d’une manière qui l’èlève au-dessus de sa douleur et qui lui permet de donner à sa souffrance une dimension personnelle et spirituelle. » (La psychothérapie et son image de l’homme, p. 103, Les Éditions du Mont-Blanc, 1963)

5. Vers une réhabilitation du sens du travail et du rôle des soignants

Pour Arendt, il est nécessaire de reconsidérer le sens du travail afin de redonner une dimension humaine et créative à certaines activités. Dans le milieu hospitalier, cette réhabilitation passe par une meilleure reconnaissance du travail des soignants, non comme une fonction purement technique, mais comme un acte profondément humain.

« Même dans les situations les plus désespérées, l’homme peut trouver un sens à sa souffrance. Il peut choisir d’y répondre d’une manière qui l’èlève au-dessus de sa douleur et qui lui permet de donner à sa souffrance une dimension personnelle et spirituelle. » (La psychothérapie et son image de l’homme, p. 103, Les Éditions du Mont-Blanc, 1963)

Article publié le 4 mars 2025 – Francis Jubert

Bienvenue dans notre nouvelle catégorie d’articles intitulée « Fil Rouge » ! Cette section est conçue pour enrichir et approfondir les sujets abordés dans nos articles principaux. Elle offre des compléments d’information précieux ainsi que des réflexions inspirantes qui vous permettront de mieux comprendre et d’explorer les thèmes qui nous passionnent. Bonne lecture…

Souffrance et quête de sens chez Hannah Arendt

Chez Hannah Arendt, la souffrance apparaît comme une énigme essentielle à la quête de sens. Si elle peut être métamorphosée en signification par le prisme de l’action, du récit ou de la création, cette transfiguration exige un monde stable et partagé, un cadre dans lequel le politique et le narratif donnent corps à l’expérience humaine. La souffrance brute, isolée, dépourvue de ce contexte, demeure quant à elle étrangère au royaume du sens, un cri muet échappant à toute interprétation.
Hannah Arendt nous convie alors à envisager que le sens face à la souffrance réside dans la capacité humaine à agir, à créer et à se souvenir au sein d’une communauté. C’est dans cet espace, entre la nécessité du labeur, la pérennité de l’œuvre et l’imprévisibilité de l’action, que la souffrance peut être sublimée, transcendant sa condition première pour s’inscrire dans le récit de l’histoire humaine et enrichir la condition politique.

Francis Jubert

Hannah Arendt aborde indirectement la question de la souffrance dans L’Humaine condition en lien avec le problème du sens, même si elle n’en fait pas un thème central explicite. Cependant, la souffrance, comme expérience humaine fondamentale, pose à ses yeux des défis cruciaux pour la recherche du sens.

1. Souffrance, condition humaine et perte de sens

Hannah Arendt reconnaît que la souffrance fait partie intégrante de la condition humaine, mais elle s’inscrit dans le cadre d’une distinction fondamentale entre les activités humaines : travail, œuvre, et action.

Le travail et la souffrance comme nécessité

Le travail, activité dédiée à la satisfaction des besoins vitaux, est intrinsèquement lié à la nécessité. Dans ce contexte, la souffrance s’exprime comme une lutte incessante pour la survie. La répétition et le caractère éphémère du travail ne permettent pas à la souffrance associée à ces efforts de produire un sens durable :

« Le travail […] est toujours lié à la nécessité biologique de maintenir la vie. » (L’Humaine condition, chapitre III).

La souffrance ici résulte de la confrontation directe avec les exigences de la vie biologique, mais elle reste enfermée dans une circularité sans transcendance, rendant difficile l’émergence d’un sens qui dépasse cette nécessité.

Souffrance et perte du monde

Lorsque la souffrance devient totale, comme dans les expériences des camps de concentration qu’Arendt analyse ailleurs (Les Origines du totalitarisme), elle est liée à une annihilation du monde partagé. Cette « destruction du monde » rend impossible l’inscription de la souffrance dans un cadre signifiant.

2. Action, souffrance et pluralité : le sens dans l’espace public

Dans le domaine de l’action, la souffrance peut devenir porteuse de sens si elle est mise en récit et partagée dans l’espace public. Arendt insiste sur la nécessité d’un espace politique où les expériences humaines, y compris celles de la souffrance, puissent être exprimées et reconnues.

La souffrance et la mémoire collective

Arendt montre que le sens de la souffrance peut être construit rétrospectivement à travers le récit. En d’autres termes, c’est la mémoire et le témoignage qui transforment la souffrance en une expérience ayant un sens, non seulement pour l’individu, mais aussi pour la communauté.

« Toute action de l’homme, tout savoir, toute expérience n’a de sens que dans la mesure où l’on peut en parler » (L’Humaine condition, prologue).

« On ne comprend pleinement la définition aristotélicienne de l’homme, ‘zôon politikon’ (en grec ancien : ζῷον πoλιτικόν) […] qu’en y ajoutant la seconde et non moins célèbre définition donnée par Aristote, de l’homme « zôon logon ekhon » (ζῷον λόγον έχων) : « un être vivant capable de langage »). Aristote ne voulait ni définir l’homme en général, ni désigner la plus haute faculté humaine, qui pour lui n’était pas le logos, c’est-à-dire le langage ou la raison, mais le “noûs” (νόους), la faculté de la contemplation, dont le principal caractère est de ne pouvoir s’exprimer dans le langage[…]. Dans ces deux définitions, Aristote ne faisait que formuler l’opinion courante de la “polis” (πόλις) sur l’homme et la vie publique, et d’après cette opinion, tout ce qui était en dehors de la “polis” — les barbares comme les esclaves — était “aneu logou” (ἄνευ λόγου), ce qui ne veut évidemment pas dire privé de la parole, mais exclu d’un mode de vivre dans lequel le langage, et le langage seul, avait réellement un sens, d’une existence dans laquelle les citoyens avaient tous pour premier souci la conversation. » (L’Humaine condition, Chapitre II, p 81).

« L’action, la parole et la pensée ne “produisent” pas, elles ne produisent rien, elles sont aussi futiles que la vie. Pour devenir choses de ce monde, pour devenir exploits, faits, événements, systèmes de pensées ou d’idées, il leur faut d’abord être vues, entendues, mises en mémoire puis transformées, réifiées, pour ainsi dire, en objets : poèmes, écrits ou livres, tableaux ou statues, documents et monuments de toutes sortes (L’Humaine condition, chapitre III).

« Ce qui est raconté dans les récits historiques ou mémoriels donne un sens aux actions et aux événements. » (L’Humaine condition, chapitre V).

La reconnaissance publique de la souffrance permet donc de lui attribuer une signification qui dépasse l’individu, en inscrivant cette expérience dans l’histoire et la pluralité humaine.

Souffrance et promesse

Dans son analyse de l’action, Arendt introduit le concept de la promesse comme moyen de donner une continuité et un sens face à l’imprévisibilité et à l’irréversibilité de l’action humaine. La souffrance, bien qu’imprévisible, peut trouver un espace de rédemption dans l’engagement politique ou social, où les individus promettent de maintenir un monde commun malgré les blessures du passé.

3. Souffrance et œuvre : donner une forme au sens

Dans le domaine de l’œuvre, Arendt suggère que l’activité humaine peut transformer la souffrance en une signification durable grâce à la création d’objets ou de récits qui transcendent la douleur individuelle. Ces créations permettent de stabiliser le monde et de préserver la mémoire collective.

La souffrance sublimée par l’art et la culture

L’œuvre donne une forme à la souffrance et peut l’inscrire dans le cadre d’une signification universelle. Par exemple, des œuvres littéraires, artistiques ou philosophiques nées de la souffrance humaine (comme les témoignages de guerre) contribuent à donner un sens à des expériences traumatiques en les rendant accessibles à d’autres.
Arendt souligne l’importance d’un monde durable pour inscrire la souffrance dans une histoire collective qui transcende l’éphémère :

« Seul un monde d’objets durables peut offrir un foyer où la vie humaine peut se déployer dans la signification. » (L’Humaine condition, chapitre IV)

Ainsi, l’œuvre permet de dépasser l’expérience brute de la souffrance pour la transformer en quelque chose de communicable et d’universel.

4. La souffrance extrême et la crise du sens : le totalitarisme

Dans Les Origines du totalitarisme, Arendt explore comment le totalitarisme nie la possibilité de produire du sens à partir de la souffrance. Les camps de concentration, en particulier, sont décrits comme des lieux où la souffrance humaine est délibérément privée de toute signification.

L’annihilation du monde et du sens

Les régimes totalitaires détruisent non seulement les individus, mais encore l’espace public où la souffrance pourrait être mise en récit et reconnue. Arendt écrit que les camps sont des « laboratoires d’expériences humaines » où les victimes sont déshumanisées et réduites à une condition de laquelle aucune signification ne peut émerger.

« La souffrance dans ces lieux n’a pas d’autre but que l’extinction de l’humain en tant que porteur de sens. » (Les Origines du totalitarisme).

Cette analyse met en évidence la fragilité du sens face à des systèmes qui cherchent à éliminer toute forme de pluralité et de narration.

Article publié le 10 juillet 2026 – Francis Jubert

Éditions Grasset

La pitié dangereuse

Un roman de Stefan Zweig
Une recension de Denis Mechali

La pitié dangereuse est le seul roman achevé de Stefan Zweig. Il paraît en 1939. Exilé à Londres, Zweig l’écrit avant la Seconde Guerre mondiale, en observant avec un désarroi grandissant les mêmes forces destructrices qui ont conduit à la guerre de 1914-1918. Il situe d’ailleurs son récit en 1913.
Cette œuvre raconte l’histoire d’un jeune officier autrichien, Anton Hofmiller. Invité dans une soirée par une richissime famille, il invite à danser la jeune fille de la maison : une paralytique. Pris de remords, il multiplie les visites, mais sa compassion se transforme en un piège émotionnel. Édith tombe follement amoureuse, tandis qu’Anton lutte entre culpabilité et désir de fuir. L’amour fou de la jeune Édith se termine en tragédie.

Denis Mechali

Cette recension s’articule autour de trois axes principaux :

  1. Un rappel historique retraçant l’évolution de l’Autriche-Hongrie de 1867 à 1918, puis l’Autriche et les autres états jusqu’à la défaite de l’Allemagne nazie en 1945 ;
  2. Une biographie de Stefan Zweig, écrivain et intellectuel viennois né en 1881. Il se suicide en 1942 avec sa jeune épouse ;
  3. Une analyse de La Pitié dangereuse, roman de plus de deux cents pages. Un livre qui vient clore, ou presque, une longue carrière jalonnée de grands succès, comprenant avant tout des nouvelles, mais également des biographies historiques, des pièces de théâtre et même des livrets d’opéra.

L'objectif de cet article

Mon objectif est de montrer l’antagonisme de deux univers qui se côtoient tout en étant totalement différents :

  • l’univers de Zweig, de l’analyse psychologique profonde, pleine de nuances, d’attention aux contradictions et aux violences des sentiments, avec une acuité qui reflète, entre autres, l’amitié réelle (personnelle) et les échanges intellectuels multiples entre Zweig et Sigmund Freud. C’est, plus largement, un univers de culture, d’une culture raffinée et profondément « européenne », ouverte à de multiples courants. Sans omettre, pour Zweig comme pour Freud, une part juive, dans les références et dans l’ouverture des idées.
  • l’univers de la brutalité, des récits faux par leurs excès, véhiculant le rejet de l’autre, les idées violentes et intolérantes, et dont le paroxysme est représenté par l’antisémitisme et ses conséquences.

Mon point de vue

Le lien tragique entre ces deux univers est évidemment l’interférence avec l’histoire (l’« Histoire avec sa grande hache »), marquée par deux guerres mondiales d’une violence insensée. Séparées de 21 ans, elles marquent, pour Zweig et bien d’autres, la réalité tangible d’un « suicide européen », ou en tout cas l’entrée dans un monde différent, faute de pouvoir résoudre des difficultés et des contradictions bien réelles.
L’échec de cette vie dans la culture, la tolérance à l’autre et au sein d’échanges ouverts, la violence historique emportant tout sur son passage, amène Zweig à cette décision irrévocable : il se suicide avec sa jeune épouse en 1942.
La modernité de ce grand auteur est liée à cet antagonisme tragique  : la permanence « intemporelle » du raffinement des sentiments, des contradictions entre les désirs et les volontés plus apaisées, altruistes et empathiques, et, en même temps, un « à quoi bon », si la violence de l’époque va rendre tout à fait dérisoires ces préoccupations.
Je ne suis pas seul à penser que nous sommes aujourd’hui dans une situation qui rappelle la Vienne des années 1930. Nous sommes encore en démocratie et dans un monde ouvert à la culture et au raffinement, mais ce monde ressemble – ou semble vraiment ressembler – à celui qui existait juste avant l’arrivée de l’ouragan du nazisme, simple avatar d’une violence sans limites pour résoudre les contradictions insolubles, et dont la reproduction semble on ne peut plus probable. Certes pas à l’identique, mais avec la même part d’incertitudes…

Denis Mechali

1. Rappel historique

L’empire austro-hongrois est créé en 1867, réunissant de nombreux peuples de la région : allemands, hongrois, slaves et latins. À sa tête se trouve François-Joseph Ier, figure emblématique et tragique de la dynastie des Habsbourg, qui règne pendant 50 ans, de 1867 à 1916. Il est également connu pour être le mari de la célèbre impératrice Élisabeth, surnommée « Sissi ». Bien que l’empire soit relativement stable, il reste constamment menacé par les revendications des minorités tchèques, slaves, allemandes et autres.
Parmi les populations de l’empire se trouve une minorité juive représentant environ 5 % de la population européenne (soit 2 millions sur 100 millions d’habitants). Cette communauté est divisée en deux groupes principaux : une minorité urbaine culturellement influente et souvent aisée, et un petit peuple rural plus traditionaliste et pauvre. Les clivages confessionnels ajoutent une autre dimension à cette diversité : si l’Autriche est majoritairement catholique, certaines régions sont dominées par le protestantisme ou abritent des orthodoxes et des musulmans, comme en Bosnie-Herzégovine.

En 1914, tout « explose » à Sarajevo avec l’assassinat de l’héritier du trône, François-Ferdinand, par un nationaliste serbe : Gavrilo Princip. Cet événement déclenche un engrenage d’alliances qui mène à la Première Guerre mondiale (1914-1918) et à la chute de l’empire austro-hongrois. Après 1918, l’Autriche, réduite à un petit territoire, devient une république. Les vainqueurs de la guerre, les Alliés, interdisent tout rapprochement avec l’Allemagne.
Cependant, les tensions persistent. En Allemagne voisine, la République de Weimar cède la place à Adolf Hitler, un agitateur démocratiquement élu, qui entraîne le pays et le monde dans le chaos jusqu’en 1945. Entre-temps, en 1938, l’Autriche est annexée à l’Allemagne lors de l’Anschluss.

2. La biographie de Zweig

La biographie de Stefan Zweig s’inscrit pleinement dans l’histoire et les bouleversements de son époque. Né en 1881 à Vienne, il est le fils d’un marchand de textiles prospère. Zweig ne connaîtra jamais de problèmes financiers, ce qui lui permettra de se consacrer sans entrave au monde de la culture, des arts et des lettres. Tout au long de sa vie, il réfléchira à ses « tropismes » juifs, analysant comment, faute d’accès à d’autres domaines, de nombreux juifs se sont tournés vers les affaires, tout en cherchant, après la Révolution française, à s’intégrer dans leurs sociétés par une réussite dans la culture, les arts ou les sciences. Sa judéité est réelle mais limitée : il n’a pas de foi religieuse et se considère avant tout comme un européen. Son lien avec le sionisme, bien qu’il ait connu Theodor Herzl, restera toujours distant.
À 20 ans, Zweig publie ses premiers poèmes et commence à voyager en Europe (France, Belgique, Angleterre, Italie, Espagne), rencontrant de nombreux intellectuels. Après 1918, il tisse des liens avec plusieurs pacifistes européens, dont Romain Rolland. À 25 ans, il publie ses premiers recueils de nouvelles qui rencontrent un immense succès. Pendant 30 ans, il collabore avec un journal viennois. Il écrit également des pièces de théâtre, des livrets d’opéra pour Richard Strauss et de nombreuses biographies d’auteurs qu’il admire (Balzac, Montaigne, Tolstoï) ou de figures historiques (Fouché, Marie Stuart, Marie-Antoinette). Certaines biographies comme celles d’Érasme ou Castellion lui permettent d’exprimer sa foi en la tolérance et la liberté de pensée face aux dogmes.
Avec les années, cette foi devient de plus en plus teintée de tragédie. Sa première épouse, Friderike, femme forte et engagée, l’amène à prendre conscience d’une certaine lâcheté face aux sollicitations pressantes des autres. En 1937, il la quitte pour épouser Lotte Altmann, sa secrétaire depuis 1934. Fragile, mais dévouée, elle l’accompagnera jusqu’à leur fin tragique.
Le déracinement causé par l’exil – d’Angleterre au Brésil – nourrit chez Zweig un profond sentiment de culpabilité et un état dépressif croissant. Désespéré par la montée du nazisme et l’effondrement des valeurs européennes qu’il chérissait tant, il se suicide avec Lotte en 1942 à Petrópolis au Brésil. Dans son ouvrage testamentaire Le Monde d’hier, publié à titre posthume en 1944, Zweig décrit avec nostalgie une « Mitteleuropa » brillante et cosmopolite qui n’existe plus. Ce livre reste un témoignage poignant sur l’échec d’une civilisation.

3. La Pitié dangereuse

Zweig a donc connu de très grands succès, en particulier via de nombreuses nouvelles souvent bouleversantes, poignantes, et témoignant d’une acuité psychologique incroyable. La langue est précise, les mots font image. Quelques exemples fameux (connus à notre époque parfois par des adaptations, théâtrales ou au cinéma) comme 24 heures de la vie d’une femme, La confusion des sentiments, Brulant secret, Lettre d’une inconnue…
Zweig fait partie, pour beaucoup de ses lecteurs, de ces auteurs dont on se dit : « Mais comment sait-il cela ? Comment a-t-il compris cela ? Est-ce qu’il me connaît ? Il écrit des choses que je n’ai jamais osé dire, et pas même me les dire à moi-même, de cette façon… Ce raffinement, cette acuité psychologique et cette profondeur lui ont valu un succès important, mais aussi des jalousies ou des rejets, de personnes n’appréciant pas le choix de ces sujets, réputés sentimentaux, mièvres ou secondaires.
Relire La Pitié dangereuse, que j’avais lu il y a très longtemps, a été un grand plaisir. Cela m’a amené à retrouver ces sensations, ces étonnements et l’admiration pour le talent d’un écrivain, qui avec des mots simples en apparence, des phrases qui semblent sans effets, produisent pourtant une impression de vérité profonde, de compréhension intense de choses à la fois minuscules et essentielles… Il a connu Proust sans trop le fréquenter, mais l’analogie entre leurs deux univers est évidente.
Je vais essayer de vous en donner un petit reflet.

Le récit

L’histoire est simple. Un officier de cavalerie, dans une ville de province autrichienne, de 1913 à 1914. Un jeune lieutenant, pas très brillant, peu fortuné. Il est invité par hasard dans la riche demeure d’un veuf fortuné des environs. Il s’agit d’un juif très pauvre au départ, mais ingénieux et âpre au gain, qui, à la suite de diverses péripéties, se retrouve fortuné. Il possède donc l’argent nécessaire pour obtenir un changement de nom et devenir « le baron de Kekesfalva ». Il s’avère que cet homme tombe amoureux de la riche héritière qu’il vient d’escroquer, et qu’il devient ensuite un bon mari et un bon père. Mais son épouse adorée meurt…
Le voilà seul avec sa fille, d’abord choyée, brillante, virevoltante et pleine de dons. Le drame éclate : une maladie brutale la laisse infirme, paraplégique, dépendant de ses béquilles. Le jeune lieutenant entame son entrée dans le monde par une épouvantable maladresse lors d’une soirée, en invitant à danser la jeune infirme. Certes, il est mortifié de sa bévue, mais va toucher la jeune fille, qui va le recevoir de plus en plus souvent et de plus en plus intimement. Le livre décrit l’engrenage qui se met en place : lui qui revient, flatté par l’accueil qui lui est réservé, la reconnaissance du père qui voit sa fille reprendre des couleurs et de la joie, du fait des visites du bel officier, mais l’officier – qui raconte l’histoire à la première personne – s’aperçoit qu’il n’éprouve que de la pitié pour la jeune infirme. Par ailleurs, il met longtemps à comprendre la profondeur de ce qu’il a suscité chez elle : des sentiments, mais aussi l’éveil d’une sexualité frustrée. Le médecin qui suit la jeune fille a compris que son état est définitif, que seuls des palliatifs sont possibles. Toutefois, il entretient chez elle, comme chez son père, espoir et illusions, par une empathie profonde, sincère et non par volonté de les tromper. En réalité, le médecin tient une corde raide entre la tromperie et l’espoir raisonnable ou au moins plausible, et va voir le jeune officier se noyer littéralement. Celui-ci tarde à réagir puis il est tenté de fuir, au risque d’assister au suicide de la jeune fille, qui a tout misé sur l’espoir conjoint de guérir et de vivre un amour absolu… Cela se termine mal, car la pitié est dangereuse lorsqu’elle se mêle à tant d’illusions. Elle est inévitablement suivie d’un retour au réel. Anton Hofmiller, héros malgré lui, dépassé par l’ampleur du drame qu’il découvre, doit faire face à ses lâchetés intimes et ses mensonges à lui-même.

Le talent de Zweig, au-delà de cette histoire même, réside dans la manière dont il dépeint les choses, les évolutions de chacun : la jeune fille, le vieux père, le médecin partagé entre son empathie et les limites des possibilités de la médecine. Ce médecin a vécu une fois un choix héroïque, lorsqu’il a épousé une patiente aveugle, qui, sans son amour et son soutien, se serait suicidée. Ne pouvant reproduire son acte héroïque, il louvoie, gagne du temps, ment pour la bonne cause, puis tentera d’obtenir le soutien du jeune lieutenant, bouée de sauvetage fragile, bouée éphémère, mais tellement précieuse.
Les scènes sont magnifiques et précieuses pour un médecin, pour nous. Il y a, par exemple, ce moment où la jeune fille, folle de joie, pense qu’un nouveau traitement va la guérir et que le jeune lieutenant est vraiment tombé amoureux d’elle malgré son handicap. Dans une scène incroyable, elle se lève, se dirige vers lui, fait quelques pas autonomes, inimaginables normalement : elle est portée et transportée par sa volonté et sa croyance… Avant que le réel ne la rattrape : c’est la chute après trois pas et la fuite épouvantée du lieutenant, qui brise d’un seul coup, fatal, toutes ses illusions…

Voilà. La Pitié dangereuse, c’est tout cela. C’est cette histoire un peu « sentimentale », un peu « mélo », mais rendue poignante par la lucidité du narrateur, ce jeune lieutenant qui aurait mûri d’un coup par la confrontation à une histoire aussi forte, qui le révèle à lui-même. Dans ce récit écrit à la première personne, Stefan Zweig montre un talent inégalé pour disséquer ainsi, avec un exact mélange d’empathie et de lucidité, les multiples implications des rencontres et des actes…

Quelques extraits

Et, pour finir, quelques extraits, pour faire entendre la langue de Zweig et la puissance de son style, même en traduction.
« Si on voulait penser à toute la misère du monde, on étoufferait toute joie, on en perdrait le sommeil. Mais ce n’est pas la souffrance imaginée qui vous consterne et vous anéantit, c’est seulement celle que l’on a vue avec compassion de ses propres yeux qui vous bouleverse ».
« La résolution de me rendre utile provoque en moi une sorte d’enthousiasme. C’est seulement quand on sait que l’on n’est pas inutile aux autres que l’existence prend un sens ». On s’élève en donnant, on s’enrichit en étant fraternel, en comprenant et en assistant toute souffrance par la pitié.
Édith s’écria : « Pas de nouvelles inventions maintenant, pas de nouveaux mensonges. J’en suis saturée jusqu’à vomir. Du matin au soir « comme tu as bonne mine ce matin » ! Une chose me répugne : les échappatoires, les faux-fuyants et les mensonges… Je ne veux pas que vous vous croyiez obligé de me servir ma portion quotidienne de pitié »…« Plutôt crever que d’être celle que l’on plaint »…
Condor, le médecin, dit, violemment « Curable ou incurable ? Noir ou blanc ? Comme si c’était si simple… C’est justement le contraire qui est vrai et je prétends, moi, que c’est précisément l’inguérissable qu’il faut vouloir guérir, et que c’est là que se montre le médecin »…
« Vous n’avez été faible que par pitié, mais c’est un sentiment dangereux, à double tranchant que la pitié. Il y a en réalité deux sortes de pitié… L’une molle et sentimentale n’est en réalité que l’impatience du cœur de se débarrasser au plus vite d’une émotion pénible, simple mouvement instinctif de défense de l’âme contre la souffrance étrangère. Et l’autre, la seule qui compte, la pitié non sentimentale, mais créatrice, décidée à persévérer jusqu’à l’extrême limite de ses forces.
Après un baiser d’Édith : « Avant même que mon âme eut compris le danger, mon corps avait résisté à cette brusque étreinte. Dès ce premier mouvement de recul, je savais qu’il n’y avait aucune issue, aucun moyen terme. L’un ou l’autre devait souffrir de cet amour absurde et peut-être tous les deux ».

Et ce moment érotique étonnant….
« Je posais la main sur son bras. Son tremblement cessa, elle ne bougea plus. Son corps attendait, épiait pour comprendre ce que signifiait ce contact. Affection, amour, ou seulement pitié ? Ma main resta posée, sans bouger. Puis elle la tira à elle, et commença à la caresser craintivement, doucement, effleurant la peau puis s’aventurant davantage… Je sentais que dans cette partie abandonnée de moi-même, la jeune fille m’étreignait tout entier… Sa tête s’était renversée pour jouir avec plus d’intensité de ce léger contact. En aucun baiser de femme, même le plus ardent, je n’ai senti depuis lors une tendresse plus émouvante que dans ce jeu subtil et aussi doux qu’un rêve ».
« Un crime épouvantable », l’attentat de Sarajevo, et le même jour, la jeune fille s’est suicidée en se jetant d’une terrasse. Le lieutenant se jette dans la guerre, espérant y perdre la vie. Mais il survit, et « Je découvris, à ma propre surprise, que je pouvais vivre dans le monde d’autrefois. Ma faute personnelle s’était dissoute dans le marécage sanglant de la faute générale ». Je recommençais à vivre. Mais, un soir dans un théâtre, je revis le médecin, celui dont la pitié n’avait pas été, comme la mienne une faiblesse meurtrière mais une force dévouée… Je m’enfuis et il ne me vit pas ».
« Mais depuis ce moment, je sais de nouveau qu’aucune faute n’est oubliée tant que la conscience s’en souvient ».

La première édition de la traduction française de La pitié dangereuse est parue chez Grasset en 1939 – 305 pages.
L’édition utilisée pour cette recension est l’édition Grasset du 12 mai 2010 (Catégorie : littérature étrangère), EAN : 9782246087168, 464 pages, format 140/205. ISBN : 978-2749276144.

En complément…

D'autres ouvrages de l'auteur

Stefan Zweig est surtout connu pour ses nouvelles et ses biographies. Parmi ses œuvres les plus célèbres :

  • Le Joueur d’échecs. Publié à titre posthume, ce livre est considéré comme l’un de ses plus grands succès.
  • Lettre d’une inconnue. Cette nouvelle explore l’intensité psychologique d’une passion unilatérale à travers une longue lettre posthume.
  • La Confusion des sentiments. Ce roman explore des thèmes complexes et fait partie des œuvres les plus appréciées de Zweig.
  • Vingt-quatre heures de la vie d’une femme. Une des nouvelles les plus connues. Elle figure parmi les meilleures œuvres de l’auteur.
  • Amok ou Le fou de Malaisie. Cette nouvelle plonge le lecteur dans les thèmes du remords et de la folie. L’Amok désigne un comportement obsessionnel, meurtrier.
  • Le Monde d’hier. Dans ce livre testamentaire, Zweig décrit avec nostalgie l’Europe d’avant-guerre.

Quelques références cinématographiques

Sur la vie de l'auteur

Stefan Zweig, Adieu l’Europe.

Réalisatrice : Maria Schrader
Casting : Josef Hader, Barbara Sukowa, Aenne Schwarz, Matthias Brandt
Scénaristes : Maria Schrader et Jan Schomburg
| Un biopic acclamé pour sa sobriété et le jeu de Josef Hader…

Licence de paternité Creative Commons (réutilisation autorisée)

Adaptations à l'écran

Voici notre sélection de quelques films célèbres adaptés des œuvres de Stefan Zweig.

1. Lettre d’une inconnue (1948)
| Réalisateur : Max Ophüls
| Avec Joan Fontaine, Louis Jourdan
Vienne, 1900. Stefan Brand, qui va devoir affronter un homme en duel, reçoit une lettre d’une femme qui l’a aimé en secret toute sa vie…

2. Vingt-quatre heures de la vie d’une femme (1968)
| Réalisateur : Laurent Bouhnik
| Avec Agnès Jaoui, Michel Serrault, Bérénice Béjo
Au début du XXe siècle, dans un casino de la Riviera, une femme irréprochable va vivre avec un joueur incorrigible les 24 heures les plus intenses de sa vie. Vingt ans plus tard, cette même femme, qui s’était enfermée dans le silence, confie son secret… ⁣

3. La Peur (1954)
| Réalisateur : Roberto Rossellini
| Avec Ingrid Bergman, Mathias Wieman
Un mari, directeur d’un laboratoire pharmaceutique, harcèle son épouse, qui a un amant, pour lui faire avouer sa « faute ». Celle-ci plonge dans une spirale de peur et de désespoir…

4. Le Joueur d’échecs (1960)
| Réalisateur : Gerd Oswald
| Avec Curd Jürgens, Mario Adorf, Claire Bloom
Durant sa détention, torturé par les nazis, un prisonnier autrichien utilise les échecs pour résister à la folie…

5. The Grand Budapest Hotel (2014)
| Réalisateur : Wes Anderson
| Avec Ralph Fiennes, Tony Revolori
Un célèbre hôtel européen de l’entre-deux-guerres. Gustave en est le concierge, Zéro Moustafa, le gardien d’étage. Un tableau de la Renaissance d’une valeur inestimable vient d’être volé. Une famille se déchire pour un héritage…

Stefan Zweig, librettiste de Richard Strauss

La Femme silencieuse (Die schweigsame Frau) est le onzième des quinze opéras de Richard Strauss. C’est une partition débordante d’humour et d’une grande virtuosité, tant pour l’orchestre que pour les voix.
Le librettiste attitré de Richard Strauss, Hugo von Hofmannsthal, est mort. Le compositeur se tourne alors vers Stefan Zweig qui lui propose d’adapter une pièce de Ben Jonson, un dramaturge anglais de la Renaissance. Leur collaboration débute en 1931. L’opéra est créé en 1935. Karl Böhm dirige l’orchestre. Mais, entre-temps, l’Allemagne est devenue nazie. Le nom de Zweig est immédiatement effacé de l’affiche et, après trois représentations, le spectacle est interdit. Richard Strauss, qui a pris parti pour Stefan Zweig, doit démissionner de son poste de Président de la Chambre de musique. La rupture est consommée. Zweig vit cette épreuve comme un profond échec.

Article publié le 10 juillet 2026 – Denis Mechali

Éditions Resma – Le fait humain

La psychothérapie et son image de l’homme

Un ouvrage de Viktor E. Frankl
Une recension de Francis Jubert

Brillant psychiatre autrichien rescapé des camps de la mort, Frankl est l’auteur de nombreux ouvrages, dont une petite dizaine écrits en français, dans lesquels il témoigne de son expérience pratique de la psychothérapie fondée sur le sens. Convaincu que l’être humain est mû par une quête de sens, Frankl est le fondateur d’une nouvelle approche thérapeutique, la « logothérapie », qui met l’accent sur la dimension spirituelle ou « noologique » de la personne humaine. Dans La psychothérapie et son image de l’homme, livre qu’il a conçu comme une initiation à la logothérapie, on trouve un bon résumé de sa pensée. On peut aussi trouver une forte résonance entre les thématiques abordées par « l’humain au cœur du soin » et cette forme originale de psychothérapie qui consiste à centrer et orienter l’homme sur le sens concret de son être personnel, sur les données irréductibles de la nature humaine : la spiritualité, la liberté et la responsabilité.

Francis Jubert

Voulant offrir à ses lecteurs une présentation d’ensemble de ce qu’est la logothérapie, Frankl a découpé son ouvrage en cinq chapitres.

1. Dans le premier chapitre (p. 27-56), intitulé « Psychothérapie systématique ou psychothérapie existentielle », Frankl commence par passer en revue les trois grands piliers de la psychothérapie de son temps pour mieux s’en démarquer : la psychanalyse freudienne, la psychologie individuelle d’Adler et l’analyse Jungienne. La logothérapie se veut une thérapeutique de l’attitude personnelle. Elle « s’adresse à la personne du patient dont elle s’efforce de modifier l’attitude face au symptôme » par une action autant que possible brève et efficace. Raison pour laquelle Frankl privilégie la méthode de l’intention paradoxale qui induit chez le patient névrosé un changement d’attitude en profondeur.

2. Dans le deuxième chapitre, qui a pour titre « La volonté de sens » (p. 57-86), Frankl s’étonne que les psychiatres négligent cette frustration particulière, pourtant bien réelle, qu’il appelle la « frustration du besoin de sens », c’est-à-dire ce sentiment d’absence de sens que l’homme a de sa propre existence. La logothérapie comme traitement orienté sur le sens va précisément s’efforcer, à partir de la biographie du patient et de l’analyse de son existence, de « faire apparaître des possibilités concrètes de signification », d’élargir son champ de valeurs. Il souligne notamment dans ce chapitre l’importance d’adopter l’attitude qui convient dans les différentes circonstances de la vie : la vie ne cesse pas d’être signifiante, même au milieu des souffrances :  ce qui compte, c’est la façon de porter.

3. Le troisième chapitre, « Vers une réhumanisation de la psychothérapie » (p. 87-124), passe en revue les présupposés anthropologiques des différentes psychothérapies en présence. À l’inverse des tenants de l’analyse existentielle, peu explicitent leur vision philosophique du monde, le biais réductionniste qui est souvent le leur, ce que déplore Frankl : « On remplace l’orientation primordiale de l’homme vers un sens par son apparente détermination par les pulsions ; on élimine son aspiration vers les valeurs qui caractérise effectivement l’homme ». Ce que Frankl ambitionne, ce n’est pas tant de remplacer la psychothérapie telle qu’elle a été pratiquée jusqu’à lui, mais plutôt de la compléter en faisant droit à la réalité dans toutes ses dimensions. Pour être efficace, la logothérapie a en effet besoin d’une image qui ne soit pas caricaturale, mais correcte de l’homme.

4. Dans un quatrième chapitre intitulé « La pluralité des sciences et l’unité de l’homme » (p. 125-142), on retrouve le résumé d’une des conférences qu’il a données à l’occasion du 6ᵉ centenaire de l’université de Vienne qui lui a donné l’occasion d’apporter un certain nombre d’éclairages sur la conception qui est la sienne de l’homme qu’il voit comme une unité anthropologique multidimensionnelle et qui devraient s’avérer particulièrement utiles aux praticiens : « la multidimensionnalité doit être prise en considération, non seulement du point de vue du diagnostic, mais également dans le choix des moyens thérapeutiques ».

5. Dans le cinquième et dernier chapitre du livre qu’il intitule : « L’Homme en quête d’un sens » (p. 143-160), Frankl tente, comme il l’avait fait une première fois dans une conférence donnée à la New Orleans, de faire comprendre à ses lecteurs qu’ils vivent à une époque de grande frustration existentielle. Il voit, en effet, dans sa patientèle de plus en plus de personnes qui le consultent pour un nouveau type de maladie qui fait éclater les catégories de la psychiatrie traditionnelle : la « névrose noogène », comme il l’appelle. Cette névrose représente moins une maladie psychique qu’une détresse spirituelle. Pour guérir de cette maladie qui trouve son origine dans une réponse inappropriée du psychisme aux questions de sens posées par l’existence, Frankl recommande à ses confrères de recourir à la philosophie « comme à un remède ». Ressentir un sentiment de frustration lorsque la vie paraît vide de sens est, en effet, une manifestation de bonne santé et traduit la réaction du « noos » face à la frustration de sens à laquelle l’existence le soumet.

Notre point de vue

Jeune enseignant-chercheur dans les années 70, j’ai découvert un peu par hasard l’œuvre de Viktor E. Frankl. Peu d’universitaires français s’intéressaient à l’époque à ses travaux et réflexions. J’ai contribué à les faire connaître auprès d’étudiants en philosophie et en psychologie ainsi qu’aux médecins du Centre d’Études et de Recherches en médecine Psychosomatique (CERPS) sensibles à son approche. La traduction de la plupart de ses ouvrages en français et surtout la création en 2014 de l’Association des Logothérapeutes Francophones (ALF) ont irrévocablement ancré la logothérapie dans le paysage. Le livre que j’ai sélectionné pour notre groupe de lecture n’est qu’une introduction à son œuvre, un survol qui donnera peut-être le goût à certains d’entrer plus avant dans les arcanes de sa pensée et de se familiariser avec sa « clinique des valeurs ».

Aspects biographiques

Docteur en médecine et en philosophie avec une thèse sur « Le Dieu inconscient », le Pr Viktor Emmanuel Frankl (1905-1997) se spécialisa en neurologie et en psychiatrie. De 1933 à 1936, il dirige le « pavillon des femmes suicidaires » de l’hôpital psychiatrique de Vienne. Il est démis de ses fonctions par les nazis en 1940 pour avoir refusé d’euthanasier des malades mentaux dans le cadre du programme d’Aktion T4. En 1942, il est déporté. Au lendemain de sa libération, Viktor Frankl publie : « Un psychiatre déporté témoigne » qui sera publié en français en 1967 aux éditions du Chalet. En 1950, il fonde la société médicale autrichienne pour la psychothérapie. Nommé professeur en 1955, il va diriger la polyclinique neurologique de Vienne où il pratiquera la logothérapie pendant 25 ans. Le premier institut de logothérapie sera fondé à San Diego en Californie en 1970.

En complément…

Pour approfondir la pensée de Frankl, vous pourrez prendre connaissance :

  • des Actes du 2ᵉ congrès national de l’association de logothérapeutes francophones (Paris,15 mars 2014) publiés aux presses universitaires de l’IPC sous le titre : « La quête de sens, une réponse aux souffrances individuelles et collectives ? »
  • du Manuel d’analyse existentielle et de logothérapie publié par Dunod en 2018, dans lequel Georges-Elia Sarfati (Directeur de l’École française d’analyse et de thérapie existentielles, chargé d’enseignement en AEL à la Faculté de médecine de Paris et à la Sigmund Freud University de Vienne) détaille l’ensemble des méthodes thérapeutiques mises au point par Frankl.

En complément, il peut aussi être intéressant de regarder sur YouTube la vidéo (en anglais) produite par l’un de ses coreligionnaires, le docteur Henry Abramson, qui décortique les différentes facettes de l’œuvre de Frankl et s’attache à en montrer l’originalité.

L’édition originale allemande du livre de Viktor E. Frankl date de 1959. Elle a été publiée aux Éditions Hippokrates, à Stuttgart, sous le titre « DasMenchenbild der Seelenheilkunde ». L’édition française, augmentée de deux nouveaux chapitres, est publiée à Paris en 1970 par les éditions Resma sous le titre « La psychothérapie et son image de l’homme » avec ce sous-titre qu’on dirait écrit pour L’humain au cœur du soin : « Pour une réhumanisation de la psychothérapie ».

Article publié le 11 décembre 2024 – Francis Jubert

Éditions du cerf – Collection Lexio – poche

Prenez soin de votre âme

Petit traité d'écologie intérieure

Un ouvrage de Jean-Guilhem Xerri
Une recension de Francis Jubert

 L’auteur de L’Homme augmenté invitait ses lecteurs à lire non pas tant pour apprendre de nouvelles choses, mais « pour se souvenir de qui l’on est ou plutôt devenir ce que l’on est. » Selon Raphaël Gaillard, lire un livre, cet objet associant écriture et lecture, non seulement nous rend plus intelligents, mais « constitue la grande hybridation de l’humanité ». Si maintenant, vous lisez le livre de Jean-Guilhem Xerri, Prenez soin de votre âme, outre son intérêt intrinsèque et le bénéfice intellectuel que vous tirerez de son analyse des racines spirituelles de la crise que traverse notre société, vous verrez que s’il partage le projet humaniste de son confrère, il ne voit pas l’urgence anthropologique de la même manière. À ses yeux, ce n’est pas l’homme qu’il faut augmenter, mais notre vision de la nature humaine qu’il faut élargir. S’il ambitionne comme lui d’aider l’homme à vivre à hauteur de son « humaine condition » (Hannah Arendt), il le fait à partir d’une vision plus holistique, à l’écart du réductionnisme cérébral des neurosciences, s’inspirant de la sagesse pratique des Anciens qui ont développé une véritable « pharmacie de l’âme » avec pour objectif non pas « de soigner les autres, mais de se guérir eux-mêmes ». La lecture de son Petit traité d’écologie intérieure nous fait voir la pertinence de cette « sagesse de vie » dont il valide au quotidien les vertus curatives dans sa pratique de psychanalyste-thérapeute.

Francis Jubert

La structure du texte

En introduction, Jean-Guilhem Xerri prend la précaution de signaler que son ouvrage ne requiert pas d’adhésion confessionnelle particulière de la part de ses lecteurs alors même qu’il multiplie les références aux philosophes de l’Antiquité grecque et latine et aux « Pères du désert ». Il fait appel à eux, car, dit-il, ils sont les premiers à avoir élaboré « une classification, une démarche diagnostique et des recommandations thérapeutiques des maladies de l’intériorité. » Au fil des cinq chapitres qui structurent cet essai, son auteur s’efforce de montrer toute l’actualité de leurs conceptions et leur intérêt dans l’arsenal thérapeutique.

Dans le premier chapitre, « Être un humain, on cherche encore » (pp. 14-79), Jean-Guilhem Xerri passe en revue les différentes conceptions de l’intériorité qui se sont succédées et les approches psychothérapeutiques qui leur sont associées et continuent de s’entrecroiser. Les développements les plus intéressants concernent la figure de l’homme neuronal, né avec la révolution des sciences du vivant qui a progressivement effacé celle de l’homme structural, sorte de non-sujet défini par ses déterminismes internes ou externes.
Le deuxième chapitre, « Un humain dont l’intériorité souffre » (pp. 81-134) met en évidence les limites des figures de l’homme aujourd’hui dominantes. Neuronale ou structurale, ces figures contribuent, selon Jean-Guilhem Xerri, à l’avènement d’une société pathogène. Ses membres sont malades, victimes de l’ignorance et à l’oubli de leur être profond. Il conclut ce chapitre en faisant observer que si l’homme veut éviter l’avènement d’un monde inhumain, nous avons à réévaluer notre anthropologie en apprenant à nous regarder autrement.
Le troisième chapitre, « On n’est pas humain : on le devient, ou pas » (pp. 135-211) nous entraîne à la recherche d’une vision plus complète de l’humain qui ne peut pas se réduire à ses dimensions psycho-physiques, mais intègre une dimension spirituelle : « Le corps fonctionne dans une logique d’organes ou de groupe d’organes, le psychisme dans une logique de personne en entier. » Jean-Guilhem Xerri nous fait découvrir quelle est la dynamique de croissance qui caractérise notre vie intérieure et explore les différents mécanismes par lesquels elle peut dysfonctionner et se trouver à l’origine de certaines souffrances intérieures.
Le chapitre quatre, « Des maladies de l’âme à la paix intérieure » (pp. 213-285) brosse un large panorama des maladies d’origine spirituelle systématisé par les Anciens et les Sages du désert. Véritables médecins de l’intériorité, ils ont mis au point des méthodes et des pratiques visant à restaurer et prévenir les déséquilibres, notamment ceux qui engagent la vie de l’esprit, les maladies noopsychiques, d’origine spirituelle. Les Anciens nous indiquent le chemin à suivre, qui tient en trois réalités : le service, la sobriété et la méditation. Autrement dit, « se tourner vers les autres, s’alléger et renouer le contact avec ce qui nous habite. »
Le cinquième et dernier chapitre, « Un patrimoine spirituel à s’approprier aujourd’hui » (pp. 291-373), se veut essentiellement pratique. Jean-Guilhem Xerri s’efforce dans ce chapitre de montrer que, parce que nous ne croyons pas assez en l’homme tel qu’il est et que nous ne prêtons pas assez attention à nous-mêmes, nous sommes plus exposés que jamais à toutes les formes d’addiction laissant l’urgence envahir nos vies au risque de devenir des « imbéciles impulsifs atteints d’une maladie grave : la pléthorite abrutissante zappogène autocentrée et stressante » (C. Petit, Les états d’âme).

Notre point de vue

Ce livre est déconcertant à plusieurs égards, et c’est ce qui en fait tout l’intérêt. On peut, en effet, en faire plusieurs lectures. Les médecins, pas toujours très familiers de l’approche holistique, y trouveront matière à réflexions et à un enrichissement potentiel de leur propre pratique. Ceux qui, professionnellement ou non, côtoient des personnes en recherche de sens ou en souffrance trouveront également d’utiles indications auprès de cet hospitalier qui par son engagement auprès des gens de la rue et des sans-abris en particulier, a fait l’expérience de la pauvreté et de la misère humaine et en a tiré de précieuses leçons de vie pour lui-même : « La misère est absolument inhumaine et nous devons tout faire pour l’éradiquer. La pauvreté, c’est reconnaître que, qui que je sois, je ne peux grandir sans entrer en relation avec autrui. Les pauvres nous rappellent donc qu’il faut savoir faire de notre fragilité une occasion de rencontre » et pour les autres : « c’est le fait d’être présent à l’autre qui l’aide à être présent à lui-même. »

Qui est l’auteur ?

Jean-Guilhem Xerri possède une triple expérience : scientifique, humanitaire et spirituelle. 
Il a 58 ans. Ancien interne des hôpitaux de Paris, Biologiste hospitalier, Diplômé de l’Institut Pasteur, Praticien hospitalier devenu psychanalyste-thérapeute, 
Master de management ESCP, Adjoint au Directeur de la Stratégie et de la Transformation et Coach interne auprès de l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris.
Ancien membre du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE), Président d’honneur de l’association « Aux captifs la libération »

Jean-Guilhem Xerri est l’auteur de plusieurs ouvrages dont :

  • À la rencontre des personnes de la rue (Nouvelle Cité, 2007)
  • Le soin dans tous ses états (DDB, 2011)
  • (Re)vivez de l’intérieur, guide pratique de sagesse contemporaine (Éditions du Cerf, 2019)

Qu’en pense la critique ?

« Voici un ouvrage salutaire qui revient aux fondements […] L’auteur, en praticien et soignant avisé, nous invite à regarder de près l’anthropologie des Pères du désert et à nous intéresser à leurs pratiques thérapeutiques. À beaucoup d’égards, ces comportements pragmatiques avaient anticipé nombre de découvertes de notre moderne psychanalyse ; simplement, leur cadre de référence était différent, qui donnait sens à leur pratique, en articulant nature et surnaturel (que l’on a un peu vite sécularisé et mythifié). » Revue Études.

« Le livre d’un psychanalyste-thérapeute hors norme. » Le Point.

Prenez soin de votre âme, Petit traité d’écologie intérieure, de Jean-Guilhem Xerri est paru aux éditions du Cerf, Paris, 2018, 400 p., ISBN 978-2-204-10606-1.

Prolongements et thématiques analogues

Aline Lizotte, La personne humaine (Les presses universitaires de l’IPC, 2007)
Christophe André, Les états d’âme (Odile Jacob, 2011)
François Cheng, De l’âme (Albin Michel, 2016)

Publié le 12 octobre 2024 – Francis Jubert

Première de couverture : La vie, c'est risquer de Martin Winckler

Éditions du Seuil

La vie, c'est risquer

Itinéraire d'un médecin-écrivain

Un ouvrage de Martin Winckler
Une recension de Denis Mechali

Voilà un livre qui révèle une personnalité forte, avec des engagements passionnés, un plaisir de la reconnaissance, mais aussi une volonté farouche de rester libre, ne rien subir, où le moins possible, et ne pas non plus faire subir aux autres… Les chemins de traverse sont liés à ces paradoxes assumés.
Le livre se termine par cette réponse à la question : « Quelle cause veux-tu défendre ? : L’égalité et la justice ». Et le leitmotiv du livre aura été : LIBERTÉ… Respecter la liberté : la sienne, celle de ses proches, celle de ses patients et surtout de ses patientes. Le grand combat de la vie de Martin Winckler est la cause des femmes. Les femmes vues avec une admiration intense, mais aussi une conscience aiguë des difficultés, épreuves, et souvent marginalisations ou violences qui émaillent leur vie.

Denis Mechali

Livre d’entretien, où l’auteur, né en 1955, revient sur son parcours, ses passions, sa curiosité boulimique, ses doutes et ses convictions, très fortes et d’une solidité sans failles au cours du temps.
Le double, l’alternance sont au cœur de la personnalité de Martin Winckler :

  • double nom, celui de naissance, Marc Zaffran, et ce pseudonyme littéraire, emprunté à Georges Pérec, qui a pris une place essentielle dans sa vie d’auteur prolifique : près de 60 ouvrages, dont un « best-seller » absolu : « La maladie de Sachs ».
  • double pays : la France, et le Canada, où il vit depuis 2009 et dont il a acquis la nationalité. Double ou même triple, car « Marc » est né en Algérie, d’une famille juive. Son père a dû quitter l’Algérie en 1961, d’abord pour Israël, puis au bout d’un an pour la France, et la France restera pour lui (Marc/Martin) un pays étrange, facteur d’un certain malaise, et souvent d’une véritable fureur, face à des travers qui l’insupportent.
  • double carrière : soignant (plus que « docteur », titre qui l’horripile, on en verra plus loin les raisons) et écrivain (ou « écrivant », ce qu’il préfère).

Et il ne peut supporter les attitudes de jugement, de surplomb, de remise en cause des décisions libres des femmes qu’il rencontre, en particulier dans sa vie de médecin.
Ce qu’il déteste, ce sont les assignations à une place, ou à une conviction imposée. Très vite dans l’entretien, il explique les choses : la société Française est pyramidale et élitiste, la mentalité ambiante est à l’élitisme, à l’arrogance ou au corporatisme « féroce », « sectaire ». Par comparaison, « dans les cultures anglophones, c’est beaucoup moins vrai ». Pourquoi ? La France a longtemps été un pays catholique, marqué par une autorité forte et « verticale », et « il en est resté quelque chose, même dans un pays devenu laïque ». Cela persiste, d’une part du fait d’une très forte structuration autour de ces traits particuliers, et d’autre part parce que certains y trouvent leur compte, et s’accrochent farouchement à leurs privilèges, et d’autres en se sentant en sécurité dans ces contraintes cadrées.

Tout le livre se lira avec parfois une certaine irritation sur les outrances, ou le côté caricatural de ce que décrit l’auteur, une certaine sympathie pour des ressentis « adolescents » qui ne seraient jamais abandonnés, tout au long d’une vie, mais aussi beaucoup d’admiration, parce que Winckler a utilisé sa liberté pour repérer sans se tromper de multiples exemples de ces scléroses, notamment dans la pratique médicale, et pour trouver également, par un mélange de détermination, d’intuitions, de culot, de travail et de chance, des solutions remarquables.
Winckler « fait médecine » pour être soignant. Être à l’écoute des autres, et surtout des autres souffrants, donc les plus vulnérables, et donc notamment les femmes. Très vite, dans les études de médecine, il repère le côté dogmatique, imposé et violent, et cherche des chemins de traverse. Il les trouve par des rencontres (ainsi un gynécologue ouvert lui permet de se former à l’accouchement, en lien avec les sages-femmes, l’équipe de soins), il le trouve en décidant d’être médecin généraliste et de ne pas accepter le regard dévalorisant des spécialistes et des universitaires sur cette profession. Le titre du livre « La vie, c’est risquer » est tiré du récit de cette période où les enseignements qui lui semblent inutiles comme les mathématiques lui valent un 0,5, compensé par une épreuve de contraction de texte, où il va exceller. Très vite aussi, et grâce à un séjour d’un an aux USA, il va découvrir la force et la puissance des récits, récits de soins, organisés ensuite en « médecine narrative ». La maladie de Sachs est son succès, 10 ans plus tard, en 1988, cela sera des récits de rencontres d’un médecin généraliste, racontés par le docteur, le patient, l’entourage… Ces voix multiples aidant à comprendre ce qui se joue entre la vie, la souffrance, l’écoute du médecin, et l’avancée commune vers des solutions pour apaiser au moins, à défaut de tout résoudre ou tout « guérir ».
Très vite aussi, dans cette période de formation médicale, il découvre les groupes Balint, qui vont transformer sa vie et lui donner une méthode et une assurance face aux difficultés. Méthode de l’échange collectif, où on se raconte ses difficultés, sans gêne ni honte inutile, et où on recherche en petit groupe la cause des difficultés ou des sensations de malaise ressentis, et à partir de là trouver des solutions qui sont disponibles, mais sont en même temps « out of the box », c’est-à-dire décalées des fausses évidences, liées aux préjugés des soignants, sans véritable écoute de l’autre. Curieusement, cette admiration intense pour le Balint se joint à une méfiance non moins intense pour la psychanalyse, vue comme une nouvelle tentative d’affirmer une emprise, d’assujettir par la honte, la culpabilité. Un autre carcan dogmatique, qui a remplacé l’église et les curés par de nouveaux prêtres ! D’ailleurs, dit-il, on parle de « cure » psychanalytique, c’est tout dire… Les groupes Balint sont souvent animés par des psychanalystes. Cependant, le sien l’était par un pédiatre, et ceci a peut-être aidé à cela. Plus tard, Winckler découvrira aux USA, toujours, les thérapies comportementales et cognitives, des méthodes de psychothérapies plus pragmatiques, qui lui semblent beaucoup plus convaincantes. La médecine des femmes va l’amener à s’intéresser à la contraception, à défendre avec vigueur la liberté des femmes : celle de ne pas concevoir, y compris irrévocablement par une ligature des trompes si elles le veulent. On est vite à un point clef qui reviendra, pour les femmes et au-delà. Ne pas juger, ne pas imposer, expliquer son point de vue, mais respecter celui de l’autre. Quitte à ne pas accepter des concepts « faussement scientifiques » comme le risque d’un DIU (stérilet) pour une femme n’ayant jamais eu d’enfants, pour faciliter une vie, respecter au plus le choix libre de la femme concernée.
L’engagement dans l’IVG sera un combat complémentaire, dans les années 1990, marqué par les mêmes convictions violentes. Une femme demande, on répond, au mieux. Les blocages idéologiques de certains médecins, de certains « grands patrons hospitaliers » de la gynécologie le mettent en fureur. Le geste est simple, un médecin, une sage-femme, une infirmière peuvent l’apprendre et le faire en sécurité. Les blocages sont insupportables et « non éthiques »… La conviction va amener à approfondir, des années plus tard, cette idée de l’éthique « conséquentialistes ». Les actes d’un humain sont « bons », si leurs conséquences sont bénéfiques. Et à détecter, derrière ces arguments faussement scientifiques, l’arrogance de classe, ou la misogynie, ou la volonté de puissance sur l’autre (je suis le docteur, le sachant, je sais ce qui est bien pour vous…), et, pour lui, à le dénoncer et le combattre. Il écrira un livre au titre explicite « Les brutes en blanc », pour dénoncer cette vraie violence, cachée sous des motifs prétendument « scientifiques ».
Les mêmes convictions de la liberté première de l’autre l’amènent à s’engager très vite pour une autre fin de vie, respectant les demandes des patients, sans mettre en avant les convictions propres des soignants, et, en amont de cela à écrire avec un collègue un bouquin sur la douleur et son contrôle, souvent mal appréhendé par des médecins, plus indifférents encore qu’incompétents…
Également à s’engager à respecter, aider les souhaits de changements de sexe, de genre. Sa propre fille, adolescente, s’engage dans un processus de ce type, de sa propre volonté. Lui et sa compagne vont accompagner leur enfant, non sans difficultés intérieures, mais avec cette conviction forte que les choix de sa fille sont les siens, et qu’il ne faut ni s’opposer, ni juger, au plus exprimer sa propre sincérité, ses propres doutes et c’est tout…
Winckler essaiera de s’engager comme formateur d’étudiants en médecine, en France, mais cela sera un demi-succès. Succès parce que les récits d’expérience, les échanges ouverts plaisent aux jeunes étudiants débutants, mais échec parce que « quatre ans plus tard », les mêmes devenus internes et « formatés par le système » ne supportent plus que l’on ne soit pas directif. « Quoi, cet homme de 50 ans, obèse, qui boit, qui baise sans protection, vous respectez ses choix et ses volontés » ? C’est irresponsable ! Le « devoir » du médecin est d’indiquer ce qu’il faut faire ! Winckler trouve difficile ou décourageant d’expliquer ce qu’il peut y avoir d’humiliant ou de culpabilisant inutilement dans des réponses qui ne sont pas celles amenées par les questionnements réels des personnes concernées,
Il pense que les solutions, évidentes, d’un enseignement ouvert à la pluridisciplinarité, aux échanges en équipe, en interaction avec les patients et leurs demandes, que tout ceci avancera, mais à pas de tortue du fait des résistances du système, ce côté « sectaire » qui persiste, ou des conflits d’intérêt bien réels, comme ceux de l’industrie pharmaceutique.

Je serai plus bref concernant Winckler écrivain. C’est pourtant une part essentielle de sa vie, pour partie liée avec les convictions et les expériences du soignant, et pour partie totalement différentes et éclectiques.
Pour l’écrivain en lien avec le soin, on a parlé de la « maladie de Sachs », reflet de son activité de médecin généraliste au Mans, dans les années 1980. Le livre a été édité chez POL, (Paul Otchakovsy Laurens) auquel Winckler voue une grande admiration et une grande tendresse. Prix du livre inter, le livre sera un immense succès, puis un film, également à grand succès, et touchera, par ces récits de vie, des centaines de milliers de lecteurs. Il y a eu avant un livre sur l’activité contraception/IVG, et ensuite plusieurs livres, plus autobiographiques, parlant notamment de son père, qui a donc été généraliste à Pithiviers au retour d’Algérie, et après une autre carrière en Algérie. On a parlé des « brutes en blanc » qui a été reçu de façon contrastée, certains ne supportant pas qu’il « crache dans la soupe » ou semble dénigrer toute une profession en dénonçant certains et leurs pratiques. Il y a aussi « le chœur des femmes », ou « les trois médecines », où la volonté pédagogique de marie avec une forme romanesque inspirée des « trois mousquetaires » de Dumas, ce qui aide les lecteurs à une lecture agréable en même temps….
Mais les curiosités de Winckler concernent aussi le cinéma, les policiers, ou les séries télévisées, et il va écrire de nombreux livres sur ces thèmes.

La personnalité entière de l’auteur se retrouve dans son refus d’un statut particulier de l’écrivain. Il se veut « écrivant » pour souligner le côté artisanal, le travail et les recettes à l’œuvre, défendre les écrits pour gagner sa vie avant tout… Les écrivains à la vie discutable ou odieuse l’insupportent. Céline est un salaud, il ne peut l’accepter « grand écrivain » ou plutôt refuse une certaine indulgence, élitiste encore, pour des actes odieux, en raison de ce fameux « statut »… Il n’a que mépris pour Matzneff, qui se glorifie de sa pédophilie et de sa chasse aux très jeunes filles, et « ne va plus voir » des films de Polanski ou avec Depardieu….
En 2009, Winckler a quitté la France pour s’installer au Canada, dont il a acquis la nationalité. Cela n’a fait que renforcer son admiration pour ce fonctionnement « anglo-saxon » fait d’ouverture, de tolérance à l’autre, de confiance faite a priori, d’un sens de la communauté, qui n’est pas du communautarisme… Son enthousiasme lui fait parler des comportements atroces du passé concernant les peuples autochtones, mais en disant que ce passé est plutôt affronté pour être surmonté, et être un peu flou sur les discriminations raciales, dans le grand pays voisin, les USA….

Cher Martin, qui es-tu ?
Qui suis-je ? Euhlamondieu ! D’abord, mon vrai nom est Marc Zaffran. Je suis un homme cisgenre de 69 ans, d’origine judéo-berbère et méditerranéenne.
Je suis soignant, j’ai été médecin en exercice pendant vingt-cinq ans en France dans la Sarthe, en cabinet médical et dans un centre d’orthogénie [contraception et IVG], où les femmes consultaient pour tous leurs problèmes de santé.
Et puis, je suis un professionnel de l’écrit. J’écris des romans et des essais sous le pseudonyme de Martin Winckler, patronyme emprunté à un personnage de La Vie mode d’emploi, de Georges Perec. J’ai d’abord été rédacteur dans une revue médicale, La Revue Prescrire, il y a quarante ans et j’ai publié mon premier roman il y a trente-cinq ans. J’ai eu pendant longtemps une double activité et les deux se sont imbriquées. Ce qui explique que dans mes livres, je parle beaucoup de soin et des relations entre soignantes et personnes soignées. Je mets souvent ces mots au féminin parce que la majorité des unes et des autres sont des femmes.
J’ai été père de famille, mes six enfants sont tous adultes aujourd’hui. En 2009, j’ai émigré au Québec et, depuis 2019, je suis citoyen canadien. J’ai toujours milité pour la liberté et l’autonomie de la personne. Dès le début de mes études, je défendais le droit à l’IVG et l’assistance médicale à mourir.
Je suis aussi, depuis longtemps, un lecteur assidu de romans populaires, un spectateur de cinéma et de téléséries, sujets sur lesquels j’ai beaucoup écrit. Je m’intéresse de plus en plus à l’histoire en général, et à mon histoire familiale et culturelle, en particulier.
Et si un seul de ces éléments pouvait te définir ?
Je m’efforce de défendre la liberté pour chacune et chacun de s’exprimer librement et d’exister selon ses propres termes. C’est ce que j’ai toujours revendiqué pour moi-même, alors je ne peux pas défendre moins que ça pour les autres ! Étant bien entendu que s’exprimer, ce n’est pas imposer son point de vue ni faire taire quiconque.

Au total, un livre vraiment stimulant, permettant d’aller au cœur de certaines attitudes, et de la façon de ne pas se laisser envahir par un système maltraitant, de rester libre, envers et contre tout, et de connaitre un peu mieux un personnage « hyperactif », un peu « touche à tout », mais profondément généreux et talentueux. Cet ouvrage nous invite également à percevoir certains excès dans le systématisme de la dénonciation… Cela aide à penser !

La vie, c’est risquer est paru aux éditions du Seuil le 26 avril 2024.
224 pages – ISBN-13 : 978-2021499957

Publié le 5 octobre 2024 – Denis Mechali
Couverture du livre de Charles Pépin : La rencontre

Allary Éditions

LA RENCONTRE

Une philosophie

Un ouvrage de Charles Pépin.
Une lecture de Denis Mechali.

C’est un livre de réflexions, d’une lecture agréable. D’autant plus frappant et instructif que la réflexion s’accompagne de récits. Reconnaissons que l’auteur possède d’indéniables talents de conteur.
Les récits et les contes sont souvent bien connus des lecteurs : ils parlent de personnages, de livres, de films, de peintres, tous connus, voire « archiconnus ».  À vrai dire, cette façon de raconter, très vivante, donne le sentiment agréable de s’y retrouver. Certes, on pourrait raconter les choses à la manière de Charles Pépin, mais on ne pourrait sans doute pas, comme lui, en tirer des leçons, leçons où, d’ailleurs, on ne sait plus très bien où se situe la limite entre le « bon sens » et la profondeur. Toute vraie rencontre est en même temps une découverte de soi et une redécouverte du monde. Mais, ajoute Charles Pépin, pourquoi, dès lors, certaines rencontres nous donnent-elles l’impression de renaître ? Comment se rendre disponibles à celles qui vont intensifier nos vies, nous révéler à nous-mêmes ?

Denis Mechali

Les thèmes de « La rencontre » progressent jusqu’à la conclusion

Rencontrer quelqu’un, c’est être bousculé, troublé…

Rencontrer quelqu’un, nous dit l’auteur, c’est être bousculé, troublé. Quelque chose se produit, que nous n’avons pas choisi, qui nous prend par surprise : c’est le choc de la rencontre. Le mot « rencontre » vient de l’ancien français « encontre » qui exprime le fait de heurter quelqu’un sur son chemin.… Deux êtres entrent en contact, se heurtent, et voient leurs trajectoires modifiées (p. 15). La rencontre repose sur la prise de conscience de la différence de l’autre : rien de plus étonnant, de plus dérangeant, de plus difficile à saisir que cette différence. À l’origine, on trouve souvent un choc visuel. Charles Pépin évoque ici Anna Karénine qui aperçoit Vronsky dans une gare : son trouble est immédiat pour cet homme dont elle ne sait rien (une rencontre qui changera sa vie et la conduira au drame…). Il évoque bien d’autres exemples :

  • La rencontre un peu improbable entre le peintre Pierre Soulages et Christian Bobin, qui, sous le charme du peintre et sous le coup de son intense admiration, lui consacre un livre, nommé Pierre
  • La rencontre entre Paul Éluard et Picasso, coup de foudre d’amitié, qui va transformer, en partie du moins, le comportement de Picasso : Pépin y revient dans un autre chapitre.
  • Un long chapitre est consacré au film de Clint Eastwood Sur la route de Madison, cette histoire d’amour brève et foudroyante entre Francesca et Robert… La vie rangée de Francesca en est bousculée, mais pas rejetée par elle, qui gardera en elle le souvenir de cette rencontre qui l’a fait revivre comme femme, retrouver en elle la jeune fille qu’elle croyait disparue… Son choix raisonnable ensuite n’annule pas ce qu’elle a vécu durant ces quelques jours et qu’elle a retrouvé d’elle-même.

Quelle leçon peut-on en tirer ? La rencontre est celle de l’altérité… Mais l’autre est l’autre, et aussi, souvent, un autre en nous.
Pépin entremêle aussi des anecdotes personnelles, comme son prof de philo l’année du bac, qui a transformé un jeune homme brillant, mais qui s’ennuyait un peu, en un passionné, notamment par la philosophie.
Il parle ensuite de la rencontre entre Mick Jagger et Keith Richards, expliquant que leur coup de foudre musical va les amener, ensemble, à créer plus et mieux que ce que faisait chacun, soit : « 1+1 = 3 » et non 2 !
La rencontre amoureuse est souvent occasion de rencontrer l’autre et son point de vue… On le partage ou il vous stimule, comme pour Voltaire et Émilie du Châtelet. Voltaire écrit Candide pour se moquer gentiment de la tendance « optimiste » d’Émilie, grande admiratrice de Leibniz. Certes, il s’en moque, mais l’admirera assez sincèrement pour éditer un livre de ses œuvres à elle, après sa mort.
Long chapitre aussi sur l’amour de Camus et de Maria Casarès, leurs lettres échangées durant 15 ans. Camus est un « don Juan » infidèle, aux multiples maîtresses, mais la rencontre avec Maria le transforme malgré tout….
L’autre qui vous rend meilleur est l’occasion de reparler de Picasso et Éluard. Picasso est très narcissique. C’est un prédateur de femmes. Il est complètement imperméable à la politique, à la « vie du monde ». En 1934, Éluard le transforme littéralement, l’amène à s’intéresser à l’Espagne, à adhérer au parti communiste, et permettra sans doute que Picasso ait l’idée du tableau Guernica, à la force universelle par son génie….
Picasso peindra aussi Nush, la femme d’Éluard, sans la « consommer », exploit d’amitié, dit Pépin.

La rencontre est le fruit de la chance, du hasard. Mais, pas vraiment, en fait.

Pépin parle des transformations liées aux rencontres, qui sont parfois des transformations profondes et silencieuses à la fois : il parle de son bouleversement en ayant lu L’étranger de Camus, et, plus récemment, L’Exil et le royaume d’Emmanuel Carrère. L’agnostique Pépin n’est pas devenu croyant, non, mais il a beaucoup mieux compris la force de la spiritualité, ce que peut être l’idée de Dieu pour un autre, au travers des mots de Carrère : il n’est plus le même depuis…
Lorsque la rencontre entraîne ainsi un changement moral, on comprend progressivement les textes de Lévinas, sur le visage de l’autre qui nous commande et nous oblige, la force extrême de la faiblesse pour nous changer et nous faire agir… Si je commence à parler avec ce clochard, en bas de chez moi, il n’est plus le même, et nous non plus, il nous transforme et nous oblige, au moins un peu.
Il parle aussi du film de Polansky Le Pianiste de Varsovie et livre de souvenir de ce juif sauvé en 1944 par un officier allemand qui, après l’avoir entendu jouer Chopin, l’empêche de mourir de faim et de soif. Le pianiste voudra le retrouver, après la guerre. Ce sera un long échec, mais un jour, il saura que cet officier, Wilm Hossenfeld, est mort prisonnier des russes, en Sibérie, en 1952. Il fera en sorte qu’il soit honoré du titre de « juste parmi les nations ».
Pépin parle ensuite de Boris Cyrulnik et des tuteurs de résilience : Cyrulnik était un petit garçon mort de l’intérieur après ce qu’il avait vécu ses premières années de vie. Recueilli par une tante à huit ans, il est sauvé par un amant de cette tante, Émile, scientifique et rugbyman. Le naturel de cet homme remet Boris dans la vie, dans le rugby et dans la science aussi, pas exactement comme Émile… Mais, il lui a très certainement « sauvé la vie », au sens propre, en arrêtant la dérive psychique de Boris….

Les rencontres sont souvent le fait du hasard, de la chance… Mais, pas vraiment en fait. Pour rencontrer sa chance, il faut sortir de chez soi, au sens propre ou symbolique. Pépin est à son meilleur quand il explique des choses en apparence contradictoires et en réalité seulement subtiles. Comme le mélange de volontarisme et de place laissée à l’inattendu de la rencontre, de ce qu’est ou propose l’autre.
On retrouve son goût pour les comparaisons inattendues via un chapitre chaleureux sur les applications de rencontre et la façon possible de les utiliser pour une vraie rencontre, autour de ces idées : savoir ce qu’on veut et se laisser surprendre par l’autre, qui peut transformer votre idée de départ…

Faire confiance, se raconter, livrer ses faiblesses

Maitrise et non maitrise… Attention aiguë et attention flottante… Ouvrir un espace. Donner du temps à la rencontre et à son pouvoir transformateur.
Un très beau chapitre ensuite, autour de l’idée de « faire tomber notre masque social » pour livrer notre vérité, et, le plus souvent, nos failles et nos faiblesses, avec un récit étonnant de la rencontre Benoit 16 et François, pas encore pape.
Un pape plus très sûr de croire encore en Dieu, et un futur pape se reprochant sa lâcheté face à la junte Argentine, et apprenant la mort d’un amour de jeunesse, abandonnée pour la prêtrise, tuée par la junte, justement.
Mais, juste après, Pépin nuance encore le propos en disant que se raconter, livrer ses faiblesses ne se fait pas n’importe quand… L’autre doit être disponible. Le récit ne doit pas être manipulateur, et surtout pas avec l’idée de reprendre l’ascendant en jouant un rôle de faible et de victime.
La rencontre suppose que l’on soit prêt à faire confiance à l’autre, qui, de son côté, doit aussi pouvoir vous faire confiance.
Ensuite, Pépin propose une sorte d’étayage théorique à ce qui se traverse dans la rencontre. Il parle de l’anthropologie de la rencontre. De Darwin, d’Elisabeth de Fontenay, pour arriver à l’homme comme « un animal inachevé à la naissance »… Ce paradoxe permet de comprendre pourquoi le petit de l’homme finit de se construire, déjà né, par les rencontres, apports ou frustrations, et alors, il va plus loin que les animaux. Pas de différence de nature, finalement, mais une différence de degrés…

Notre analyse

Une lecture existentialiste, en résumant une thèse de Sartre disant que l’existence précède l’essence, c’est-à-dire que ce sont nos rencontres, puis nos décisions, nos actes qui nous créent et nous font libres, finalement…
Une lecture religieuse aussi, avec Martin Buber et la « substance spirituelle » qui est en nous, et nous fait créer ou rencontrer Dieu, rencontre religieuse ou rencontre athée, finalement l’essentiel est à cette « substance ».
Une lecture psychanalytique, avec Freud et Lacan, rencontrer son désir, sublimer sa libido, les contraintes et la liberté malgré tout.
Déjà Descartes avait compris des choses concernant la répétition inconsciente, en parlant d’un premier amour pour une fille qui louchait, et ensuite, inconsciemment, son désir pour d’autres femmes, qui louchaient, elles aussi.
Pépin aborde aussi le fait que nous sommes marqués à vie par la petite enfance, mais également, parfois, inconsciemment, par la petite enfance de nos parents, voire la vie de générations encore précédentes… Poids parfois d’une généalogie familiale et du désir mimétique (il ne cite pas René Girard, mais parle de ces reproductions dans notre vie que nous rattachons parfois, seuls ou avec l’aide d’un psychanalyste, à des causes généalogiques et au désir mimétique).
Une lecture dialectique aussi : l’autre est « vraiment autre »… La rencontre peut être « incorporation », « possession » ou au contraire acceptation de l’altérité, du mystère de l’altérité aussi, et alors enrichissement qui peut durer une vie entière, par cette relation acceptant l’altérité de l’autre…
Il finit : Seuls, nous ne sommes rien. Je te rencontre, tout commence…

La rencontre, une philosophie de Charles Pépin a été publié le 14 janvier 2021 chez Allary Éditions
272 pages
ISBN-13 : 978-237073348

Publié le 12 juin 2024 – Denis Mechali

COMMUNICATION

Claire Georges-Tarragano
— le 4 avril 2024 —

Cette communication est la fin du discours prononcé par Claire Georges-Tarragano lors de la cérémonie du 4 avril 2024, où elle a reçu les insignes de chevalier de la Légion d’honneur par le général Lecointre, Grand Chancelier de la Légion d’honneur, au Palais de la Légion d’honneur.

Claire Georges reçoit la Légion d'honneur

La PASS de l’hôpital Saint-Louis est une véritable loupe grossissante des problématiques qui traversent l’ensemble du système de santé.
C’est une sentinelle de la santé publique, en première ligne des problématiques émergentes, y compris géopolitiques et environnementales à l’échelon mondial. C’est un modèle pour anticiper de futurs phénomènes migratoires, en particulier liés aux changements climatiques.
À l’avenir, la PASS pourrait devenir un laboratoire vivant et un observatoire de la santé globale, de l’innovation frugale, des phénomènes migratoires et du lien avec la santé, de l’importance de l’humain dans le soin et dans les organisations de soin, de la médecine d’avenir.

La vision d’une médecine à l’ancienne que l’on a parfois de nous aurait pu être un frein, mais cela a été surtout un moteur pour trouver comment porter un autre regard pour dépasser les préjugés. La PASS est une organisation innovante qui répond à de nombreux enjeux très actuels et futurs du système de santé, comme faire face aux situations imprévues et complexes, favoriser l’attractivité des métiers hospitaliers, et la juste utilisation de ressources limitées. Faire mieux plutôt que vouloir toujours vainement faire plus.

Cet autre regard, c’est une autre vision de la « performance » du soin, mettre l’humain au cœur du soin. Ce n’est pas remettre en question la technique, bien au contraire. C’est justement l’utiliser pour pouvoir développer toutes les dimensions humaines, celles qui constituent la base de l’approche globale.
Ainsi, notre expérience nous montre qu’il est possible de concilier l’efficacité, l’équité et la durabilité. Qu’il est possible aussi de surmonter le problème des moyens limités par l’utilisation de ressources sous-exploitées, toutes les capacités humaines, en permettant aux professionnels de donner la pleine mesure de leurs capacités, comme la réflexion, la sagesse pratique, la capacité d’adaptation, l’intelligence émotionnelle ou l’intelligence relationnelle.

J’ai énormément appris de cette approche du soin collaborative, participative et inclusive du soin auprès des publics précaires.
Au centre de cela, l’humain est essentiel au cœur du soin et des organisations de soin.
Encore une fois, même si c’est impossible de résumer tout cela en quelques minutes…je vous propose de partager trois mots qui nous paraissent essentiels pour Soigner l’humain et Soigner humain les 3C : la confiance, la considération et la compréhension.

Pour que cela ne reste pas seulement théorique, je vous propose de l’illustrer par des quelques situations marquantes. 
Je me souviens de cette situation lors de laquelle un patient très agressif est arrivé à la PASS. Il souffrait beaucoup. J’ai vu comme il s’est apaisé et comme il a été soulagé rien que par l’écoute bienveillante des infirmières. Quotidiennement, de telles « performances » se reproduisent auprès de nos patients qui vécurent souvent et vivent encore des situations très difficiles.
La PASS, c’est pour eux comme un refuge. Un repère, un phare dans la nuit, un espace sécurisant et rassurant. L’équipe de la PASS est pour eux comme un traitement.

Le travail en équipe est aussi bénéfique pour les professionnels et nous aide face aux situations parfois particulièrement difficiles. 

 À l’heure de la perte d’attractivité des métiers hospitaliers, il y a quelque chose de porteur d’espoir dans les témoignages des étudiants en médecine et des internes en stage à la PASS.
Voilà en substance ce qu’ils nous disent : la bienveillance qu’ils trouvent à la PASS leur donne confiance en leurs capacités et leur donne envie de donner le meilleur d’eux-mêmes.
Je suis toujours très touchée d’entendre leurs témoignages quand ils nous disent, par exemple, avoir grandi humainement, avoir trouvé ce qu’ils cherchaient en faisant médecine, ou bien encore avoir trouvé une oasis de bienveillance.

Le dernier témoignage que j’ai envie de partager, c’est celui de la crise Covid, en particulier la deuxième vague. À la PASS, nous l’avons vécu difficilement. Alors même que notre pratique est fondée sur les principes qui ont fonctionné pendant la crise, la PASS a failli devoir fermer et c’est le travail de près de 15 ans qui s’est retrouvé menacé.
À ce moment-là où je me suis retrouvée en situation de fragilité, il y a eu les plus beaux élans de solidarité. Nous nous sommes serrés les coudes comme jamais.
Nous avons réussi à perdurer et à nous renforcer.

La PASS, c’est aussi tout cela pour moi professionnellement et personnellement, un repère, un endroit rassurant où l’on sait que l’on est là les uns pour les autres, où l’on s’entraide au quotidien.
J’ai eu la chance de pouvoir mettre dans cet espace ce dont j’avais besoin. Je pense que c’est ce dont nous avons tous besoin. De bienveillance, de considération, de reconnaissance, de compréhension, de se sentir en sécurité, de s’exprimer librement en toute transparence, de s’appuyer sur des liens de confiance.

J’ai énormément appris grâce aux autres, grâce à vous. Que la vie repose sur l’interdépendance, qu’on a besoin les uns des autres et qu’on s’enrichit mutuellement.

Qu’un regard plus compréhensif sur l’autre relie plutôt que diviser.

 L’autre comme soi, l’autre comme soin, c’est le slogan de l’association L’humain au cœur du soin dont plusieurs d’entre vous êtes membres.

L’autre comme soi, l’autre comme soin, c’est percevoir notre propre vulnérabilité au travers de la vulnérabilité de l’autre. La vulnérabilité est l’essence même de notre humanité partagée. Elle est aussi une force. 

Elle nous invite à porter sur l’autre le regard que l’on voudrait qu’on porte sur nous-même. Cela pourrait paraître pas grand-chose, mais c’est pourtant essentiel. C’est un véritable soin.  L’attention qu’on porte à l’autre, c’est le premier temps du soin. 

Une écoute attentive, une parole réconfortante, un regard considérant, un geste soutenant, c’est du soin, certes inquantifiable, mais véritablement inestimable.

Mettre l’humain au cœur du soin, c’est percevoir que l’humain est profondément soignant, que le lien humain est thérapeutique en soi.
Une juste présence, une main tendue, c’est du soin. C’est aussi ouvrir un champ infini de possibles latéraux. C’est montrer qu’un autre regard, un autre récit est possible.

Et c’est ce récit ce que je vous propose de continuer à écrire ensemble…

Claire Georges-Tarragano,
présidente de l’association « L’humain au cœur du soin »

Publié le 5 juin 2024

Couverture de l'ouvrage : Tuer les gens, tuer la terre de Bruno Dellaporta et Faroudja Hocini

Éditions COMPAGNONS D’HUMANITÉ

Tuer les gens, tuer la terre

passion euthanasique et crise écologique

Un ouvrage de Bruno Dallaporta et Faroudja Hocini, une recension de Francis Jubert.

Un titre qui interpelle

Le titre de l’ouvrage interpelle par la violence des mots ; le sous-titre « passion euthanasique et crise écologique » interroge plus qu’il ne dérange. Il prolonge la question soulevée par Isabelle Marin et Sara Piazza dans leur propre livre à propos de l’euthanasie : un progrès social à mettre au compte de nos sociétés libérales ou bien le signe profond d’une dérégulation symbolique ? Contrairement à ce qu’annonce le bandeau du livre, « L’euthanasie et son angle mort », c’est davantage à l’exploration des territoires inconnus qu’habitent les personnes arrivées à l’âge de la fragilité ou rendues vulnérables par les circonstances de la vie (maladie, précarité, grand âge…) que nous entraînent Bruno Dallaporta et Faroudja Hocini, qu’à une réflexion sur le maintien ou la suppression de l’interdit de tuer. Sur ces territoires qu’ils nous aident à défricher – justement appelés « écosystèmes vulnérables » – prévalent selon eux de nouvelles valeurs qui sont en train d’émerger, « les valeurs du soin ». Elles dessinent les contours d’une société qu’il reste à inventer, où les formes de vie, qu’elles soient vulnérables ou âgées, deviendraient des valeurs de vie. En son sein, les soignants s’attacheraient à « soigner humain » et à rendre le monde plus habitable, celui des hommes et de leur environnement.

Structure du texte

Nos deux médecins-philosophes ont divisé classiquement leur livre, en trois parties.

Dans une première partie, qui se veut didactique, le Dr Dallaporta s’attache à montrer – comme l’avait fait en son temps lors d’une audition mémorable Suzanne Rameix –, qu’il existe cinq situations qui unissent l’acte médical et la mort : l’abstention, l’analgésie, les limitations et arrêts de traitement, le suicide assisté et l’euthanasie. Il fait observer que les trois premières situations conduisant à la mort sont nettement distinctes quant à l’intention poursuivie des deux dernières et que dans les pays qui considèrent qu’il n’existe pas de limite véritable entre ces différentes situations, l’interdit fondamental de donner la mort tombe.

Comme beaucoup de ses confrères, ce médecin néphrologue estime que la France devrait maintenir cet interdit dans la mesure où elle dispose grâce à la loi Claeys Leonetti (droit à la sédation) de tout l’arsenal thérapeutique permettant aux soignants de faire face pratiquement à toutes ces situations. Encore faut-il qu’ils aient acquis lors de leurs études les compétences nécessaires en sédation et analgésie : « Ce n’est pas tant une nouvelle loi sur la fin de vie qu’il est urgent d’écrire, mais une loi imposant des formations aux médecins sur la fin de vie. »

Ces remarques liminaires faites, Bruno Dallaporta fait un rapprochement saisissant entre la situation catastrophique des finances de la France, sa dette abyssale, le vieillissement de sa population et la « poussée euthanasique » : « la tentation pourrait devenir forte, dit-il, de vouloir éliminer par les voies euthanasiques le grand âge onéreux, de faire comprendre à cette population qu’elle est une charge pour une société qui pense en termes de coût et de rendement. » Il estime que si la société se montrait plus hospitalière vis-à-vis des personnes âgées et des personnes en position de dépendance avancée, particulièrement sensibles aux « implicites » induits par certains discours les concernant, moins d’1 % d’entre elles feraient des demandes de mort renouvelées.

Dans une seconde partie, nous assistons à un dialogue nourri entre Faroudja Hocini et Bruno Dallaporta qui donne à la première l’occasion de montrer que sa discipline, la psychiatrie, qui se situe à mi-chemin entre le modèle médical et les sciences humaines, va permettre à l’autre dans sa singularité de rester humain, d’ « exister autrement que comme chose douloureuse » et peut l’aider à déployer une « géographie intérieure » dans laquelle il était incapable de se projeter auparavant : « Contre les certitudes, nous maintenons l’inquiétude, dit-elle, car c’est celle de la vie psychique et de la vie tout court ».

Dans la troisième et dernière partie de ce livre, nos auteurs se livrent à une sorte de diagnostic civilisationnel : nos sociétés sont-elles prêtes pour un nouvel humanisme. Ils se demandent, comme avant eux Isabelle Marin et Sara Piazza, si l’euthanasie est vraiment un progrès, mais ne serait pas plutôt « la dernière avancée vers un ultralibéralisme prônant un individu autonome, isolé et consommateur jusqu’à la toute fin ».
Contre ce qu’ils appellent la « rationalité néolibérale qui déferle sur les hôpitaux », ils veulent faire entendre une troisième voix, celle des soignants et du prendre soin, qui correspond à « la responsabilité à l’égard de la vulnérabilité, à l’hospitalité soignante, à l’habitabilité commune, à la vérité de la rencontre, aux reconnaissances réciproques, hors de tout calcul marchant », notamment vis-à-vis des plus âgés au regard desquels nous avons contracté une « dette anthropologique ».

Notre point de vue

Un livre surprenant autant que déconcertant qui donne une nouvelle coloration à l’écologie humaine. Un bel exemple de pensée complexe qui conduit son lecteur à élargir son champ de conscience et à se positionner dans un monde où « tout est monté à l’envers ».

Qui sont les auteurs ?

Faroudja Hocini est psychiatre-psychanalyste à l’hôpital Sainte-Anne (GHU Paris psychiatrie & neurosciences), chercheur associé à la Chaire de Philosophie à l’Hôpital, doctorant en philosophie contemporaine à l’université Paris-Sorbonne, enseignante – chercheur associé en psychopathologie au Centre de Recherche Psychanalyse, Médecine et Société (CRPMS) à l’Université Paris Cité, membre du conseil scientifique de la Fondation Zoein.
Bruno Dallaporta est docteur en sciences et éthique médicale, médecin néphrologue à la Fondation Santé des étudiants de France, créateur du mouvement « la riposte poétique », auteur du livre Prendre soin du prochain, prendre soin du lointain (Bayard, 2021) et d’un prochain livre à paraître en 2024 également : Confidences d’un médecin sur l’acharnement thérapeutique, co-écrit avec Faroudja Hocini.

Qu'en pense la critique ?

L’Encéphale on line (1er mars 2024) écrit : « Loin des oppositions habituelles pour/contre, progressistes/conservateurs, qui orientent les débats sur la dépénalisation de l’euthanasie et du suicide assisté, Bruno Dallaporta et Faroudja Hocini proposent ici une analyse fine des présupposés animant les camps qui se font face. » Voir ici : Le coin des libraires.

La version en ligne de la revue La Croix titre, dans la rubrique Actualités / À vif : Euthanasie pour des troubles psychiatriques : « Quand les portes seront ouvertes, il sera trop tard »…

Tuer les gens, tuer la terre a été publié le 9 avril 2024 par les éditions des Compagnons d’humanité,
232 pages – ISBN-13 : 978-2493296191

Documents associés

Voir le podcast de Faroudja Hocini et Bruno Dallaporta : « Alors, on s’pose »

Publié le 4 juin 2024 – Francis Jubert

Couverture de l'ouvrage : Euthanasie : un progrès social ? d'Isabelle Marin et Sara Piazza

Euthanasie : un progrès social ?

Un livre qui interpelle…

Un ouvrage d’Isabelle Marin et Sara Piazza
Une préface de Marie-George Buffet
Une recension de Francis Jubert

Alors qu’un projet de loi sur la fin de vie est actuellement examiné par le Conseil d’État avant d’être présenté en Conseil des ministres puis discuté par la représentation nationale, Isabelle Marin, ancien médecin de soins palliatifs, et Sara Piazza, psychologue clinicienne, dans un court essai, mais particulièrement incisif, interpellent les politiques de tous bords et à travers eux la société tout entière sur le sens du projet de société que nous voulons collectivement porter pour les plus vulnérables. Aussi provocateur sur le fond que Michel Houellebecq qui s’oppose dans plusieurs de ses écrits à l’euthanasie dont la légalisation serait à ses yeux « un signe d’inhumanité », ce texte stimulant pose des questions fondamentales à toutes celles et ceux qui ont, chevillé au cœur, « le choix de l’humain », écrit dans la préface de cet ouvrage Marie-George Buffet, députée honoraire de la 4e circonscription de Seine-Saint-Denis et ancienne ministre de la Jeunesse et des Sports.

Francis Jubert

Structure du texte

Ce texte, court mais dense, est structuré en quatre grandes parties.

Dans la première partie qui s’ouvre par cette question : « L’euthanasie, progrès social, technique, moral ? », Isabelle Marin et Sara Piazza, qui ont toutes deux côtoyé la grande précarité, expliquent pourquoi elles sont « choquées » de voir l’aide active à mourir prônée par la gauche. Ce serait une trahison de ses idéaux.  « Il nous a toujours semblé contre-nature que la gauche défende ainsi un changement sociétal qui serait défavorable aux plus fragiles, aux plus handicapés et même aux plus pauvres ».

Dans une seconde partie consacrée aux peurs de l’individu contemporain, les auteures interrogent, avec l’ambition de les déconstruire à partir de leur expérience clinique, les représentations associées aux deux craintes majeures qui l’habite : celle de souffrir et celle de perdre sa dignité qui sont à l’origine de la demande émergeant de la légalisation de l’euthanasie ou du suicide assisté.

La troisième partie de cet essai est divisée en quatre sous-chapitres : pouvoir médical, injonctions sociales et autonomie ; l’euthanasie, une certaine idée du soin ; l’euthanasie, un enjeu de domination économique, la liberté en question ; l’euthanasie et la question du genre. La question de la mort y est discutée sous différents angles à partir du concept de biopouvoir qui renvoie aux mécanismes de contrôle des vies, exercés par la société. « Le problème se pose lorsque c’est le social qui, au lieu d’aider les individus à se projeter et à accepter la vulnérabilité liée à la condition humaine, soutient l’idée que ces vies manqueraient suffisamment de dignité pour être supprimées ».

La quatrième et dernière partie reprend à nouveaux frais la question de départ et s’attache à montrer la responsabilité politique de ceux qui s’apprêtent à voter pour la légalisation de l’euthanasie en faisant fi de la logique du Care, qu’ils avaient su faire prévaloir et de l’idéal humaniste et social qui les habite : « prôner une société illustrée par Soleil vert où nous accompagnerons la mort de nos concitoyens au lieu d’accompagner leur vie ne nous semble pas compatible avec les valeurs de gauche que nous défendons » concluent Isabelle Marin et Sara Piazza.

Notre point de vue

Un ouvrage particulièrement stimulant qui pose une question essentielle, celle de savoir si l’euthanasie s’inscrit dans un projet de progrès humain ou de régression sociale, d’assujettissement à des injonctions sociales et économiques, rapportant la dignité des personnes à leurs performances et à leur utilité pour la société.

Qui sont les auteures ?

Isabelle Marin est docteur en médecine, pneumologue de formation, pionnière des soins palliatifs en France, ancienne responsable de l’EMSP de Delafontaine 93, coordinatrice du LAM Olympiades, ancienne secrétaire  général de la SFAP, référente sur la précarité dans le milieu des soins palliatifs

Sara Piazza est psychologue clinicienne et psychanalyste, elle travaille en réanimation et en équipe mobile de soins palliatifs. Elle est présidente du comité local d’éthique du CH de St-Denis.

Qu’en pense la critique ?

Il y a la gauche qui soutient le droit de choisir sa mort au nom de la liberté individuelle. Et celle qui se soucie de la solidarité due aux plus fragiles. « L’euthanasie, un progrès social ? » c’est le sujet de réflexion d’Isabelle Marin et Sara Piazza (tweet d’Antoine d’Abbundo, Chef de grande rubrique Bioéthique au service France de La Croix-Bayard).

Page après page, argument après argument, la démonstration est claire, la conclusion sans appel : « L’euthanasie n’est ni un progrès social ni l’accomplissement de la marche de l’Histoire, elle est le développement ultime d’une culture capitaliste où l’inutile, le dépendant est prié de quitter la scène, où le soin est réduit à la gestion technique des corps ».

Or, « toute politique est affaire de choix », interpellent Isabelle Marin et Sara Piazza dans cet essai nécessaire. « Quel type de société voulons-nous promouvoir : une société libérale, inégalitaire ou une société solidaire ? »

Alors qu’Emmanuel Macron semble vouloir inscrire le projet de loi sur la fin de vie au crédit de ses actions marquées à gauche, assistera-t-on à un sursaut ? « Les conclusions semblent déjà acquises : quand la France va-t-elle suivre le sens de l’Histoire et autoriser suicide assisté et euthanasie ? », déplorent les deux auteures. On craint de partager leur pessimisme.

Euthanasie : un progrès social ? est paru aux éditions FEED BACK le 19 septembre 2023.
78 pages – ISBN-13 : 9782492359163.

D'autres sources

Le site www.genethique.org, qui est une réfé­rence en matière d’actualité bioéthique, consacre plusieurs articles à la question de l’euthanasie.

Vidéo associée

Voir aussi ce témoignage accablant d’Isabelle Marin : Les SDF se cachent-ils pour mourir ? (25 septembre 2023).

Publié le 20 mai 2024 – Francis Jubert – gdc

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