
Cette section est conçue pour enrichir et approfondir les sujets abordés dans nos articles principaux. Elle propose des compléments d’information précieux ainsi que des réflexions qui vous permettront de mieux comprendre et d’explorer les thèmes qui nous passionnent et que nous partageons lors de nos ateliers de lecture.

Soigner en chrétien
L’éthique de la santé
Un ouvrage d'Olivier Garraud
Une recension de Francis Jubert
Éditions de l’Emmanuel, 2025, 286 pages
15 octobre 2025.
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Dans un monde où la médecine court toujours plus vite, entre prouesses techniques et crises sanitaires, l’éthique du soin risque de se réduire à une check-list administrative. Comment garder l’humain au cœur du soin quand les algorithmes, les protocoles et les contraintes budgétaires occupent tout l’espace ?
C’est à cette urgence que répond le Dr Olivier Garraud avec Soigner en chrétien – l’éthique de la santé, un livre à la fois concret, profond et lumineux, qui s’impose d’emblée comme un compagnon précieux pour tous ceux qui soignent… ou sont soignés.
Francis Jubert
- Temps de lecture estimé à 7 minutes
Médecin des hôpitaux honoraire, professeur émérite, ancien responsable de l’enseignement de l’éthique à Lyon, spécialiste d’hématologie et de soins palliatifs, Olivier Garraud parle en praticien, pas en idéologue. Son expérience court des laboratoires de l’Institut Pasteur aux lits de réanimation, des comités d’éthique aux chevets des patients les plus vulnérables. Cette parole trempée dans le réel donne au livre une densité rare.
L’AUTONOMIE DU PATIENT, UNE NOTION À RÉINTERROGER
Le chapitre II de la septième section du livre s’intitule « Commencer par considérer l’autonomie des personnes ». C’est à lui seul un petit bijou de justesse et de nuance. Olivier Garraud y démonte avec une grande clarté l’un des malentendus les plus fréquents de la médecine contemporaine : croire que respecter l’autonomie du patient consiste à lui laisser « choisir » entre toutes les options possibles, même les plus improbables ou les plus délétères.
Pour lui, exercer réellement son autonomie décisionnelle suppose d’abord de recevoir un éclairage adéquat. Il écrit ceci :
Le préalable au respect de l’autonomie est d’offrir au patient une information de qualité – complète, loyale, actualisée et exprimée en termes intelligibles – puis de recueillir un consentement éclairé en amont et à chaque étape ou soin additionnel.
Cette exigence d’information loyale doit accompagner le patient tout au long de la maladie, en particulier lorsqu’elle est chronique ou évolutive, jusqu’à la possible limitation ou l’arrêt des traitements (jamais des soins), si tel est son choix éclairé.
POUR ALLER PLUS LOIN DANS LA RÉFLEXION…
Olivier Garraud pousse la réflexion plus loin encore : l’autonomie, loin d’être une idole érigée en absolu, doit demeurer ordonnée au service de la dignité. L’objectif n’est pas de conférer au patient un pouvoir sans limites, mais de préserver sa dignité de personne. « On peut consentir à une chimiothérapie, mais pas à une chirurgie délabrante ; à une transfusion, mais pas à une nutrition artificielle. » Et, précise-t-il avec fermeté, le praticien demeure le décideur final de la proposition thérapeutique, après avoir écouté la personne malade.
L’auteur compare utilement les modèles : dans le système libéral anglo-saxon, l’autonomie est souvent interprétée de manière strictement individualiste (« the patient is the boss ») ; dans le système français, plus protecteur, elle est encadrée par la loi et par une responsabilité collective. Dès lors, comment garantir la « qualité » de l’autonomie ? Le soignant, répond Olivier Garraud, doit amener le patient à consentir – et non à décider ex nihilo – à l’option thérapeutique la plus adaptée à sa situation et à son temps de vie.
Tout se joue donc dans la rencontre de deux libertés : celle du soignant, qui propose les options médicalement pertinentes, et celle du patient, qui y consent ou choisit parmi un nombre limité de propositions raisonnables.
« Rechercher l’alliance thérapeutique par les moyens de la vérité scientifique » : une définition exigeante, loin à la fois du paternalisme d’hier et du consumérisme médical d’aujourd’hui.
Une éthique ancrée dans l'expérience
Les chapitres suivants (début de vie, fin de vie, recherche, équité sanitaire, rôle de la conscience du soignant) sont tout aussi remarquables. Chaque fois, des situations réelles, précises, parfois bouleversantes, servent de point d’appui à une réflexion éthique qui, comme le rappelle l’auteur, « est avant tout une réflexion issue d’expériences partagées ». On y apprend à poser la question décisive : « Jusqu’où soigner ? », sans jamais renoncer ni au patient ni à la vérité.
À cet égard, le livre d’Olivier Garraud fait écho de manière saisissante à une récente recension publiée sur les sites de l’IPC et de L’Humain au cœur du soin, consacrée à Pour une médecine humaine du Pr Gérard Reach. Les deux auteurs convergent vers une même conviction : la médecine ne sera pleinement humaine que si la relation demeure première, si la technique reste au service de la personne – et non l’inverse. Ensemble, ils forment un diptyque puissant pour tous ceux qui refusent la déshumanisation tranquille de la médecine contemporaine.

Les défis éthiques à venir…
Mais Olivier Garraud va encore plus loin. Dans le dernier chapitre, « Le défi de demain pour une éthique du soin », il ouvre des perspectives vertigineuses :
- le défi d’aujourd’hui, déjà bien identifié, celui de l’aide active à mourir ;
- le défi de demain, autour de la « fécondité artificielle » : GPA, culture et modification d’embryons, modifications de genre ;
- le défi d’après-demain, celui du transhumanisme : modification génétique, sélection des caractéristiques, et donc un eugénisme revisité sous les habits neufs du surhumanisme.
Une mise en perspective d’une grande lucidité, qui invite à anticiper plutôt qu’à subir.
Un livre nécessaire, bien au-delà des clivages
Accessible sans être simpliste, chaleureux sans jamais verser dans la mièvrerie, Soigner en chrétien dépasse largement le cercle des lecteurs croyants. C’est un livre pour tous ceux qui refusent de voir le soin se réduire à une succession de gestes techniques et qui continuent de croire que soigner demeure un acte profondément humain. On en sort grandi, recentré, avec la résolution ferme de mieux accompagner ceux qui nous sont confiés.
Voilà pourquoi cet ouvrage mérite d’être mis d’urgence entre toutes les mains qui soignent – et qui souhaitent continuer à le faire avec cœur. Car, comme Olivier Garraud le souligne avec force dans son chapitre sur l’éthique du soin, la meilleure manière de préserver le cœur des soignants épuisés consiste précisément à leur redonner des outils concrets – à commencer par ces « agendas Care » protégés – afin qu’ils n’aient plus jamais à choisir entre guérir un corps et accueillir une personne.
Cette approche, encore émergente en France, s’inscrit dans un mouvement plus large visant à réconcilier soin technique et soin relationnel.
Le « cure » et le « care »
Voici ce que nous rappelle Olivier Garraud :
Le mot « soin » est intéressant, car il recouvre en français deux dimensions que l’anglais distingue : le cure, orienté vers la guérison, et le care, qui relève du prendre soin et de l’accompagnement. »
Les premières expériences et études montrent déjà que cette vision n’est pas un luxe, mais une condition sine qua non pour qu’un soin demeure humain – et, en définitive, plus efficace.
Dans Soigner en chrétien : L’éthique de la santé, le Dr Olivier Garraud propose une réflexion incarnée et exigeante sur le soin, l’autonomie du patient et la dignité humaine. À partir de situations cliniques réelles, il redonne à l’éthique médicale sa juste place : celle d’une pensée issue de l’expérience, au service de la relation soignante.
ARTICLE ASSOCIÉ
Pour une médecine humaine de Gérard Reach, une recension enrichie à partir de la conférence « Médecine et philosophie » donnée à l’IPC le 9 novembre 2025 : un fil rouge de Francis Jubert.
Sur le plan éthique, écrit Francis Jubert, la démonstration frappe juste : une médecine qui fait abstraction de la singularité de la personne, de ses valeurs et de sa liberté – fût-elle fragilisée – se condamne à n’être qu’une technique sans âme, parfois même une violence déguisée.
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