
DIALOGUE FICTIF


Le soin et la plume
Deux voies pour dire l'indicible
Dialogue fictif entre Muriel Derome et Bernhard Schlink
Écoutez l’accroche de cet article…
Il est des expériences humaines qui résistent presque entièrement à la parole. La maladie grave, l’irruption brutale de la finitude, l’approche de la mort appartiennent à ce moment de l’existence où les mots semblent toujours en retard sur ce qu’ils prétendent dire. Et pourtant, c’est précisément là que la parole devient nécessaire : non pour expliquer, mais pour accompagner ; non pour dissiper l’angoisse, mais pour lui donner une forme habitable.
Deux voix, issues d’horizons différents, s’y emploient avec une justesse remarquable : celle de Muriel Derome, psychologue du soin, confrontée quotidiennement à la fragilité extrême des patients et de leurs proches, et celle de Bernhard Schlink, qui, dans Ce qui reste, explore par la fiction les territoires intérieurs de la fin de vie.
L’une parle depuis la chambre d’hôpital, l’autre depuis l’espace du récit. Mais, entre ces deux démarches, une résonance profonde se fait entendre : une même exigence de vérité, une même attention à l’autre, une même intuition que le silence – loin de protéger – enferme.
Francis Jubert
- Temps de lecture estimé à 8 minutes
Dire ou se taire
Dans le témoignage qu’elle livre sur la scène du théâtre Montansier, lors d’une rencontre organisée par l’antenne de Voisins & Soins de Versailles/Le Chesnay – Rocquencourt, dédiée aux soins palliatifs à domicile, Muriel Derome exprime d’emblée une inquiétude : celle de faire mal en parlant. La crainte est légitime. Elle touche à ce paradoxe si fréquent dans les situations de grande vulnérabilité : redouter que la parole ajoute à la souffrance. Mais tout son propos vise à montrer l’inverse. Le silence est souvent plus destructeur que la parole.
Le silence, rappelle-t-elle, a un coût. Un coût immense. Elle parle même d’un véritable « complot du silence » : chacun sait, mais personne ne dit. Le malade protège ses proches, les proches protègent le malade, et dans cette protection réciproque se creuse une solitude toujours plus grande. Elle le clame devant son auditoire avec force : « Le silence a un coût, un coût immense. » Et ce coût n’est pas seulement psychologique : il est relationnel, existentiel, presque éthique.
Ce constat trouve un écho saisissant dans le roman de Bernhard Schlink. Dès l’annonce de sa maladie, Martin est saisi par un vertige qui dit déjà l’irréversibilité de la situation :
« Ce qu’il n’aurait pas appris n’aurait pas existé. »
Comme si savoir revenait à faire advenir la catastrophe. Comme si la vérité ouvrait une brèche impossible à refermer. Bernhard Schlink donne à entendre cette sidération première, ce moment où la vie bascule sous le poids d’une phrase médicale.
Martin hésite alors à parler à sa femme, à son fils. Non par lâcheté, mais par amour. « Dans quelques heures à peine, il se retrouverait face à sa femme et à son fils. Comment s’y prendre ? » Et pourtant, cette retenue soulève une question décisive : peut-on aimer sans dire ? Les deux auteurs, chacun à leur manière, répondent non. Parce que ne pas dire, c’est aussi priver l’autre de la possibilité d’entrer dans la vérité du lien.
La vérité comme acte de soin
L’un des moments les plus saisissants du témoignage de Muriel Derome concerne une petite fille de six ans plongée dans le coma après un accident qui a coûté la vie à son père et à son frère. Tout l’entourage répète qu’il ne faut surtout pas le lui dire. Et pourtant, la mère finit par choisir la vérité :
« Tu sais, je n’ai parlé de rien tous ces jours-ci, mais il faut que tu saches que quelque chose de terrible s’est passé, ton papa et Hugo sont morts dans l’accident que tu as eu. Et moi, j’ai très envie que tu reviennes vivre avec nous. S’il te plaît, je t’aime de tout mon amour, ce sera une vie sans eux, mais reviens. »
Et l’enfant sort du coma.
Il ne s’agit pas ici de faire de cet épisode un miracle au sens strict. Il faut au contraire en mesurer la portée anthropologique et reconnaître que même dans l’inconscience apparente, l’être humain demeure un être de relation. Et cette relation se nourrit de vérité. Dire le réel, ici, ne relève pas de la brutalité ; c’est une forme de reconnaissance de l’autre comme sujet, même douloureux.
Chez Bernhard Schlink, cette intuition prend une forme plus intérieure. Le personnage de Martin comprend peu à peu que ce qui l’effraie n’est pas seulement la mort, mais ce qui resterait non-dit. Il voudrait pouvoir donner à sa mort une forme en accord avec sa vie :
« Si seulement il pouvait donner à sa mort une forme en accord avec sa vie… »
Il voudrait même habiter sa mort, et non simplement y succomber, la « vivre », et non simplement en mourir :
« La mort était pire que toute autre chose, parce que toute autre chose pouvait être vécue, mais pas la mort. »
La mort n’est donc pas seulement un événement biologique : elle engage une manière d’habiter le temps qui reste.
La fin de vie comme intensification du lien
Ce que révèle avec force Muriel Derome, c’est que la fin de vie n’est pas seulement un temps de dégradation. Elle peut être aussi, paradoxalement, un lieu d’intensification du lien. Elle insiste sur le fait que le silence n’épargne pas : il isole, il diffracte les émotions, il alimente les regrets. À l’inverse, la parole, quand elle est juste, peut ouvrir un espace de paix.
Elle distingue ainsi deux types de morts : celles marquées par le non-dit, laissant derrière elles culpabilité et regrets ; celles où la parole circule, ouvrant paradoxalement à « plus de vie ». Le récit de Lili, jeune patient enfermé dans son corps, mais capable d’émerveillement, en est une illustration bouleversante. Il renverse une idée profondément ancrée : parler de la mort ne tue pas la vie, il la rend plus intense. « J’ai tellement aimé que je suis prêt », dit-il par clignements d’yeux à ses parents, enfin entrés dans la vérité.
Chez Bernhard Schlink, une résonance très proche apparaît lorsque, au fil de son affaiblissement, il en vient à rechercher une simplicité essentielle : « Être encore auprès des deux, leur montrer son amour […] savourer le soleil […] – rien de plus. C’était assez. » Cette concentration existentielle rejoint précisément l’intuition de Muriel Derome : la fin de vie ne diminue pas l’existence; elle la ramène à l’essentiel : aimer et être présent.
L’amour, l’impuissance et la transmission
Les proches, rappelle Muriel Derome, sont souvent pris dans une tension presque insupportable : vouloir que la vie continue et souhaiter en même temps que la souffrance cesse. Ce conflit intérieur – « Suis-je un monstre ? » – n’est pas une défaillance morale ; il est une des formes les plus douloureuses de l’amour. Car l’amour supporte mal d’être inutile, et pourtant il n’a pas toujours le pouvoir de guérir.
Dans Ce qui reste, cette ambivalence traverse les scènes les plus ordinaires. Ulla demande à Martin : « Qu’est-ce que tu veux faire à présent ? » comme si l’action pouvait encore répondre à l’irréparable. La réponse est moins une solution qu’une attitude : demeurer.
Chez Gerhard Schlink comme chez Muriel Derome, l’amour véritable ne supprime pas la souffrance – ce qui est impossible – mais reste présent malgré elle.
Cette fidélité ouvre aussi une dimension spirituelle. Face à la mort, une quête de sens émerge toujours, observe Muriel Derome, indépendamment des croyances. Chez Bernhard Schlink, elle se cristallise dans une formule décisive : « Seuls les vivants peuvent donner aux vivants. » La mort interroge ainsi la transmission : qu’est-ce qui passe encore d’un être à l’autre avant l’interruption définitive ?
Une alchimie entre soin et écriture
À première vue, tout oppose la psychologue et le romancier. Le soin relève de la présence concrète, de l’écoute incarnée, de l’ajustement à l’autre dans l’instant : s’asseoir, se mettre à hauteur, tolérer les silences, accueillir les larmes. L’écriture relève de la distance, de la médiation, de la reconstruction : explorer les contradictions intimes, les hésitations, les non-dits.
Et pourtant, une même vocation les rapproche : créer un espace où la vérité peut advenir. C’est précisément ce que vise L’Humain au Cœur du Soin à travers ses ateliers de lecture et ses groupes de réflexion : faire de la littérature un espace thérapeutique où soignants, proches-aidants et accompagnants peuvent habiter leurs propres silences, leurs propres vérités. La bibliothérapie, en croisant expérience clinique et fiction littéraire, permet de nommer l’innommable, de penser l’impensé, de préparer les gestes justes face à la finitude.
Le soin apporte l’incarnation ; l’écriture, la forme transmissible. Ensemble, ils transforment la souffrance en relation. Au fond, ce que montrent Muriel Derome et Bernhard Schlink, c’est que la fin de vie n’est pas seulement un terme, mais un moment de vérité. Un moment où l’on peut encore dire : merci, pardon, je t’aime. Peut-être est-ce cela, finalement, ce qui reste.
Pour aller plus loin
Le travail de Muriel Derome s’inscrit dans plus de vingt années d’accompagnement d’enfants, de familles et de soignants confrontés à l’épreuve de la maladie grave et de la fin de vie. Elle partage cette expérience sur son site psyforcedevie.fr, où l’on retrouve ses réflexions, ses interventions et l’annonce de son prochain spectacle Seule en scène, qui prolonge par la parole vivante ce travail essentiel : aider à dire, aider à être, jusqu’au bout.
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Publié le 4 avril 2026 – Francis Jubert
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