
BILLET DE SORTIE
Philosophie d’un spectacle

Le procès fictif de la conscience
Un spectacle conçu par Faroudja Hocini et Bruno Dallaporta
AU théâtre de La Concorde
Avec Le Procès fictif de la conscience, le Théâtre de la Concorde a proposé une soirée rare où humour et philosophie se rencontrent pour interroger notre vision du vivant. Porté par Faroudja Hocini, Bruno Dallaporta et Dominique Bourg, ce spectacle mêle théâtre burlesque, médecine et pensée écologique pour déplacer les frontières entre le corps, l’esprit et le monde.
Francis Jubert et le Dr Xavier-Bernard Nolland
- Temps de lecture estimé à 15 minutes
Un lieu pas comme les autres
Le Théâtre de la Concorde est un lieu singulier que sa directrice Elsa Boublil décrit comme « pas comme les autres : un espace où l’on vient pour voir, mais aussi pour comprendre ».
Le 29 janvier 2026 s’y est déroulée une soirée exceptionnelle avec à l’affiche : Le Procès fictif de la conscience, un spectacle conçu par Faroudja Hocini et Bruno Dallaporta (médecins-philosophes, auteurs de Tuer les gens, tuer la terre), avec Dominique Bourg en vedette.
À nos yeux, il s’agit d’une performance unique, qui mériterait d’être reprise. Ce mélange rare d’humour ravageur, de rigueur philosophique et de dérision joyeuse en fait un événement parisien de qualité exceptionnelle, où le rire libère la pensée et invite à réimaginer le monde.
Synchronicités, complicité immédiate
Dès les premières minutes, l’humour installe une complicité. Faroudja Hocini ouvre sur les synchronicités – ces coïncidences troublantes où l’intérieur de la tête semble résonner avec l’extérieur.
« Levez la main, ceux pour qui cela a un sens personnel, bouleversant… Et ceux qui pensent que c’est juste statistique, parce qu’on se raconte des histoires toute l’année ! »
La salle explose de rires et de mains levées – moitié-moitié, révélant déjà les fractures entre ceux qui sentent une résonance profonde et ceux qui invoquent le hasard ou les probabilités. Un spectateur enchaîne spontanément avec une anecdote subtile et touchante :
« Il roule en voiture vers Paris, il réfléchit aux quartiers de Marseille pour un futur appartement. Son téléphone sonne : c’est une agence immobilière qu’il avait contactée un an plus tôt, qui rappelle pile à cet instant pour savoir ce qu’il cherche ! » « Dingue ! » s’exclame la foule, entre éclats de rire et murmures émus.
Ces petites histoires, racontées avec une pointe d’émerveillement ou d’ironie, posent dès le départ la question centrale : y a-t-il un sens caché dans ces coïncidences, ou n’est-ce qu’un jeu statistique ? Le public, en grande partie le même que celui qui fréquente assidûment les soirées mensuelles de « La Riposte poétique / Une seule santé », entre immédiatement dans le jeu : votes à main levée, interventions spontanées, rires fusant à chaque pirouette. Ces rendez-vous invitent justement à réenchanter le présent et l’avenir par les valeurs du soin – attention, hospitalité, réparation –, et c’est précisément cet esprit qui anime la salle ce soir.
Fanfare judiciaire et objections vaudevillesques
Le procès s’engage alors en une fanfare judiciaire burlesque. Faroudja Hocini, avocate générale théâtrale et impitoyable, met en accusation la « conscience cartésienne » – arrogante, confinée dans la boîte crânienne, surplombant le monde comme une forteresse. Les chefs d’inculpation sont accablants : intellectualisme dévitalisant, réduction des êtres vivants à de simples objets, perte du mystère et de l’unité, destruction de l’espérance, gestion protocolisée de l’humain et de la nature. Bruno Dallaporta, témoin-expert star, pense tout haut à toute vitesse, accélère ses phrases, inverse des mots dans un joyeux « surchauffe ! », et Faroudja le calme avec humour : « Calme-toi, on va traduire pour le jury, sinon on perd tout le monde ! » Dominique Bourg, avocat de la défense, plaide avec conviction la nécessité historique de ce surplomb cartésien : « Recul pour penser, maîtrise pour civiliser, anticipation pour progresser ! » Mais il se fait cueillir par des objections hilarantes, scandées comme dans un vaudeville :
« Objection retenue ! », « Pas de sexisme à la cour, monsieur l’avocat ! »,
« Retournez jouer à la marelle avec les enfants ! ».
La salle hurle de rire, applaudit, se prend au jeu comme un seul homme.
Flash info, évasion et autodérision
Les interruptions comiques sont jubilatoires : un faux flash info, annoncé avec une voix de radio alarmiste, proclame :
« La conscience s’est évadée de sa boîte crânienne ! Pas de trace de sciure, ni de disqueuse, ni de monte-charge… L’enquête est en cours ! »
La présidente fictive hurle au scandale :
« Interdiction de sortie de territoire ! Envoyez la berceuse des zuela la kidnapper, s’il le faut. »
Le public est hilare : applaudissements nourris. Avec des spectateurs qui renchérissent en improvisant des blagues.
Des indices graves, servis avec légèreté
Même les indices les plus graves sont servis avec autodérision : Bruno Dallaporta attire d’abord l’attention sur la notion de mémoire, dont le siège ne serait pas uniquement cérébral. Il prend l’exemple d’une femme espagnole âgée, ancienne danseuse de ballet, atteinte d’une maladie neurodégénérative avancée (Alzheimer) : ignorance de son propre nom, défaut de reconnaissance de ses proches, incapacité mémorielle majeure… L’équipe de neurosciences et de psychiatres lui fait écouter la musique de Tchaïkovski sur laquelle elle dansait autrefois.
Le visage de la patiente s’illumine, et elle se met à reproduire avec grâce et précision les gestes de ballet qu’elle exécutait jadis sur cet air ; une projection vidéo d’une ballerine (peut-être des archives d’elle-même) montre une synchronisation parfaite jusqu’à la posture finale. Bruno Dallaporta nous invite à nous poser la question d’une mémorisation extracérébrale, accessible et intacte malgré l’altération des circuits neuronaux centraux – un indice, non une preuve.
Allant plus loin, il évoque le ressenti de certains danseurs de ballet, qui témoignent d’un lien extracorporel, trans-spatial et trans-temporel avec une entité plus large pendant leurs pas – non réductible à une perfection technique. Le danseur X y a consacré une thèse de doctorat ; il en livre l’essence avant de donner, en quelques minutes sur scène, une preuve visuelle d’harmonie naturelle avec sa collègue de l’Opéra Bastille et cette entité diffuse. Bruno Dallaporta insiste sur le caractère indiciel de cet exemple de conscience partagée.
Faroudja Hocini et Bruno Dallaporta nous conduisent ensuite vers les états de mort imminente ou de dissociation de conscience, phénomènes régulièrement recensés en réanimation ou sous anesthésie. Les survivants à une mort imminente attestée (monitorage sophistiqué, EEG plat) décrivent une conscience augmentée : vision extérieure de leur corps et de l’environnement (trans-spatialité), défilement accéléré de pans entiers de leur vie (transtemporalité), perception accrue persistante ensuite. Nombre d’entre eux se confient à des médecins somaticiens et psychiatres pour comprendre et intégrer cet état modifié sans se désocialiser – ce qui a favorisé de nombreuses recherches et amélioré la prise en charge thérapeutique.

Ils font alors entrer une consœur psychiatre formée au chamanisme, qui crée avec le public un égrégore bienfaisant via des exercices de souffle, des vocalises et des regards : la pratique est courante ailleurs, mais ici fort inattendue. Face à une légère réserve, Faroudja Hocini précise que cette consœur accompagne des patients souffrant des mêmes affections mentales vers une amélioration réelle.
Élargissant la réflexion, Bruno Dallaporta suggère que tout dans l’univers pourrait partager cette conscience non cérébrale, l’humain possédant en plus une capacité symbolique qui lui impose le devoir de protéger ses colocataires planétaires et l’environnement. Il raconte les prouesses du blob (Physarum polycephalum), organisme unicellulaire millénaire sans système nerveux, vivant au pied des arbres et participant aux écosystèmes. Couronné deux fois du prix Ig Nobel (il n’est plus éligible), il s’oriente dans un labyrinthe pour des grains d’avoine, optimise des trajets sur une carte en relief de Tokyo mieux que des ingénieurs, transmet par contact membranaire l’itinéraire à un congénère naïf, et s’autorépare après amputation. Bruno Dallaporta relie cela au microbiote intestinal (bactéries, virus en symbiose avec nous), dont l’interactivité avec le système nerveux central et immunitaire est connue ; des modulations thérapeutiques y ont déjà réussi.
Il évoque ensuite la cicatrisation d’une plaie cutanée : processus physiologiques connus mais qui suggèrent une conscience périphérique extracérébrale garantissant l’intégrité du milieu interne.
Enfin, Bruno Dallaporta propose que la Terre elle-même recoure à une conscience diffuse pour maintenir depuis sa formation un taux d’oxygène à 21 % dans l’atmosphère, rendant la planète hospitalière malgré glaciations, éruptions, submersions et quasi-extinctions. Il nous invite à nous responsabiliser pour la protéger.
Il glisse vers la physique quantique (1900) : particules en interaction conservant leur lien malgré la distance croissante, défiant la science classique. Différents domaines exploitent ces propriétés ; pourquoi pas une analogie pour la conscience (non localisée au cerveau, trans-spatiale, trans-temporelle, partagée avec humains, animaux, plantes, minéraux…) ?
Sans culpabiliser, Bruno Dallaporta évoque des implications médicales de la faible prise en compte de cette « partie immergée » de la conscience : la transplantation d’organes, routinière en France depuis des décennies. Bénéfice clair pour le receveur (vie reprise, hors lourdeur des immunosuppresseurs) et la société (économie sur dialyse). Mais, quid du donneur et de ses proches ? Prélèvements sur mort cérébrale (EEG plat, absence d’opposition au registre national), où seul le cerveau est dysfonctionnel. Si l’on admet une conscience diffuse non localisée, la question métaphysique se pose sur ce critère. Certains pays comme l’Espagne s’en affranchissent : arrêt thérapeutique puis prélèvements rapides (moyenne 9 organes/donneur). Les États généraux de la bioéthique approchent ; Bruno Dallaporta nous invite à nous y intéresser à la lumière des indices exposés, sans militantisme.
Aristote en filigrane
Sous cette légèreté pétillante et cette dérision libératrice, la profondeur philosophique frappe par sa justesse. Ce procès fictif de la conscience est en réalité un procès intenté aux Lumières, et singulièrement à Descartes, dont la formule emblématique – hélas sous-exploitée ce soir-là – résume parfaitement l’enjeu : « Je connus que j’étais une substance dont toute la nature ou l’essence n’est que de penser » (Méditations métaphysiques). Accuser cette conscience réduite à une « chose pensante » (res cogitans), séparée du corps (res extensa) et du monde, c’est dénoncer un réductionnisme profond qui a figé le vivant en mécanique inerte, le corps en simple machine obéissante, et la nature en objet à mesurer, prévoir et dominer. Hocini et Dallaporta dissèquent ce legs…
Ce qui devait être une distance temporaire pour mieux comprendre le monde est devenu une posture définitive de surplomb, menant au désenchantement weberien du monde, à la suprématie du calcul sur l’intuition, et finalement à la catastrophe écologique contemporaine.
L’entreprise de Faroudja Hocini et Bruno Dallaporta dialogue subtilement – et de manière frappante – avec Aristote, même si ce rapprochement n’a pas été explicitement formulé lors de la soirée. Il s’impose pourtant avec évidence. Dans le De Anima (Traité de l’âme), Aristote conçoit l’âme (psychê) non comme une entité prisonnière du crâne, mais comme la forme substantielle animant le corps entier – une hylé (matière) informée par une entéléchie (acte). L’âme opère par une triple causalité : végétative (croissance, nutrition, reproduction – partagée avec les plantes), sensible (perception, désir, mouvement – commune aux animaux), et intellective ou noétique (pensée abstraite, contemplation – propre à l’humain). Mais cette tripartition n’est pas hiérarchique au sens d’une stratification verticale (tête en haut, corps en bas) : elle est immanente, distribuée dans tout l’organisme. L’âme végétative est partout dans le corps qui se nourrit et se répare ; l’âme sensible anime la perception et le mouvement, si bien qu’on peut dire que l’animal « pense avec ses pieds » dans la locomotion qui explore et fuit le danger ; l’âme intellective culmine dans la pensée, mais s’appuie sur le sensible et le corporel – la main, par exemple, est « l’organe des organes », le prolongement propre de la pensée pratique, outil qui saisit les idées dans la matière même.
Cette vision aristotélicienne résonne profondément avec la conscience élargie défendue ici : non locale, trans-spatiale, imaginative, capable d’auto-unifier un domaine de sens et d’improviser au-delà des mécanismes visibles. Comme chez Aristote, la conscience n’est pas confinée à la tête ; elle imprègne le corps entier, relie le vivant à son environnement, et permet une unité finalisée (téléologique) qui dépasse la causalité efficiente cartésienne. Le blob qui improvise un trajet optimal, la Terre qui maintient son habitabilité par des métamorphoses non darwiniennes, la cicatrisation qui réinvente une continuité malgré les obstacles, les EMI (Expériences de Mort Imminente) où la conscience voyage hors du corps – tout cela évoque une psychê aristotélicienne : forme animante qui unifie les parties en un tout signifiant, qui « pense » avec le corps, avec le vivant, avec le cosmos. Entre ce procès moderne et le Stagirite*, il y a plus qu’une analogie : une filiation souterraine qui réenchante le monde, reliant humain, animal, végétal et Terre en un continuum de sens et d’improvisation, loin du dualisme cartésien qui a dominé l’Occident moderne.
(*) Nom par lequel on désigne parfois Aristote, né à Stagyre, cette ancienne ville de Thrace.
Verdict et conversion joyeuse
Le public vote avant/après – basculement net vers la conscience élargie. Interventions fusent : médecine chinoise, Pachamama, bataille citoyenne de Malaucène. L’atmosphère cabaret philosophique culmine en une joie contagieuse.
Verdict collectif : conversion joyeuse.
Oui, nous avons trahi Descartes en rigidifiant sa distance. Place à une conscience non locale, dans le corps, le vivant, la Terre – enjeu éthique : soin des non-humains, « Parlement du soin ».
Un rituel qui résonne encore
Cette soirée fut un rituel thérapeutique, poétique et politique, où l’humour et la dérision désamorcent la lourdeur métaphysique. Le public repart transformé, rieur, complice. Notons enfin la proximité entre cette « Riposte poétique », émanation de la Chaire de Philosophie à l’Hôpital, et L’Humain au cœur du soin : deux espaces de réflexion libre où médecins, philosophes et un public éclairé échangent sans entraves, pour inventer ensemble un soin élargi, humain, et un monde plus fraternel.
Puissions-nous revoir ce procès fictif ici ou ailleurs. Il l’a été pour notre plus grand bonheur dans ce lieu hybride qu’est le Théâtre de la Concorde, qui mêle avec une grande richesse art, débat citoyen et réflexion engagée, dans une programmation variée et audacieuse qui confirme son rôle unique : un théâtre dans lequel l’on vient non seulement voir, mais aussi pour comprendre et agir ensemble.
Informations pratiques
Création : Faroudja Hocini et Bruno Dallaporta de la Riposte poétique : les valeurs du soin sont les valeurs de demain.
Avec Dominique Bourg, philosophe des sciences de la Terre.
Les comédiennes : Clara De Gasquet, Louise et Adèle.
Danse et chorégraphie : Florent Cheymol, Margritte Gouin.
Avec la participation de Laurence Lukas-Skalli, médecin, chamane.
Chant : Vio.
Mis en scène avec la complicité de Jean Vallette.
Le clin d’œil de Stéphanie Pillonca.
Le théâtre de la Concorde, le premier théâtre municipal de Paris
Imaginé par Anne Hidalgo, Maire de Paris, et Elsa Boublil, nommée à sa direction, le Théâtre de la Concorde est le premier théâtre municipal, en régie directe de la Ville de Paris.
Un théâtre pas tout à fait comme les autres : si on y joue des histoires, c’est pour mieux les partager. On écoute et on débat pour mieux comprendre le monde qui nous entoure. Chacune et chacun y a sa place sans être cantonné à un rôle. De spectateur à acteur, il n’y a qu’un pas. Toutes les paroles, toutes les audaces sont les bienvenues. L’art est un moyen de les mettre en scène, de les faire entendre. Pour nous éclairer et nous rassembler.
De nombreux publics sont concernés par des tarifs préférentiels ou par la gratuité.
Jardins des Champs-Élysées – 1-3 Av. Gabriel, 75008 Paris
Accueil et billetterie : 01 71 27 97 17 (du lundi au samedi de 8 h à 18 h)
OUVERT
Du mardi au samedi en fonction de la programmation
FERMÉ
Le dimanche, le lundi et les jours fériés
Adresse e-mail :
theatredelaconcorde@paris.fr
Sources d’information : le site Internet du théâtre de la Concorde.
ARTICLE ASSOCIÉ
Tuer les gens, tuer la terre, passion euthanasique et crise écologique,
Un ouvrage de Bruno Dallaporta et Faroudja Hocini, une recension de Francis Jubert.
Un livre surprenant autant que déconcertant qui donne une nouvelle coloration à l’écologie humaine. Un bel exemple de pensée complexe qui conduit son lecteur à élargir son champ de conscience et à se positionner dans un monde où « tout est monté à l’envers ».
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Publié le 18 février 2026 – Francis Jubert et le Dr Xavier-Bernard Nolland
Publication : gdc
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