Couverture du livre « Histoire de la femme sauvage » d'Isabelle Desesquelles, représentant le visage d'une femme recouvert de branches et de feuilles, créant ainsi un mélange d'éléments naturels et humains. L'arrière-plan présente des tons chauds et terreux.

Maquette de couverture : Le Petit Atelier.

Éditions Jean-Claude Lattès

Histoire de La femme sauvage

Isabelle Desesquelles

L’écrit comme médiation

Une recension de Francis Jubert.

Écoutez l’accroche de cet article (1 min 9 sec.)

Isabelle Desesquelles appartient à cette lignée d’écrivains français – de Jean Giono à Jean el-Mouhouv Amrouche – pour qui la littérature est moins un art du récit que l’instrument d’une quête : savoir d’où l’on vient pour comprendre qui l’on est. Kabyle catholique, fille de pieds-noirs qui n’étaient pas tout à fait des pieds-noirs, elle a mis vingt ans à écrire ce roman – vingt ans à démêler le silence des siens, la mémoire confisquée, les appartenances brouillées.

Histoire de la femme sauvage est à la fois une œuvre de fiction et une enquête : le livre que l’on écrit quand on ne peut plus se contenter des histoires qu’on vous a servies.
Avec Histoire de la femme sauvage, Isabelle Desesquelles propose bien plus qu’un roman familial : elle donne à lire une histoire de transmission trouée, de silence et d’origine incertaine.
Son livre présente un intérêt particulier pour les soignants, parce qu’il aide à comprendre ce que vivent des patients dont l’histoire familiale est confuse, fragmentée ou difficile à dire. Il rappelle qu’avant de vouloir les faire parler, il faut souvent apprendre à lire l’indicible.

Francis Jubert

Philosophe praticien.

— Pour une accessibilité maximale —

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Durée : 4 min 28 sec.

Lire les silences

Le roman suit plusieurs générations marquées par l’exil, les non-dits et les appartenances brouillées. Made, Nour, Laure : à travers elles, Isabelle Desesquelles montre comment une mémoire familiale peut se transmettre en fragments – par des récits incomplets, des noms mal assurés, des objets chargés de sens. Le silence n’y est pas un simple vide ; il porte une histoire, parfois une protection, parfois une honte, parfois une tentative de survie. C’est une donnée essentielle pour les soignants, qui rencontrent souvent des personnes traversées par des loyautés muettes et des héritages difficiles à formuler.

Cette lecture des silences vaut aussi pour l’accompagnement : il ne s’agit pas de combler trop vite ce qui manque, mais de respecter la logique interne d’une histoire familiale. Une parole peut être empêchée sans être absente, et un récit morcelé mérite d’être entendu pour ce qu’il cherche à préserver autant que pour ce qu’il laisse dans l’ombre.

Les médiations de la mémoire

La compréhension d’une personne passe rarement par un accès direct et frontal à la vérité. Elle se construit par indices, détours et médiations : une photographie, un arbre, un cahier, un prénom double, une phrase retrouvée.

Dans le roman, un personnage confie à la narratrice cette leçon reçue d’un photographe :

« On ne prend pas quelqu’un en photo, on le découvre. »

Cette phrase dit très justement une éthique du regard : voir ne consiste pas à saisir, mais à accueillir ce qui se donne sans violence. Elle vaut pour le soin autant que pour la lecture d’un roman.

Les objets, dans ce livre, ne sont pas de simples détails narratifs. Un coffre en bois, un olivier planté devant la maison, un livre retrouvé avec une phrase inscrite sur la page de garde – « Si loin que nous portent nos pas, ils nous ramènent toujours à nous-mêmes » : autant de points d’appui pour une mémoire blessée, de passerelles entre ce qui a été tu et ce qui peut enfin se dire. Une histoire familiale se recompose rarement par explication pure ; elle passe souvent par des signes modestes, des traces matérielles, des fragments qu’il faut savoir relier sans les brusquer.

Une jeune femme d'origine kabyle aux longs cheveux bouclés, coiffée d'un bandeau coloré, est assise à l'intérieur, vêtue d'une robe traditionnelle blanche brodée. Elle sourit. En arrière-plan, des tissus à motifs et des poteries. Le tout est baigné d'une lumière chaleureuse. Illustration du roman « Histoire de la femme sauvage » d'Isabelle Desesquelles.

Ce que cette histoire de la femme sauvage apprend au soin

Il est une phrase que le roman emprunte à l’écrivaine brésilienne Clarice Lispector, et qu’il place au cœur de sa réflexion :

« Écrire, c’est bien souvent se souvenir de ce qui n’a pas existé. Comment arriverais-je à savoir ce que je ne sais même pas ? Ainsi : comme si je me souvenais. »

Elle dit qu’une histoire humaine ne se laisse pas toujours réduire à un récit cohérent et continu. Il faut parfois accepter les fragments, les reconstructions incertaines, les trous de mémoire et les approximations justes. Pour les soignants, cette patience du lecteur est précieuse : elle invite à écouter avant d’interpréter, à relier avant de conclure.

Le roman d’Isabelle Desesquelles aide ainsi à penser des situations où l’identité est prise dans le flou, l’exil, la honte ou l’oubli. Il rappelle qu’accompagner une personne, ce n’est pas seulement recueillir des faits, mais lire une histoire – ses bifurcations, ses résistances et ses manques. Un passage, particulièrement, retient l’attention : au terme d’un long chemin de retour vers les origines kabyles de sa famille, Laure découvre que « planter, en kabyle, signifie prendre racine ». Il n’y a pas de meilleure image de ce que peut être, pour un patient, la reconquête d’une appartenance longtemps enfouie.

Une leçon de justesse

Histoire de la femme sauvage ne se contente pas de raconter une quête des origines. Il rappelle qu’une identité se construit aussi dans le récit, et qu’il faut parfois relire les silences pour comprendre ce qu’une personne porte en elle. Il ouvre une réflexion simple et forte : on ne soigne pas seulement des symptômes, mais aussi des histoires, des appartenances et des blessures de transmission.

Auteur : Isabelle Desesquelles, nombre de pages : 306, paru le : 15/01/2025, EAN : 9782709674959.

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Publié le 21 juin 2026 – Francis Jubert – Guy Declercq

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