
BILLET DE SORTIE

La découvreuse oubliée
Marthe Gautier et la découverte de la trisomie 21
Au théâtre La Reine Blanche
Un texte d'Élisabeth Bouchaud,
Une mise en scène de Julie Timmerman.
Avec Marie-Christine Barrault et Marie Toscan
En 1958, une jeune chercheuse de 25 ans identifie le chromosome supplémentaire à l’origine de la trisomie 21. Son nom : Marthe Gautier. Pourtant, c’est celui de son collègue Jérôme Lejeune qui entrera dans l’histoire. Cinquante ans de silence, une carrière en cardiologie pédiatrique, et une reconnaissance tardive accordée par l’INSERM en 2014.
Le théâtre La Reine Blanche lui rend enfin justice avec La Découvreuse oubliée, une pièce sobre et puissante, portée par Marie-Christine Barrault, à l’affiche jusqu’au 29 mars 2026.
La découvreuse oubliée est le quatrième volet d’une série théâtrale qui s’appelle Les fabuleuses.
Denis Mechali
- Temps de lecture estimé à 7 minutes
La Reine Blanche : un théâtre au carrefour de la science et des arts
Le théâtre La Reine Blanche occupe une place singulière dans le paysage culturel parisien. Niché dans une impasse proche de la porte de la Chapelle, il doit son existence à un parcours de vie hors du commun. Sa fondatrice, Élisabeth Bouchaud, est d’abord une brillante chercheuse, physicienne, spécialisée dans les matériaux et leurs fragilités, où la recherche fondamentale et les applications pratiques se côtoient. En 2014, elle change de cap lorsque son mari, le chercheur Jean-Philippe Bouchaud, tient une promesse faite des années plus tôt : lui offrir un théâtre…
Loin de rompre avec sa première vie, Élisabeth Bouchaud en prolonge l’esprit. Passionnée dès l’enfance par « la musique des mots » autant que par les mathématiques, elle oriente résolument la programmation de son théâtre vers la science — non pas en mode « vulgarisation », mais comme une mise en spectacle accessible de sujets qui touchent au cœur des débats éthiques et politiques de notre époque. Autrice, et parfois actrice, elle incarne à elle seule cette passerelle rare entre deux cultures, souvent perçues comme inconciliables.

© Photo : Elisabeth Bouchaud, fondatrice du théâtre La Reine Blanche.
Une série sur les femmes scientifiques spoliées
Depuis 2024, le théâtre La Reine Blanche propose un cycle de quatre pièces consacrées à des femmes de science dont le travail a été minimisé ou confisqué par leurs pairs masculins. Après Lise Meitner (chimiste juive contrainte de fuir l’Allemagne nazie), Rosalind Franklin (dont la découverte de l’ADN fut attribuée à Watson et Crick qui obtiendront, sans elle, le prix Nobel), et Jocelyn Bell (astrophysicienne dont la découverte majeure est restée dans l’ombre), c’est au tour de Marthe Gautier d’occuper la scène.
Marthe Gautier : l’histoire d’une découverte confisquée
En 1950, Marthe Gautier, alors âgée de 25 ans, travaille à l’hôpital Trousseau. Revenue d’un séjour aux États-Unis où elle a acquis une maîtrise des techniques de culture cellulaire, elle mène des expériences cruciales sur le syndrome de Down – le « mongolisme », dont son patron Raymond Turpin soupçonne une origine chromosomique. Ses travaux, réalisés avec du matériel modeste et souvent financés sur ses propres deniers, permettent une avancée décisive.
Mais c’est son jeune collègue Jérôme Lejeune, plus habile dans l’art de communiquer et de se mettre en avant, qui s’empare de ses lames au microscope, les photographie avec un meilleur équipement, et publie les résultats en plaçant son nom en premier — reléguant Marthe Gautier au second rang, celui d’une simple technicienne.
Modeste et peu encline aux joutes de la compétition scientifique, Marthe fera ensuite carrière en cardiologie pédiatrique et gardera le silence pendant un demi-siècle. Ce n’est qu’en 2014 qu’un rapport du comité d’éthique de l’INSERM rétablira officiellement les faits.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là…
La découverte du chromosome supplémentaire comme cause de la trisomie 21 a ouvert la voie au dépistage prénatal de l’anomalie – et donc, parfois, à des interruptions de grossesse. Or Jérôme Lejeune était un catholique fervent, avec un comportement proche de l’intégrisme. Il deviendra d’ailleurs l’un des fondateurs de l’association Laissez-les vivre et mènera un combat acharné contre l’avortement, au point d’être en voie de béatification, soutenu par l’Église, le pape Jean-Paul II et par la fondation qui porte son nom, toujours très active, avec parfois « quelques excès », comme le précise Élisabeth Bouchaud avec une certaine ironie et un joli sens de la litote.
C’est cette même Fondation Jérôme Lejeune qui, en 2014, lors d’assises mondiales de la génétique à Paris, dépêcha des huissiers pour empêcher Marthe Gautier — venue en train depuis Bordeaux — de prendre la parole. Intimidés, les organisateurs lui retirèrent non seulement son temps de parole, mais lui interdirent même d’assister aux journées.

© Photo de scène – La Reine Blanche – La découvreuse oubliée.
Une pièce tout en nuances…
La scène d’ouverture, magnifiquement interprétée par Marie-Christine Barrault, donne le ton d’un spectacle qui n’est jamais caricatural. La pièce navigue habilement entre passé et présent, faisant s’exprimer tour à tour Raymond Turpin, Jérôme Lejeune, et une Marthe Gautier plus jeune incarnée par Marie Toscan — qui est, dans la vie, la petite-fille de Marie-Christine Barrault.
Sans dissimuler la passivité complice de Turpin ni les stratégies de communication de Lejeune, le texte reconnaît aussi les limites de Marthe Gautier elle-même, peu préparée aux règles implicites de la concurrence scientifique. Le portrait de Lejeune n’est pas purement à charge : sa part dans le travail est reconnue, même si le déséquilibre reste manifeste.
La pièce se termine sur une note révélatrice : l’acteur jouant Lejeune sort de sa poche un document et lit à voix haute : « Les enfants de Jérôme Lejeune n’ont pas donné leur consentement et considèrent la pièce comme une fiction. » Cette phrase figure également à la fin du programme.
Passé, présent…
Le lien entre des événements passés et le présent, la place claire ou plus nuancée des problématiques éthiques, sont ainsi particulièrement bien mis en lumière par ce beau travail théâtral. La Découvreuse oubliée est une invitation à interroger notre rapport à la mémoire scientifique, à la justice, et aux rapports de pouvoir qui traversent encore aujourd’hui le monde de la recherche.
La découvreuse oubliée – du 22 janvier jusqu’au 29 mars 2026
Texte : Élisabeth Bouchaud — Mise en scène : Julie Timmerman
Avec Marie-Christine Barrault et Marie Toscan
Adresse du théâtre : 2 bis passage Ruelle, 75018 Paris (le spectacle se donne à la salle Marie Curie).
Pour les informations d’accès, voir cette page.
Julie Timmerman, site Internet
Marie-Christine Barrault, sa carrière
Jérôme Lejeune, la polémique posthume : un article du Figaro (Paul Sugy).
Un autre point de vue…
La Reine Blanche et L'Humain au cœur du soin
« L’Humain au cœur du soin » connaît bien le lieu depuis novembre 2020. Sa présidente, Claire Georges, avait eu une rencontre passionnante avec Christophe Dejours, psychiatre, psychanalyste, qui mène de longue date une réflexion critique sur le travail dans le monde de la santé et son aliénation. Il avait monté un spectacle nommé L’entrée en résistance, avec l’ambition de « permettre à la pensée des soignants de se remettre en marche ». Claire Georges avait invité au spectacle un groupe d’amis, dont j’étais.
Plus tard, le 18 avril 2023, elle avait invité Christophe Dejours à venir s’exprimer au musée des moulages de l’hôpital Saint-Louis, sur le thème de « L’humain au cœur du travail vivant ».
La vidéo de sa présentation est toujours disponible sur le blog du site.
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Publié le 7 mars 2026 – Denis Mechali
Édition : gdc
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