Cette section est conçue pour enrichir et approfondir les sujets abordés dans nos articles principaux. Elle propose des compléments d’information précieux ainsi que des réflexions qui vous permettront de mieux comprendre et d’explorer les thèmes qui nous passionnent.

Couverture de Jours sans faim, un livre de Lou Delvig

Jours sans faim

Un récit de Lou Delvig,
Un fil rouge de Francis Jubert.

Autour de l'anorexie :
corps, silence, présence

180 pages, Grasset,
14 mars 2001 / ISBN : 978-2744149993

Écoutez l’accroche de cet article

Dans Jours sans faim, Lou Delvig nous plonge au cœur de l’anorexie mentale, cette expérience qui dépasse celui ou celle qui la traverse. Elle décrit avec une sobriété saisissante comment le corps cesse d’être vécu pour devenir un territoire à surveiller, à maîtriser, à contrôler. Comment la mort s’installe, tangible, au creux du ventre. Comment l’isolement se referme peu à peu.
Mais ce récit n’est pas qu’un témoignage de la maladie. C’est aussi l’histoire d’une rencontre décisive : celle d’un médecin qui, par une parole simple et vraie, a su rejoindre Lou là où elle se trouvait. Une parole qui ne juge pas, ne menace pas, mais qui pose une limite et rouvre un chemin vers la vie.

Francis Jubert

Laure a 19 ans. Elle est anorexique. Hospitalisée au dernier stade de la maladie, elle comprend peu à peu pourquoi elle en est arrivée là. Le récit raconte trois mois d’hôpital, trois mois pour rendre à la vie ce corps vidé, trois mois pour capituler, pour guérir. La guérison de Laure, c’est aussi l’histoire de sa rencontre avec le médecin qui la prend en charge, peut-être le seul qui puisse entendre sa souffrance, cette part d’enfance à laquelle elle n’arrive pas à renoncer…

« C’était quelque chose en dehors d’elle qu’elle ne savait pas nommer. Une énergie silencieuse qui l’aveuglait et régissait ses journées. Une forme de défonce aussi, de destruction »

Une force qui dépasse la volonté

L’anorexie mentale se présente d’emblée comme une expérience qui dépasse la personne qui en souffre. Quelque chose agit, impose son rythme, organise le quotidien, sans pouvoir être immédiatement identifié ni formulé. Le corps devient alors le lieu d’inscription de cette force obscure, à la fois contraignante et nécessaire, destructrice et structurante.
Le refus de s’alimenter ne relève pas d’un simple trouble du comportement alimentaire : il constitue une manière de tenir, de se maintenir face à une réalité vécue comme envahissante.

Le corps est un territoire étranger

Dans Jours sans faim, Lou Delvig n’élabore pas une théorie de l’anorexie. Elle en décrit plutôt l’expérience intérieure, dans ce qu’elle a de plus immédiat et de plus opaque. Le corps cesse progressivement d’être un lieu vécu pour devenir un territoire étranger, surveillé, maîtrisé, tenu à distance. Cette maîtrise ne recherche pas le plaisir : elle constitue une condition de survie psychique. Elle permet de contenir une angoisse diffuse, de donner une forme à ce qui, autrement, resterait sans contours.

La mort comme présence intime

Ce travail de contrôle s’accompagne d’un rapport singulier à la mort, non comme horizon abstrait, mais comme présence intime, presque tangible :

« La mort battait dans son ventre, elle pouvait la toucher. »

La mort n’est pas ici pensée ni fantasmée ; elle est ressentie, incorporée, installée au cœur même du corps. Paradoxalement, elle devient un repère, là où tout vacille.

Isolement et effacement subjectif

Le retrait du corps entraîne un retrait du lien. L’anorexie isole, enferme dans une relation exclusive à soi-même, où toute intervention extérieure peut être vécue comme une menace. Le regard de l’autre, notamment médical, vient rappeler brutalement la réalité du corps, parfois au prix d’une violence symbolique difficilement supportable.

« Un sac d’os sur un lit d’hôpital, voilà ce qu’elle est. Voilà tout. »

Cette réduction à l’état corporel, bien que nécessaire dans l’urgence du soin somatique, peut aussi accentuer le sentiment d’effacement subjectif.

Jours sans faim : une écriture de la retenue

L’écriture, dans ce contexte, ne constitue pas encore une véritable prise de parole. Elle s’inscrit plutôt dans un entre-deux, à distance de l’explication comme de la confession. Écrire permet de maintenir une présence minimale, de ne pas disparaître totalement. La langue est resserrée, sobre, sans pathos. Chaque phrase semble soumise à la même économie rigoureuse que le corps qu’elle décrit. Rien ne déborde, rien n’est gratuit.

La parole du médecin : un point de bascule

Le texte ne se réduit pourtant pas à cette expérience limite. Une autre figure apparaît, discrète mais décisive : celle du médecin. Non comme simple technicien du corps, ni comme détenteur d’un savoir inaccessible, mais comme celui qui introduit une parole de vérité, sans détour.
Lou Delvig le reconnaît sans ambiguïté :

« Il lui a sauvé la vie, c’est ainsi. »

En lui faisant entendre, simplement, qu’elle mourrait si elle continuait, il ne brise pas la personne ; il la rejoint à l’endroit même où le corps était devenu un champ de bataille silencieux.

Une parole qui fait la différence

Ce geste médical est essentiel. Il ne relève ni de la menace ni de la morale, mais d’une parole adressée, tenue, incarnée. À partir de là, quelque chose se déplace. Le corps cesse d’être uniquement le lieu du contrôle et de la mort pour redevenir, progressivement, un lieu possible de vie. Grâce à ce praticien hospitalier, écrit-elle encore, elle a retrouvé le « goût de vivre ».

Retrouver une personne vivante

À travers Jours sans faim se dessine ainsi une approche du soin fondée sur la retenue et la présence juste. Une approche où le soin ne se réduit pas à la restauration des fonctions vitales – indispensable mais insuffisante — et suppose une véritable rencontre, une parole qui pose une limite et rend possible une issue. Là où le symptôme occupait tout l’espace, une autre forme de présence peut advenir : fragile, incertaine, mais vivante.

Lou Delvig est le pseudonyme sous lequel écrit Delphine de Vigan lorsqu’elle aborde de manière plus directe et autobiographique l’expérience de la maladie psychique. Née en 1966, l’écrivaine, qui vit à Paris, joue un rôle essentiel dans la littérature française contemporaine, avec une œuvre qui s’intéresse aux vulnérabilités individuelles, aux silences familiaux et aux fractures de l’existence.

Elle est notamment l’autrice de romans marquants tels que No et moi, Rien ne s’oppose à la nuit, D’après une histoire vraie ou encore Les Loyautés, dans lesquels elle explore les mécanismes de la mémoire, de l’emprise et de la vulnérabilité psychique.

Le recours au pseudonyme semble marquer une frontière symbolique entre la fiction romanesque et une écriture plus dépouillée, tournée vers l’expérience vécue. Sous ses deux noms, l’œuvre de Delphine de Vigan interroge avec constance le lien entre l’écriture, la vulnérabilité et la possibilité de se reconstruire.

Envie de partager cet article ?

LinkedIn
Facebook
X
WhatsApp
Publié le 5 février 2026 – Francis Jubert – gdc

Donnez-nous votre avis

Partagez votre point de vue avec notre communauté
de passionné·e·s de lecture

Ni votre nom, ni votre adresse e-mail ne seront publiés.

Retour en haut