L'humain au coeur du soin
L’humain au cœur du partenariat patient
La relation est essentielle pour transformer le soin
Cet article est la synthèse textuelle de l’intervention filmée de Lisa Laroussi-Libeault lors du webinaire du 21 novembre 2023.
- Temps de lecture estimé à 10 minutes
Dans un monde où la médecine et la technologie avancent à pas de géant, il est parfois facile d’oublier que l’essence même du soin repose sur une relation profondément humaine. Lisa Laroussi-Libeault, ancienne fonctionnaire internationale et aujourd’hui engagée dans le partenariat patient, nous invite à repenser la place de l’humain dans le système de santé. Son parcours personnel et professionnel, riche d’expériences poignantes, éclaire l’importance de la relation humaine dans le soin, au-delà des protocoles et des traitements.
Ce témoignage, nourri par des réflexions philosophiques et des expériences concrètes, nous rappelle que le partenariat patient n’est pas simplement un concept administratif, mais une véritable révolution relationnelle, nécessaire pour améliorer la qualité de vie des patients et la qualité des soins. Plongeons ensemble dans cette réflexion sur l’humain au cœur du partenariat patient.
Qu’est-ce qu’être humain ?
Pour comprendre pourquoi l’humain doit être au cœur du partenariat patient, il faut d’abord se pencher sur ce que signifie être humain. Lisa Laroussi s’appuie sur la définition du philosophe Frédéric Worms :
« Être un vivant humain, c’est avoir besoin de certaines relations et d’être considéré comme un vivant individuel et un sujet. Le soin, c’est un geste qui vient répondre au besoin vital de quelqu’un ».
(14 janvier 2022 – AFD, Des nouvelles de demain, saison 3).
Cette définition souligne que l’être humain est fondamentalement un être social, qui vit et survit grâce aux liens qu’il tisse avec les autres.
Cette idée est renforcée par un article de Bertrand Kiefer, rédacteur en chef de la Revue Médicale Suisse, qui affirme que « l’homme sain est un animal social ». Il rappelle notamment qu’une méta-analyse portant sur plus de 300 000 personnes a démontré que les individus disposant d’un fort réseau social ont 50 % de chances de survie en plus que ceux qui entretiennent peu de relations. Le manque de contact humain apparaît ainsi comme un facteur prédictif de mortalité.
Ces données scientifiques viennent appuyer une vérité essentielle : la dimension sociale et relationnelle est une composante vitale de la santé. Le soin ne peut dès lors se réduire à un geste technique ; il est d’abord et avant tout une réponse à un besoin fondamental de relation, d’attention et de reconnaissance.
Un engagement citoyen forgé dès l’enfance
Pour Lisa Laroussi, l’importance de l’humain et de la relation ne sont pas des idées abstraites, mais des valeurs profondément ancrées dans son parcours. Elle raconte comment, adolescente, elle a pris conscience des inégalités sociales en observant son propre parcours scolaire. En difficulté en mathématiques, elle a bénéficié de cours particuliers grâce à l’engagement de sa mère, une chance que tous les enfants n’ont pas. Cette expérience lui a donné une conscience aiguë des injustices et a nourri son sens de l’engagement citoyen. Elle cite à ce propos la philosophe Cynthia Fleury :
« Il n’y a pas de responsabilité propre qui ne soit intrinsèquement une responsabilité pour tous. L’existentialisme n’est rien sans la question de l’engagement éthique de l’homme. Dès lors, exister, c’est faire lien avec l’autre, c’est porter l’existence de tous comme un enjeu propre. »
Cette notion d’engagement éthique souligne que prendre soin de l’autre, c’est aussi prendre soin de la société dans son ensemble, en s’impliquant personnellement dans la réduction des inégalités et dans la construction d’un monde plus juste.
Une expérience personnelle bouleversante
À 21 ans, Lisa vit une expérience qui va profondément marquer son rapport au soin et à la relation humaine : la maladie grave de sa mère, diagnostiquée d’une insuffisance rénale nécessitant une dialyse. Cette femme forte et indépendante se retrouve du jour au lendemain connectée à une machine, dépendante d’un rein artificiel.
Pour Lisa Laroussi, il est évident qu’elle doit être présente à ses côtés. Elle interrompt ses études sans hésitation. Cette expérience de proche aidante, bien qu’elle ne connaisse pas encore ce terme à l’époque, l’a confrontée à la vulnérabilité, à la souffrance, mais également à la force de la relation humaine dans le soin. Elle partage un texte émouvant, soulignant que sa présence, bien que dépourvue de compétences médicales, constituait un complément vital au traitement. Tenir la main, regarder dans les yeux, sourire : autant de gestes simples qui permettent à la vie de circuler et à l’amour d’être présent malgré la maladie.
Dans son exposé, Lisa Laroussi insiste sur la dignité, même dans les gestes les plus intimes, parfois difficilement supportables, mais rendus possibles par l’amour et le respect. Cette expérience lui a aussi révélé la stigmatisation sociale attachée à la maladie et à la vulnérabilité, qui enferme souvent les patients dans une image de faiblesse ou de charge. Cette confrontation à la vulnérabilité humaine nourrit son engagement et sa réflexion sur la place à donner à la relation dans le soin.

Un engagement professionnel au service de l’autonomie
Avant de s’engager dans le domaine de la santé, Lisa Laroussi travaille dans la coopération internationale et l’humanitaire. Elle y développe une conviction forte : aider, ce n’est pas faire à la place, mais permettre aux autres de faire par eux-mêmes.
Elle raconte notamment une scène vécue en Haïti après un tremblement de terre :
Une femme, après des heures de marche sous un soleil écrasant, protège un sac de riz destiné à nourrir sa famille. Cette scène illustre la dignité, la force et la vulnérabilité des populations.
Un humanitaire résume parfaitement cette posture : « Notre rôle, c’est d’apprendre avec les populations, de les accompagner, et de nous réjouir lorsqu’elles n’ont plus besoin de nous. »
La tendresse, le toucher, le regard : trois dimensions fondamentales du soin
Pour illustrer cette importance de la relation, Lisa Laroussi cite plusieurs auteurs qui insistent sur la tendresse et le toucher comme des besoins fondamentaux :
- Jean Siofaquin, psychologue et psychothérapeute, souligne que la tendresse et le toucher participent au besoin de se sentir rassuré, sécurisé et apaisé.
- Alexandre Lacroix, directeur de la rédaction de Philosophie Magazine, évoque une forme de caresse ni érotique ni sexuelle, mais essentielle pour que la personne âgée se sente vivante.
- Bernard Sablonnière, médecin biologiste, rappelle que le regard est aussi crucial, le cerveau possédant une zone spécialisée dans la détection du regard, de la caresse, de la parole douce, de l’empathie et du calme.
Elle conclut cette partie en citant Cynthia Fleury, qui parle de la « clinique de la dignité* » et affirme que le manque de dignité institutionnalisé provoque inévitablement des atteintes à la santé physique et mentale. Une politique de la dignité doit donc s’appuyer sur une clinique qui dénonce les contradictions et renouvelle le rapport de soin au corps et aux personnes.
(*) La clinique de la dignité, Seuil, 2023.
La rencontre : un acte fondamental du soin
Lisa Laroussi s’appuie sur La rencontre de Charles Pépin pour définir ce qu’est une véritable rencontre.
Une rencontre suppose une disponibilité intérieure, une écoute sincère et une ouverture à l’autre. […] Une vraie rencontre agrandit notre regard sur le monde.
Dans nos organisations, le temps relationnel est souvent sacrifié au profit de la performance. Or, sur le terrain, c’est l’inverse : la relation est un levier d’efficacité.
Charles Pépin le résume ainsi :
« Nous passons notre temps à nous croiser et non pas à nous rencontrer. »
Les signes de la rencontre
- le trouble ;
- la curiosité ;
- la découverte ;
- l’élan ;
- la transformation.
Les conditions de la rencontre
- sortir de soi ;
- ne rien attendre ;
- tomber le masque.
Le partenariat patient : un modèle relationnel à expérimenter
Les remarques formulées ici s’appuient sur le ressenti des patients-ressources. Le modèle, en effet, reste encore à ce jour purement expérimental.
Le partenariat patient constitue une évolution majeure du soin. Rappelons qu’il repose sur plusieurs principes :
- Le patient devient membre de l’équipe de soin
- La relation évolue vers une véritable collaboration
- Les savoirs sont complémentaires : savoir médical, savoir expérientiel…
Le patient devient dès lors acteur de sa santé.
Les bénéfices observés
- Meilleure adhésion au traitement
- Réduction des durées d’hospitalisation
- Amélioration de la qualité de vie
- Diminution des incidents
- Amélioration des pratiques professionnelles.
Les niveaux du partenariat patient
- les soins
- la formation
- la recherche
- la gouvernance
- les politiques de santé
Défis et résistances
L’importance de la relation au sein d’un système technicisé
Une infirmière témoigne : « On soigne avec des médicaments, bien sûr, mais aussi avec la relation. »
Cependant, on le sait, entrer en relation implique une vulnérabilité qui peut faire peur.
Organisation et formation
Lisa Laroussi observe trois composantes, qui lui semblent évidentes :
- La fragmentation des soins
- Le manque de temps relationnel
- Une formation trop centrée sur la technique.
« Un chirurgien peut être un excellent technicien, mais un piètre médecin dans son comportement. »
La coopération comme posture éthique
Marie Robert, philosophe et autrice, avance une excellente définition de la coopération :
« La coopération est l’art de relier des personnes différentes, parfois en désaccord. »
Le partenariat, dès lors, ne se décrète pas : il se pratique.
Reconnaître les injustices épistémiques
Dans sa démonstration, Lisa Laroussi évoque le concept cher à la philosophe féministe anglaise Miranda Fricker : « les injustices épistémiques ».
De quoi s’agit-il ? En un mot, il s’agit du fait de ne pas reconnaître un savoir en raison du statut de la personne. Dans le concept du soin, cela concerne directement la parole du patient.
L’enjeu est donc, en quelque sorte, « d’hybrider » les savoirs scientifiques et expérientiels.
Redéfinir la vulnérabilité
La vulnérabilité serait-elle une faiblesse ? Qu’on ne s’y trompe pas : nos fragilités peuvent réellement devenir des ressources. Cynthia Fleury parle même de « vulnérabilités capacitaires ». Mais, pour utiliser nos vulnérabilités capacitaires comme ressources, il faut d’abord et avant tout bien comprendre le concept d’individuation. Écoutons Cynthia Fleury en parler dans une interview avec Mazarine Pingeot…
Cynthia Fleury interviewée par Mazarine Pingeot dans Les grands entretiens, LCP-Assemblée nationale.
Conclusion : le kintsugi, une métaphore du soin
Citant Hans-Georg Gadamer (Au commencement de la philosophie, Paris, Seuil, 2001), Lisa Laroussi nous rappelle ce qui peut paraître une évidence : « Le patient n’est pas un cas, mais une personne. »
Pour expliquer son point de vue, elle propose une image forte : le kintsugi, cet art japonais qui consiste à réparer avec de l’or. Les fissures restent visibles mais deviennent précieuses.
Le partenariat patient est de cette nature : c’est une alliance qui transforme les fragilités en forces.
Dès lors, ajoute-t-elle :
Osons l’humain… Certes l’humain est un risque à courir, mais ce risque rend possible la rencontre, la relation, et – in fine – permet d’accéder à une réelle qualité de soin. Un soin véritable, authentique, parfaitement digne et respectueux du vivant.

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Publié le 26 mars 2026 – Lisa Laroussi – Guy Declercq
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