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Hagai Levi compte parmi les scénaristes-réalisateurs israéliens les plus singuliers de sa génération. Explorateur des zones d’ombre de l’intime, il s’est tourné vers « Le journal d’Etty Hillesum » — et la rencontre n’a rien d’accidentel.
Etty, vue par Hagai Levi : la dignité sans pose
On lui doit BeTipul, série pionnière sur la relation thérapeutique, adaptée dans une vingtaine de pays — en France sous le titre En thérapie —, puis The Affair et Our Boys. Son œuvre explore avec constance ce qui se dit difficilement, ce qui résiste à la mise en récit, ce qui demeure vivant sous les blessures.
Il s’en est ouvert simplement dans un entretien récent : tout a commencé il y a une dizaine d’années, à un moment difficile de sa vie, lorsque sa psychanalyste lui conseille Le journal d’Etty.
« Cela m’a aidé. J’ai trouvé quelqu’un qui, faisant fi du contexte, s’est retirée en elle-même, pas seulement pour regarder à l’intérieur de soi mais pour y chercher quelque chose. »
Après l’avoir lu, il a voulu faire entendre cette voix au monde. Il lui faudra plus de dix ans.
Quand l’histoire quitte le musée
La mise en scène, sobre et sans emphase, dit d’emblée l’intention. En évitant l’illustration trop appuyée, elle transforme le biopic en expérience morale : la série n’explique pas Etty, elle nous place devant elle ; elle ne la momifie pas dans la noblesse, elle la rend disponible à notre propre questionnement.
Avec ses six épisodes de cinquante-deux minutes, Hagai Levi ne cherche ni la reconstitution patrimoniale ni l’hommage compassé : il invente une forme à hauteur d’inquiétude, assez contemporaine pour faire sentir que la catastrophe n’appartient jamais tout à fait au passé.
En déplaçant l’action dans l’Amsterdam d’aujourd’hui, il retire à l’Histoire son costume de musée et la rend de nouveau hostile, proche, menaçante. La barbarie ne surgit pas comme un éclat d’exception, mais comme une contamination lente du quotidien — une manière de faire glisser le monde vers l’inacceptable sans qu’il change d’abord de visage.
Etty rendue proche, non sanctifiée
Le pari est d’autant plus fort que Hagai Levi refuse de faire d’Etty une figure déjà sanctifiée par la mémoire. Si elle a pu atteindre un tel degré de conscience, ce n’est pas parce qu’elle était une sainte, mais parce qu’elle était une femme ordinaire, exposée aux mêmes contradictions que chacun d’entre nous.
Etty n’est pas donnée en exemple ; elle est rendue proche. Elle traverse les mêmes vertiges que nous, les mêmes désirs de possession, les mêmes vacillements, la même difficulté à coïncider avec soi.
Sa grandeur n’est pas de n’avoir jamais chuté, mais de n’avoir pas consenti à demeurer dans la chute. Le récit suit un mouvement d’approfondissement plus qu’un destin : Etty ne devient pas héroïne par éclat, mais par dépossession progressive. L’écriture, la relation à Julius Spier, la découverte de sa propre dispersion, la lutte contre la haine — tout procède par couches, comme si la conscience ne pouvait naître qu’en acceptant d’abord de traverser le désordre.
Une conscience en train de se construire
Julia Windischbauer donne à ce chemin une intensité singulière, faite de fragilité nerveuse et de présence intérieure, de jeunesse encore tremblante et d’une résolution qui se forme presque malgré elle. La série la filme moins comme une icône que comme une conscience en train de se construire sous la pression du temps.
Certains y verront une forme d’allégorie du Dr Claire Georges-Tarragano — qui a porté L’Humain au Cœur du Soin sur les fonts baptismaux, disparue à son acmé —, jusque dans les traits du visage.
Ne pas céder tout entier à la nuit
Ce qui s’y joue dépasse la biographie d’une jeune femme juive d’Amsterdam sous l’Occupation. Hagai Levi ne fabrique pas une sainte de plus ; il laisse apparaître une personne qui tente de rester humaine quand tout concourt à la défaire.
Si elle a pu préserver un espace intérieur au bord de l’effondrement, alors peut-être n’est-il pas vain de penser qu’une telle résistance demeure, à notre mesure, pensable. À ce titre, Etty n’est pas seulement une série sur la Shoah : c’est une méditation sur la dignité sans pose, sur la grâce sans triomphe, sur cette obstination discrète qui consiste à ne pas céder tout entier à la nuit.