Cette section est conçue pour enrichir et approfondir les sujets abordés dans nos articles principaux. Elle propose des compléments d’information précieux ainsi que des réflexions qui vous permettront de mieux comprendre et d’explorer les thèmes qui nous passionnent.

L'adieu au visage, un roman de David Deneufgermain

L’Adieu au visage

Un récit de David Deneufgermain,
Un fil rouge de Francis Jubert.

Pendant la crise Covid,
des patients sont morts seuls, SANS UN ADIEU,
sans un dernier regard, sans rituel.

256 pages, Éditions Marchaly,
20 août 2025 / ISBN : 978-2381340647

Écoutez l’accroche de cet article

Mars 2020. La France se confine. Dans tous les hôpitaux du pays, il faut prendre des décisions et agir vite. En première ligne, un psychiatre partage son temps entre son équipe mobile qui maraude dans une ville fantôme à la recherche de marginaux à protéger, et les unités Covid où les malades meurent seuls, privés de tout rite. Chacun cherche des solutions et improvise. Quand les protocoles interdisent le dernier regard, que reste-t-il du soin ? Dans L’Adieu au visage, David Deneufgermain transforme son vécu en un récit tendu, éthique et profondément humain. Face à la gestion industrielle de la mort, le soignant cherche à rouvrir des brèches – pour que le visage de l’autre ne disparaisse pas derrière le masque des décrets.

Francis Jubert

Avant de se plonger dans L’Adieu au visage, nous n’avions jamais rien lu de tel sur la pandémie. Il y a la voix de l’urgence de David Deneufgermain, le prisme de sa profession de psychiatre et son attention aux liens et aux rituels. Cinq ans après le premier confinement, il nous est apparu qu’il était temps de publier un texte qui lève le tabou sur cette période, pense le trauma collectif de l’isolement, rende hommage aux soignants et honore les morts.

[ Propos de l’éditrice Clémence Billault – Les Éditions Marchialy, une histoire de famille ]

Un roman du soin sous le signe de la mort

Il fallait sans doute un psychiatre en soins palliatifs pour transformer la sidération de la crise sanitaire en matière littéraire. Avec L’Adieu au visage, David Deneufgermain livre bien plus qu’un journal de bord : un texte brûlant, haletant, où la voix du soignant affronte l’invisible, la mort omniprésente et l’interdit. Entre mars et mai 2020, lorsque les protocoles ont figé le soin derrière des portes closes et des masques, l’auteur consigne cette expérience d’enfermement :

« La famille ne pourra en aucun cas voir le corps…
– Ce sont les directives, elles s’imposent à nous.
– Non, Éric, nous devons ouvrir une brèche dans ce protocole, sans quoi nous allons nous abîmer. » À chaque scène se pose la même question : comment continuer à soigner quand la mort impose son tempo et que les règles interdisent jusqu’au dernier regard sur le défunt ? »

L’hôpital-forteresse et la gestion industrielle de la mort

L’hôpital devient une « forteresse », les unités Covid des lieux où l’on meurt seul, sans toilette mortuaire ni rituel, tandis que dehors les maraudes tournent dans une « cité fantôme », à la recherche des sans-abri qui semblent avoir « disparu ». La mort ne se manifeste pas seulement au moment du décès, mais imprègne tout le parcours : pénurie de paracétamol qui rend la douleur insupportable, décisions NTBR (Not To Be Reanimated) qui trient les vies à sauver, menaces d’« overdose au foyer » lancées par un jeune de la rue qui annonce qu’il mettra fin lui-même à ses souffrances si on ne le soulage pas, chambres où l’on devine qu’un patient « vient de décider de tout arrêter ». Elle s’invite jusque dans les gestes les plus techniques : le bruit de la fermeture éclair d’une housse, la mise en bière immédiate imposée par les décrets, les corps directement conduits au camion frigorifique. La gestion industrielle des morts devient un personnage à part entière du livre, contre lequel le soignant tente de se dresser.

Défenses et brèches dans l’anonymat

Face à cette « grande mortalité », le narrateur développe des défenses : « surdité pare-balles », regard baissé aux urgences où « regarder le visage arrête » et où l’on finit par « parler à tous les visages » sans avancer, refus de reconnaître les visages pour pouvoir continuer à travailler. Mais ces protections ont un prix : elles menacent d’atteindre au cœur même du soin, qui est d’affronter la vulnérabilité de l’autre, vivant ou mort. C’est ici que le livre croise, discrètement mais profondément, la pensée de Levinas : le visage de l’autre, même défunt, appelle une responsabilité qui interdit de le réduire à un objet de protocole. Lorsque le narrateur accepte de déhousser un corps pour permettre à un fils de se recueillir, ou quand un aide-soignant enlève son masque pour sourire à un mourant en lui murmurant « ça va aller », il rétablit fugitivement ce face-à-face éthique que la pandémie tentait d’abolir.

Parmi les éclats les plus poignants, le souvenir de Serge, ce SDF qui portait en permanence les lunettes de son père décédé : « Le jour de la disparition de papa, Serge les apposait sur sa dépouille. Au moment de fermer le cercueil, il les a récupérées, mises sur son nez et il ne les a plus jamais quittées. Il disait papa continuera de voir à travers moi. » Ce geste, simple et déchirant, fait surgir un regard qui traverse la mort et l’anonymat imposés par la crise.

Un autre moment marquant : l’échange avec un magistrat qui ouvre le dossier psychiatrique, persuadé de pouvoir comprendre de quoi il en retourne grâce aux notes transmises. Le soignant entendu lui oppose que « l’essentiel du travail psychothérapeutique résiste à la prise de notes et à sa transmission à un tiers » ; que le silence partagé, « fruit de dix ans de travail », est une conquête, non un symptôme à consigner ; qu’il faut « faire entendre la complexité » plutôt que de la simplifier pour un juge. Cette scène rappelle que le vivant, dans sa parole muette ou dans ses silences, échappe toujours à la réduction administrative – et que l’écriture littéraire, elle, peut tenter de le restituer sans le trahir.

L'Adieu au visage de David Deneufgermain, un roman du soin et de la mort

© depositphotos.com

L’écriture comme adieu différé

La dimension littéraire du texte tient justement à cette tension : David Deneufgermain n’empile pas les scènes de catastrophe, il écrit l’effort têtu pour ouvrir des brèches dans la mécanique de la mort. En rendant anonymes les personnes rencontrées, en « fabriquant des masques pour protéger leurs porteurs », il transforme son témoignage en acte de soin différé : faire exister, par les mots, ceux que les protocoles ont condamnés à disparaître sans visage. La littérature devient alors un lieu où l’on peut enfin dire adieu.

Psychiatre français, David Deneufgermain exerce à l’interface de la psychiatrie, de l’accompagnement de la fin de vie et du travail auprès des personnes en grande précarité. Sa pratique clinique l’a conduit à intervenir dans des contextes de vulnérabilité extrême, où se croisent souffrance psychique, maladie somatique grave et isolement social.
Durant la crise sanitaire de 2020, son expérience au sein des unités hospitalières confrontées à la mortalité massive nourrit une réflexion profonde sur l’éthique du soin, la place du visage, le rôle des protocoles et les mécanismes défensifs des soignants. Cette traversée donnera naissance à son livre L’Adieu au visage, texte à la frontière du témoignage clinique et de la littérature.
Son travail se situe dans une perspective humaniste, attentive à la singularité des patients et à la dimension irréductible de la relation thérapeutique. À travers l’écriture, il prolonge le geste clinique : rendre compte de ce qui, dans le soin, résiste à la réduction administrative et technique.

Envie de partager cet article ?

LinkedIn
Facebook
X
WhatsApp
Publié le 12 février 2026 – Francis Jubert – gdc

Donnez-nous votre avis

Partagez votre point de vue avec notre communauté
de passionné·e·s de lecture

Ni votre nom, ni votre adresse e-mail ne seront publiés.

Retour en haut